L’oint du media

L’oint du media

Marin de Viry

A propos de Régis Debray, L’Etat séducteur, Gallimard, 1993 et de la soutenance de son habilitation à diriger les recherches.

Qu’il nous pardonne, mais si Régis Debray voulait renoncer à refonder les sciences humaines, il ferait un superbe directeur d’antenne de CNN, tant il donne l’aspect d’un live planétaire multiplexé à son dernier livre et à la soutenance de sa thèse. Reportages d’ambiance dans les populations antagonistes des sociologues et des hommes d’histoire, interventions courtes et croquantes du consultant express qui synthétise l’état des forces en présence, grands papiers se relayant pour tracer de vastes perspectives, zoom avant sur les armes méthodologiques, travelling sur les media, synopsis historique des catégories médiologiques : côté scénario, L’Etat séducteur, c’est quelque chose entre l’Intellothon et la guerre du Golfe.
Lu avec plaisir, Régis Debray mérite aussi d’être entendu. A cet effet, une assemblée littéraire était réunie à la soutenance de son habilitation à diriger les recherches, où se voyaient un ancien garde des sceaux, une étoile de la littérature érotique, une figure marmoréenne du socialisme littéraire et politique, un directeur d’hebdomadaire de gauche à l’humanisme télégénique, des grandes crinières blanches et célèbres tombant sur des pardessus en poils de chameau, et une foule de gens hâlés, heureux. Peut-être par hasard, de ravissantes jeunes filles en noir avec de grands yeux étonnés participaient à cette cérémonie de transcendance de la droite et de la gauche par le sentiment de s’amuser sur terre, et aussi, il faut bien le dire, par le plaisir d’entendre une preuve éclatante de la persistance de la pensée classique.
Du côté du jury, Michel Serres, mi-séraphique, mi-loup de mer, et Jacques Le Goff, massivement subtil, tenaient la vedette.
De quoi s’agissait-il, à part de se réjouir ?
Régis Debray se proposait, très brillamment, de constituer en champ d’investigation systématique les rapports des instruments de transmission des symboles à ceux qui les émettent ou, en d’autre termes, l’influence à double sens qu’exercent entre eux les médias et les médiatisés.
Il arrivait avec quelques victoires dans sa réputation (ses œuvres médiologiques) et un plan de bataille : s’attaquer d’abord au pouvoir— comment arrive-t-il à créer de l’efficacité politique avec des symboles — en s’appuyant sur une perspective historique, de Clovis à la cinquième République. Le but de la manœuvre est simple : montrer comment l’Etat moderne est vidé de sa substance par les lois du transmetteur. Ainsi s’énonce la dégénérescence de l’Etat en ectoplasme : au début, l’Etat, c’était le froid sec et le long terme ; aujourd’hui, c’est le chaud mouillé et le court terme. Le froid, c’est la vision abstraite de qui calcule les termes de la survie d’un peuple, au besoin en en sacrifiant une partie. Le sec est le style d’autorité qui est naturellement lié à cette mission. Le long terme, c’est l’horizon de l’action publique. Les médias, qui ont pour lois l’émotif (le mouillé) et l’instantané (le chaud), rendent les hommes politiques faussement sentimentaux et les mettent en concurrence vis-à-vis de l’opinion avec n’importe quel reporter qui réclame des représailles massives contre tel Etat autorisant la chasse à un palmipède télégénique. S’occupant de faire vite quelque chose qui ait l’air d’une réaction à la hauteur de l’émotion suscitée, l’Etat est réduit à arbitrer entre les limites du déficit public, du ridicule et des exigences des communicants.
Le long terme, le calcul froid, symboliquement, ne sont plus l’affaire du pouvoir, donc de la politique. Les media ont gagné. L’instrument a imposé ses lois au politique. La question n’est plus de savoir comment l’Etat assure son pouvoir en maîtrisant les instruments de l’efficacité symbolique, mais comment les instruments médiatiques imposent à l’Etat des pseudo-valeurs dont la source est leur efficacité commerciale.

La baisse tendancielle du taux de sacré

Comment en est-on arrivé là, quelles sont les étapes de ce que l’on sent spontanément comme une chute, une perte de substance ? Dans son évocation historique des rapports de l’Etat aux instruments de la transmission symbolique, Régis Debray distingue trois sphères, correspondant à trois époques.
La logosphère est la première, qui part de Clovis et se clôt à l’orée du règne de François 1er. C’est l’âge où le pouvoir est le plus près de la Parole, où le Roi est sacré, où le thème de la sainteté est au centre de ses représentations, où le pouvoir s’exalte à l’Eglise, sur l’autel. L’efficacité symbolique est totale car la personne du roi participe du divin : il n’y a, à la limite, pas besoin de symboles tant sont proches l’univers du rédempteur et celui du roi choisi par lui. Les symboles ont pour objet de rappeler le lien si évident entre le visible et l’invisible, entre le statut terrestre et son équivalent dans l’éternité (le roi-saint). L’efficacité symbolique se mesure à l’agenouillement des sujets. L’adresse au roi est la même que l’adresse à Dieu (“My Lord”, “seigneur” ou “sire”).
La graphosphère est divisée par l’auteur en deux sous-périodes : la monarchie absolue, la république. La transcendance descend à chaque fois d’un degré. Premier degré : le roi n’est plus sacré, il est le médiateur du sacré, l’instance de symbolisation n’est plus l’Eglise mais la cour ou le théâtre, et le roi n’est plus qu’un héros, quand il était un saint en logosphère. Alors, l’efficacité symbolique se perçoit plus à travers l’émerveillement du peuple et des courtisans qu’à travers la dévotion qui n’est plus qu’une survivance rituelle des temps archaïques, efficace encore mais vide : le régent était athée.
Deuxième degré, l’homme politique républicain est le médiateur de catégories idéales — la raison, le progrès — ; son lieu d’exaltation favori est la tribune ou le préau d’école, et il voudrait que la postérité dise de lui qu’il fut un maître, plutôt qu’un héros. S’adressant à un auditoire dont la philosophie des Lumières lui a appris qu’il est doué de raison, son efficacité symbolique (et avec la sienne celle du système républicain) s’appréciera à sa capacité de convaincre cet auditoire. Vu par le médiologue, la conviction est l’émerveillement de la raison et joue le même rôle que l’émerveillement tout court du courtisan sous Louis XIV, auquel il succède : un test d’acceptabilité du système politique.
La vidéosphère, enfin, marque le point d’arrivée d’une évolution où le développement des instruments de transmission rend la relation dirigeant-dirigé abstraite et renforce le pouvoir du média sur l’énonciateur. Abstraite : on a jamais vu le peuple sur un plateau de télévision. Déséquilibrée au profit du media : pour exister politiquement, il faut passer par lui, accepter ses exigences de réponse immédiate à des problèmes immédiats, en touchant la corde sensible. L’homme politique ici ne prétend plus faire s’agenouiller : François Mitterrand, lors de la remise d’une médaille de la légion d’honneur, sous l’Arc de Triomphe, à un engagé serbe de la première guerre mondiale, s’est trouvé dans la situation délicate où le très vieux soldat lui a embrassé la main en s’inclinant aussi profondément que le permettait son grand âge, le prenant pour ce qu’il était dans son esprit, une sorte de suzerain donné par le ciel. Le président (probablement ravi mais néanmoins prudent) s’en est tiré en ne le décevant pas — il n’a pas retiré la main droite — tout en lui faisant franchir deux époques médiologiques : de la main gauche, il lui donne affectueusement une bourrade fleurant bon la fin de banquet radical-socialiste, où l’on se congratule d’avoir renforcé sa conviction et l’on s’engage à poursuivre le combat. L’homme politique ne prétend plus émerveiller : tout le monde s’ennuie au sommet de Versailles, c’est un non-événement où se croisent les velléités grand siècle de la gauche un peu gênée au milieu des laquais en perruques poudrées, le cirque des correspondants de presse parqués dans des volières high-tech et les vagues synthèses réalisées par les super-technos : la pompe n’est qu’une composante marginale de ce pouvoir, qui ne peut plus fasciner. S’il le pouvait, nous aurions un Saint-Simon dans un coin, dont les mémoires seraient publiées dans vingt ans et qui révèleraient les poisons de l’émerveillement qui naît à la fréquentation du pouvoir ; au lieu de quoi nous avons un Attali qui le désacralise en léger différé, en corrigeant pour nous la copie de tous les chefs d’Etat qu’il lui a été donné de rencontrer. Elève Reagan, vous êtes nul. Elève Thatcher, vous vous obstinez dans la simplification abusive. Elève Kohl, quand cesserez-vous ce double jeu qui ne trompe personne ? Elève Mitterrand, quand me prendrez-vous enfin au sérieux ? Bref, l’émerveillement ne fonctionne plus comme facteur d’efficacité symbolique du pouvoir. En dessous, reste la conviction. Est-ce que ça pourrait marcher ? Ça pouvait. Ça ne peut plus. La croissance, la création d’une classe moyenne gigantesque, le matérialisme, le désabus, la fin du modèle soviétique, les distractions offertes par ailleurs, l’absence d’enjeu vital à vue d’égoïsme et toutes ces sortes de choses ont tué la conviction comme moyen de créer une communauté où le pouvoir s’assure de la fidélité de sa clientèle et la renforce.

Qu’y a-t-il après la chute ?

Il s’agit désormais de séduire, comme une marque de savonnette, qui elle, au moins, ne se verra pas reprocher de faire dégénérer le métier. Mais enfin les faits sont là : faire s’agenouiller, émerveiller, convaincre, séduire, quelle chute ! Même du point de vue se voulant froid du médiologue, quand on parcourt le chemin en accéléré, voilà de quoi réfléchir ! On part de la participation à l’Eternel et on arrive à des techniques de rastaquouères. Il y a un équivalent de cette œuvre dans la critique littéraire, c’est le livre de Northop Frye, Anatomie de la critique , dans lequel l’auteur décrit l’évolution de la littérature comme une longue marche sur un plan incliné partant de la Bible et aboutissant aux notes de blanchisserie : nous n’y sommes pas encore, mais après Marguerite Duras qu’y-a-t-il ? Question symétrique en politique, après la séduction par l’image, quel est le prochain stade de la relation entre l’homme politique et son public ? On ne peut quand même pas descendre plus bas, à moins de coucher avec, ce que d’évidents obstacles matériels interdisent… Il existe, il est vrai, une gradation dans l’ère de la séduction, et nous ne sommes pas encore au bout, mais si nous avons bien compris le sens de l’interrogation sous-jacente dans l’œuvre de Debray, les limites de cette ère étant atteintes, quelle peut être l’ère suivante ?
C’est une question palpitante à laquelle il ne répond pas, car tel n’est pas l’objet officiel de son livre. Il produit, à la place, à la fin de son œuvre, un spectaculaire plaidoyer pour la graphosphère, dont la conviction est renforcée par sa culture classique, le sentiment de la noblesse de la chose publique, et son adhésion à la philosophie des Lumières. Eteignez la télé, remontons d’un cran, nous dit-il, nous vivrons à nouveau dans un monde où nous pourrons discuter des progrès du genre humain entre gens qui partagent la conviction que nous ne sommes pas capables de réfléchir pour rien et une bonne volonté énergique. Réimplantons des enjeux, symbolisons-les, écrivons-les et parlons-en, et la France verra renaître le noble débat où la République a trouvé la force de construire une société plus juste, que la vidéosphère prive d’élan pour progresser encore, et menace de faire sombrer dans le non-acte, dans un immobilisme teinté de bons sentiments, d’effets d’annonce et d’une gigantesque et confuse hypocrisie.
Soit. Nous en sommes, se dit-on à la fin du livre, d’autant que son auteur, pour emporter le morceau, nous rappelle que la vidéosphère est d’origine américaine : un coupable impérialiste, c’est un bon début pour une refondation.

Le piétinement au bord de l’interdiction

Mais dès lors que l’on aborde les questions pratiques, le “comment allons-nous faire ?” pour remonter de la vidéosphère, où l’action politique est rendue inexistante par le règne de l’instantané, à la graphosphère où elle prend racine dans la délibération, dès lors que l’on aborde ce débat, l’auditeur est frustré de réponse. Cette question n’est pas traitée par le livre, dont ce n’est pas non plus l’objectif, mais elle fut abordée pendant le débat qui suivit l’exposé de présentation de la thèse. La réponse fut gênée, avons-nous compris. A la question (en substance) “comment voulez-vous mettre des freins aux tendances de la vidéosphère à traiter de façon émotive et spectaculaire des problèmes qui mériteraient un traitement de fond ?,” c’est-à-dire comment imposer à la télévision de ne pas suivre ses lois d’audience, Debray a répondu en égrenant un certain nombre d’observations liminaires venant mourir sur une pseudo-solution qu’il aurait probablement pourfendue si un autre en avait été l’auteur. En gros, il disait que tout en étant convenu qu’il était interdit d’interdire, et qu’il s’agissait de se garder d’imaginer des engrenages vertueux qui risquaient dans les faits d’aboutir à l’infamie, et étant bien entendu que jamais la censure ne fut une solution à un mal quelconque, mais que, par ailleurs, il fallait bien au nom de la démocratie en péril d’inanition faire quelque chose qui serait peut-être un peu contraignant, en prenant toutes sortes de garanties, et attendu qu’il était sommé de répondre, il se proposait (tenez-vous bien), de faire suivre, dans certains cas et sur certains sujets, l’activité télévisuelle par une sorte de commission vidéo-éthique composée de personnalités (dont une bonne partie était nécessairement dans la salle, qui a frémi de plaisir, et peut-être le jury s’est-il cru pressenti…). Mais que ferait cette commission jet-set éthique, concrètement : elle admonesterait solennellement monsieur Le Lay, six mois après l’événement, parce que sa chaîne aurait invité Ségolène Royal à une émission où elle se serait vu proposer de faire une course d’obstacles avec un berger des Pyrénées (authentique), ce qui aurait peiné ladite commission, après délibération et usage de la voix prépondérante en cas de partage de son président, et qu’en conséquence, monsieur Le Lay se verrait invité à reconsidérer dans l’avenir les conditions dans lesquelles le contenu de telles émissions devrait être déterminé, car le caractère distrayant d’une compétition de slalom entre un ministre et un chien n’est pas de nature à disposer l’esprit des téléspectateurs au sérieux nécessaire pour traiter les sujets graves qui devaient être abordés ce soir-là. Lequel mettrait l’admonestation entre le curriculum vitae d’un candidat recalé et une dénonciation anonyme, dans la case “à poubelliser”, car nous supposons que c’est un homme d’ordre. Bref, Régis Debray fait semblant de penser (en tout cas à ce moment-là) qu’un vague contrôle a posteriori du contenu, que l’influence éthique, l’injonction morale, qu’une sorte d’appel œcuménique à l’auto-limitation au nom des valeurs de la république, feraient reculer les Bouygues boys et reconsidérer les concepts d’émission. Il n’est pourtant pas, en bon ancien gauchiste, suspect d’illusion lyrique. Qu’est-ce que cela veut dire ? Il n’y croit pas, bien sûr, mais son refus de proposer des remèdes plus radicaux que de donner des voix consultatives à un cénacle mondain tient-il à son aversion pour la censure ? A son investissement exclusif et définitif dans l’approche strictement universitaire, descriptivo-explicative du sujet ? Au refus de penser qu’une position morale puisse être prise sur les rapports entre télévision et avenir de la république, qui amènerait à introduire de nouvelles règles ? Il y a chez lui une pensée pratique qui sommeille, endormie par l’énergie dépensée dans la refondation intellectuelle : il a la moitié du don politique au sens où il sait désigner l’avenir radieux par rapport au présent qui n’en prend pas le chemin, mais il n’a pas la capacité à nous décrire le bon chemin. On objectera que tel n’est pas son objet. Nous répondrions qu’il n’a pas l’air d’un homme à faire les choses à moitié et qu’il n’est pas interdit de lui en faire la remarque au milieu des louanges que son talent nous inspire.
En ce qui nous concerne, nous pensons que si la graphosphère a encore de beaux jours devant elle pour une minorité de “happy few”, il n’est pas possible d’espérer qu’une mobilisation puisse remplacer le débat politique sur le terrain de la délibération directe et de l’écrit, où il retrouverait la capacité à convaincre, à entraîner, à plonger des racines dans les consciences. C’est une affaire de nombre de divisions. En revanche, il n’est pas interdit de penser que de la même manière que l’on fabrique des esprits capables de comprendre Corneille et de critiquer Giraudoux, il est possible de former les esprits à comprendre et critiquer la relation Anne Sinclair-Edouard Balladur à Sept sur Sept, ou la programmation de TF1, ou la pauvreté du cartoon inter-galactique japonais. L’idée, c’est la liberté de l’esprit : face à un texte ou face à l’écran, même si les techniques d’acquisition de cette liberté sont différentes, elles existent, ou plutôt elles existeraient si la critique de la télévision sortait du procès en sorcellerie global intenté par des intellectuels au nom de la pensée classique, pour rejoindre le domaine de la pratique critique. Au fond, et c’est en cela que Régis Debray est profondément cohérent, son combat universitaire pour créer sa discipline médiologique répond à cet objectif. Mais il ne comblera le déficit pratique que nous observions plus haut qu’à condition que des missionnaires en sortent, qui apprennent aux têtes blondes à faire exercice de leur esprit face à l’écran. Après tout, la littérature française à ses débuts, entre “La prise d’orange” et les fabliaux, c’est-à-dire entre les flatteries répétitives adressées au barnage et les histoires de curés cocus, ce n’était ni pire ni meilleur que les amabilités télévisuelles à l’endroit de la majorité et le porno de minuit. Debray s’empare de cette matière cinquante ans après pour en faire le champ d’un exercice critique : ça va plus vite qu’avec la littérature, où il aura fallu attendre le XIXe siècle. Régis Debray tire vite, quand la démocratie est en jeu.