L’Europe et les nations

L’Europe et les nations

Philippe Latorre

A propos de Cees Nooteboom, Désir d’Espagne, Actes Sud, 1993 et de Chantal Millon-Delsol, L’irrévérence, Essai sur l’esprit européen, Mame, 1993.

Au même moment sont publiés deux ouvrages, un recueil de notes de voyage, Désir d’Espagne, de l’écrivain néerlandais C. Nooteboom et un essai, L’Irrévérence, de C. Millon-Delsol, professeur de philosophie politique, qui illustrent chacun l’une des deux faces d’un débat très ancien sur l’Europe et les nations. Le premier ouvrage se fait, à travers l’exemple espagnol, le défenseur de l’irréductibilité de chaque nation européenne. Le second, au contraire, met en évidence un esprit européen qui dépasse les particularismes et doit permettre d’avancer dans la voie de l’unité. L’ouvrage qui aide le plus la cause de l’unité européenne n’est pourtant pas celui qu’on croît.

Une Espagne particulière

C. Nooteboom nous invite à parcourir une Espagne secrète et mystérieuse qui n’est pas celle des touristes et qui n’est pas moins l’Espagne d’aujourd’hui et dans laquelle il a voyagé entre 1981 et 1992. Il en ressort l’expérience d’un pays dont même aujourd’hui, les coutumes, les langues, les particularismes l’emportent au fond sur son appartenance à l’Europe. Et ce n’est pas l’ouverture d’un premier magasin de la F.N.A.C. en novembre dernier en Espagne qui va participer à faire disparaître cette irréductible différence.
L’ouvrage commence par le souvenir de cette colonne de marbre à l’entrée de la cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle qui, même pour un homme du XXe siècle, qui n’a pas la foi et qui arrive en voiture, impressionne car elle porte en elle les marques des doigts de tous ses visiteurs — c’est la coutume respectée par ceux qui entrent à Saint-Jacques — et exprime ainsi le poids de ce passé dont est imprégnée l’Espagne et qu’elle revendique aujourd’hui. Ce passé médiéval, arabe, juif et chrétien en fait un pays encore « anarchique, égocentrique, cruel, capable de courir à sa perte par des absurdités, chaotique, sévère et irrationnel ». Bien sûr, l’Espagne moderne n’est pas composée de gens qui se traînent à genoux vers les lieux saints, de corridas, de processions terrifiantes. Les atrocités de la guerre civile et le garrot sont oubliés. Mais pour C. Nooteboom — comment pourrait-on d’ailleurs expliquer autrement le succès des films d’Almodovar ? —, ce sentiment tragique de la vie est toujours présent en Espagne. Cette singularité culturelle se manifeste à travers des attitudes qui demeurent vivantes, sens de l’honneur, présence de la mort, ou des pratiques qui perdurent, clientélisme, faible niveau de moralité civique, patriotisme local et régional.
La « transition » et la « movida » n’ont rien changé à l’espace et au temps. C. Nooteboom donne quelques clés qui expliquent cette irréductible originalité. Dans ce pays qui reste le plus vide d’Europe, les paysages et le climat exercent sur les hommes une influence déterminante. On ne vit pas indifféremment dans « des terres si tristes et si pauvres qu’elles doivent avoir une âme » . La clé de l’histoire c’est aussi cette longue fréquentation de l’Islam que nous rappelle C. Nooteboom , 700 ans de reconquista, qui font de l’Espagne un pays incomparable, pour lequel les relations avec les pays arabes voisins, et spécialement le Maroc, sont originales.
A travers ce portrait de l’Espagne c’est le particularisme, très vivant chez le peuple espagnol, soucieux de toujours le défendre, qui l’emporte sur l’universel. On pourrait rappeler à ce propos cette rumeur qui ébranla l’Espagne tout entière en 1992 : l’Europe allait uniformiser les claviers des machines à écrire et faire disparaître le tilde, ce signe distinctif sur le n de España et de bien d’autres mots les plus chers au vocabulaire espagnol.

Une Europe des valeurs communes ?

Pour C. Millon-Delsol, il n’y a pas de doute. Il existe à l’inverse une culture commune européenne qui l’emporte sur les particularismes. Cette culture commune, l’auteur trouve un mot pour la qualifier : l’irrévérence. Adam, Socrate, Galilée, Hamlet, Don Quichotte, Faust sont tous des héros qui, au lieu de vivre le monde, le mettent à distance et le démystifient. Ils privilégient le désir de connaissance contre le besoin de sécurité, l’inquiétude contre la paix de l’esprit. L’irrévérence, c’est le manque de respect et de crainte. Et la première forme d’irrévérence, nous dit C. Millon-Delsol, c’est le manque de respect vis-à-vis de Dieu lui-même. L’Européen défie Dieu dès l’origine avec Adam, veut créer une langue unique contre Dieu au temps de Babel, développe à partir de la Renaissance une philosophie qui devint vite celle de la mort de Dieu. Mais le manque de respect s’exprime aussi vis-à-vis des autres peuples. L’esprit européen ne va pas, en effet, sans une prétention à universaliser ses valeurs, pour le meilleur, les droits de l’homme, comme pour le pire, la colonisation, et, de ce point de vue, l’Espagne n’est pas innocente. La tentation de prôner le relativisme aujourd’hui, précise C. Millon-Delsol, a pour conséquence de nier à l’inverse l’universalité des autres cultures et de leur imposer finalement le relativisme dans lequel nous voulons entretenir notre culture.
L’absence de crainte, elle, conduit tout naturellement aux découvertes. L’auteur voit là un deuxième trait distinctif. Les Européens ne sont pas les seuls à découvrir mais ils sont les seuls à rationaliser leurs découvertes et à faire qu’elles changent la société.
Derrière cette absence de respect et de crainte, C. Millon-Delsol met en avant l’esprit de liberté qui anime l’Européen. Cette liberté est donnée par Dieu dans une religion judéo-chrétienne fondée sur l’Alliance et le Dieu fait homme qui ne placent pas, à la différence d’autres religions, ce dernier dans une relation d’infériorité. L’auteur reconnaît certes qu’il existe des disparités, que là où un Français définit la démocratie par un niveau minimum de protection sociale, l’Allemand et le Suisse le font davantage par la décision de proximité, mais ce sont là des différences qui s’effacent devant ces valeurs communes qui doivent fonder le projet européen.

La convergence des différences

Il est vain de vouloir faire le partage des arguments entre les deux thèses. Il est facile d’argumenter une diversité évidente qui est non seulement nationale mais aussi régionale. Combien d’Espagne même y a-t-il ? La thèse inverse a ses ardents défenseurs qui pensent voir des classes moyennes l’emporter partout, se partageant une même façon de vivre. Surtout l’exercice pourrait être sans fin tant les nations européennes ont des personnalités différentes malgré des histoires qui se mêlent.
On pourrait ainsi faire remarquer à C. Nooteboom que si lui, citoyen des Pays-Bas, écrit sur l’Espagne, c’est parce que finalement les deux pays, qui ont d’ailleurs appartenu au même Empire avec Charles Quint, ont bien des points communs. Ce sont deux pays où la nature, l’eau des canaux au nord, la sécheresse de la terre au sud, est très présente ; deux pays où les lignes verticales et horizontales dominent. Mondrian aurait-il pu être espagnol ? C. Nooteboom reconnaît d’ailleurs que les traits absolutistes du calvinisme néerlandais ont à voir avec le catholicisme espagnol, que le paysage est partagé entre ciel et terre dans les polders comme dans la Mancha . C. Nooteboom n’aurait toutefois pas tort de rappeler que l’incompréhension entre les deux peuples a aussi des origines très lointaines, dont témoigne l’épisode de la présentation de Philippe II à ses sujets à Bruges qui avait été un échec tant l’éducation espagnole du futur souverain avait été mal comprise au nord de l’Europe.
C. Millon-Delsol pourrait d’ailleurs répondre que c’est là un exemple de plus de cette imbrication très forte des histoires des différentes nations européennes, imbrication que l’on retrouve à d’autres moments de cette même histoire espagnole et européenne. Si les Espagnols ont arrêté la progression de la vague islamiste au Moyen Age, ils ont contribué à modifier l’histoire européenne. L’Espagne a été, avant 1492, une plaque tournante de l’espace européen et des échanges d’idées car c’est par ce pays et les trois cultures juive, musulmane et chrétienne qu’il abritait qu’une partie essentielle de la philosophie grecque nous a été transmise. Sans doute l’argument le plus fort qui pourrait être opposé à C. Millon-Delsol est que cet esprit européen a donné lieu à des pratiques fort différentes d’un pays à l’autre que notre auteur ignore. Si l’Espagne a une tout aussi ancienne tradition démocratique que les autres pays européens , la présence d’une religion catholique imposante a été un obstacle à l’expression de cette liberté pendant de nombreux siècles, contredisant d’ailleurs le message originel de cette religion. De même, cet esprit de découverte n’a pas été exercé de la même façon en Espagne ou au Portugal et en Angleterre ou en France. L’Espagne et le Portugal n’ont pas trouvé dans les Empires qu’ils avaient fondés de moteur à leur propre croissance économique.
Il y a pourtant une raison qui nous fait préférer l’ouvrage de C. Nooteboom. C’est celui des deux qui nous aide le plus dans la voie de l’union européenne. Le témoignage de C. Nooteboom nous oblige à retenir ce à quoi nous sommes le moins habitués, le message de la diversité. De ce point de vue, l’originalité de l’Espagne est qu’elle apporte à l’Europe, en même temps qu’une dialectique féconde entre unité et diversité, l’expérience des disparités régionales et du respect des particularismes provinciaux. En France, pays centralisateur, l’expression des minorités est une source d’étonnement. C’est notre embarras devant le « non » danois au référendum sur Maastricht en 1992 ou le « non » suédois à la fusion entre Renault et Volvo en 1993.

Une Europe une sans identité

L’origine géographique de chacun des deux auteurs expliquent beaucoup. C. Nooteboom qui vient d’un petit pays, qui aime un autre pays longtemps marginalisé en Europe, veut faire passer ce message qu’il ne peut y avoir d’Europe que s’il existe le souci du respect de chacune des cultures qui la composent, cette préoccupation du fort de ne pas négliger le faible et de ne pas perdre la mémoire des cultures locales. C. Millon-Delsol, auteur français habitué à un pays où l’adéquation entre la nation et l’Etat est parfaite, cherche à voir dans l’Europe la même unité à la fois politique et culturelle. L’ouvrage de C. Millon-Delsol illustre, à sa manière, cet universalisme à la française qui gomme les différences. L’esprit jacobin n’a jamais pu s’accommoder d’une quelconque forme de double allégeance et nie cette exigence qu’impose pourtant l’Europe de rechercher une unité politique tout en acceptant une diversité culturelle. Il ne s’agit pas ici de défendre les particularismes contre la construction de l’unité de l’Europe. Dans le cas de l’Espagne, la voie choisie depuis quinze ans de l’Europe contre l’isolement a permis une modernisation formidable du pays. Pourtant ce choix impose une lutte permanente et difficile contre une tendance marquée qui existe dans le pays. Il est, en Espagne, une tradition ancienne faite d’austérité, anti-moderniste et isolationniste, que Franco avait reprise et qu’illustre la fable de l’écrivain espagnol J. Saramago citée par J. Semprun dans son dernier ouvrage : « La péninsule ibérique est condamnée à se détacher de l’Europe à la suite d’une sorte de cataclysme géologique dans les Pyrénées et dévie vers l’ouest inévitablement, s’immobilisant au milieu de l’Atlantique. »
Mais la recherche de l’unité politique exige-t-elle vraiment l’unité culturelle ? C’est ce que pensent ceux qui, comme C. Millon-Delsol, supposent qu’il existe un espace culturel européen dès l’origine. C’est aussi d’ailleurs ce qu’estiment ceux qui veulent tout faire pour créer cet espace culturel commun à travers, par exemple, des programmes communs dans le domaine de la télévision ou de l’université. Tous s’affirment soucieux du respect des différences mais à un moment ou un autre privilégient nécessairement l’unité à la diversité. Le présupposé à ces démarches, comme l’a montré J. M. Ferry , est que cette conception veut faire de l’Europe une nation qui, dans la plus pure tradition, suppose une compatibilité parfaite entre unité culturelle et politique.
Ne doit-on pas plutôt admettre que des idiosyncrasies culturelles nationales peuvent entrer en communauté politique dans la mesure simplement où un cadre de références commun existe ? Ce cadre existe bien et C. Millon-Delsol a raison en ce sens. Mais ce constat, au demeurant facile à établir, ne fait que fonder la possibilité d’un commerce entre cultures, sans supposer une quelconque recherche d’identité commune. L’enjeu est de parvenir à respecter la diversité des nations européennes et de construire en même temps un appareil unifié de décision politique dans des domaines, économie ou relations internationales, où l’Europe sera plus forte en étant unie.
Le choix n’est donc pas entre l’Europe et la nation. Il est l’Europe et la nation. Le mérite du livre de C. Nooteboom, dont l’ambition, avant tout littéraire, est plus modeste que celui de C. Millon-Delsol, est de nous rappeler ce qu’est concrètement, à travers l’exemple espagnol, le lieu où s’enracine notre appartenance. On a suffisamment dit que l’Europe sera violemment rejetée si elle prône l’uniformité. Finalement la conscience de l’appartenance européenne se trouvera plus efficacement renforcée par les progrès concrets de l’union politique, par exemple par des décisions ambitieuses et volontaristes comme la circulation d’une monnaie unique, que par l’invocation mystique et nostalgique, vécue dans la réalité de façon très lointaine, d’un esprit européen commun.