La fin du modèle français de classe moyenne

La fin du modèle français de classe moyenne

Nicolas Tenzer

Dans les sociétés d’Ancien Régime, qu’on peut qualifier de sociétés d’ordres, un principe d’organisation hiérarchique officiel prévalait. Ces sociétés étaient fortement figées ; la place de chacun y était définie et, sinon acceptée, du moins perçue comme intangible. Sur fond de révolution individualiste, le principe en œuvre dans les sociétés démocratiques est, au contraire, le mouvement social ; il repose sur l’évolution, en droit non prévisible, des situations. La démocratie se caractérise, en théorie, par l’indétermination des positions sociales. Animée, comme l’avait perçu Tocqueville, par un projet d’égalisation des conditions, la démocratie engendre un mouvement censé conjurer la lutte des classes en faisant de celles-ci non des essences mais des modes d’existence momentanés. H. Mendras pouvait dès lors souligner que l’existence d’une classe moyenne intermédiaire entre la classe dirigeante et la classe populaire, la mettait en position d’arbitre et, empêchant que « la lutte des classes ne [montât] aux extrêmes, elle [demeurait] une rivalité ou même simplement un jeu équilibré de tensions » . Le partage relatif des dividendes économiques de la croissance rendait caduque la prévision marxienne d’une paupérisation du prolétariat et faisait partiellement sauter, dans l’imaginaire collectif, les contours de classes sociales de moins en moins nettement identifiées. Parler d’une classe moyenne croissante paraît avoir une fonction idéologique précise : réduire les conflits en les minimisant. Cette classe devait se substituer aux autres et, par sa vertu intégratrice, abolir les distinctions : tel était le propos irénique auquel devait conduire une théorie de la classe moyenne.

Une classe sans conscience : moyenne par le regard de l’autre

L’émergence d’une large classe moyenne paraissait signifier la disparition des classes tout court. Toujours selon H. Mendras, « en disparaissant, bourgeois, paysans et prolétaires font disparaître en même temps un système de classes au sens fort du terme, c’est-à-dire d’une part des univers de civilisation qui englobaient toute la vie, toute la personnalité et toutes les ambitions de leurs membres et, d’autre part, des macro-groupes en lutte pour le pouvoir et pour la domination de la société globale » . Ainsi, la perspective d’accéder au statut de classe moyenne et le développement du salariat ont été rétrospectivement, pendant les « trente glorieuses », les phénomènes majeurs de la dynamique en œuvre dans la représentation sociale, culturelle et politique de la France. Mais cette disparition de classes conscientes d’elles-mêmes, signifiant implicitement la fin de toute analyse en termes de classes, parce qu’elle ne travaille que les représentations, s’affronte à une réalité aujourd’hui d’autant plus conflictuelle qu’elle est impensable.
Ductile et mal définissable , la classe moyenne paraît pourtant surtout une représentation idéologique propre à ceux qui lui sont extérieurs et il n’existe pas objectivement une telle classe possédant une conscience de ses spécificités et d’une inclusion particulière dans la société. Il est impossible d’adopter une définition matérialiste de la classe moyenne. Que cette nouvelle classe ne se caractérise pas par une conscience ou une culture homogènes, qu’elle ne se perçoive pas comme moyenne, qu’elle soit essentiellement une image, n’implique pas que le regard que la société porte sur elle n’ait aucun effet dans le champ politique et social en tant que producteur d’une mentalité. Comme dans un schéma hégélien idéaltypique, c’est au crépuscule de son existence qu’elle paraît prendre conscience d’elle-même, non comme être mais comme avoir. Elle commence à se regarder et à se concevoir quand elle n’existe plus.
Aujourd’hui, le salariat cesse de s’opposer à la précarité et les classes moyennes sont de plus en plus menacées : ni le bénéfice du premier — du reste ambigu et dépareillé—, ni l’appartenance aux secondes ne signifient plus la détention définitive d’un statut durable ou l’aboutissement d’une évolution linéaire et sans retour. Se trouve ainsi cassé un mouvement profond d’espoir et de structuration des mentalités sur lequel la société française a vécu depuis le milieu des années 1950, les années d’après-guerre ayant été au progrès social effectif, c’est-à-dire consacré par l’économie — comme le montre le fort taux d’équipement des ménages —, ce que les années 1880 et 1890 furent à l’éducation et aux grandes lois sociales. Ce qui se trouve mis en question avec l’installation et l’approfondissement de la crise est à la fois l’espoir de conjurer les effets économiques et sociaux d’un phénomène que le monde moderne paraissait avoir éliminé, à savoir la rareté — à la fois des biens, de l’accès à ceux-ci et du travail par lequel le progrès se réalisait. En effet, alors même qu’il n’existait plus depuis la Révolution d’ordre social explicite , le mouvement de la société vers plus de bien-être pour quasiment tous, dans des mesures certes différentes, a semblé autoriser pendant près d’un demi-siècle que la question de l’ordre acceptable ne soit plus formulée . Certes, les revendications croissent quand la croissance augmente alors qu’elles ont tendance à diminuer ou à épouser des formes plus violentes et désordonnées quand elle faiblit, mais les revendications des années des « trente glorieuses » concernaient des points aussi essentiels que les salaires et les rapports sociaux dans l’entreprise, mais non le changement de l’ordre social et du travail. Même lorsque le parti communiste disposait d’une capacité de mobilisation, il n’a pas choisi — du moins après les années 1944-1947, le mouvement de socialisation de l’économie et la fin du tripartisme — de prendre le pouvoir : mai 1968 en est l’exemple le plus net. Désormais, il n’y a même plus de contestation susceptible de s’organiser sur le plan collectif autour d’un projet, fût-il non concrétisable en une réalité sociale nouvelle.
En revanche, il suffit que le mouvement de croissance cesse pour que l’interrogation se fasse plus pressante sur le principe susceptible de tenir ensemble l’ensemble social et de l’unir. En effet, les intérêts catégoriels, permanents dans toute société, revendicatifs, souvent lié à la précarisation des statuts anciens et qui soudent une population donnée ne sauraient créer un sentiment de d’appartenance. Pire, aujourd’hui, ils ont pour cadre l’individualisation des comportements et une relative indifférence au bien social commun. La révolution qui s’accomplit est celle de l’épuisement du fonctionnement de l’équilibre tacite, non exempt de contestations, sur lequel s’était installée la société de l’après-guerre. L’espoir des prolétaires de quitter leur classe et l’espérance des salariés moyens de monter au sommet de la société ont soudainement disparu. Que cela se produise dans un contexte d’absence de repères sociaux et d’affouillement des « idéologies » politiques promet une crise « de transition » qui pourra se révéler durable.

La classe moyenne : institution ou modèle

Pour comprendre l’importance de la révolution qui est en train de s’accomplir, il faut saisir schématiquement comment la représentation de la classe moyenne — rappelons-le, extérieur à elle — opérait. Avant que ne se développe, sous l’effet du progrès économique et de la croissance, un groupe médian de plus en plus large, qui n’était ni socialement supérieur par la naissance, le patrimoine, le savoir ou le revenu, ni soucieux du lendemain comme le prolétariat, cette couche médiane avait comme visage les élites précisément intermédiaires des petites villes, bourgs et villages de province : notaires, médecins de campagne, instituteurs et curés, suffisamment instruites pour exercer de l’influence, suffisamment peu liées au « monde » pour n’être pas étrangères à leur environnement local. Leur rôle majeur de construction de la sociabilité voire de raccommodage du tissu social local en faisait le pivot d’un dispositif de solidarité de proximité. Mieux, elles représentaient, parfois de manière imaginaire, l’espoir visible que chacun pouvait formuler pour ses descendants. La société locale était unie ; elle ne paraissait par pour autant figée, encore moins sans communication entre ses diverses composantes.
Les progrès de l’instruction secondaire, fondement de toute élévation sociale, les migrations démographiques, l’accroissement de la richesse nationale ont fait que, pendant l’après-guerre, les maigres privilèges que représentaient l’accès à une culture moyenne, une consommation non limitée aux biens essentiels, la fin de la dépendance personnelle, se sont généralisés, si l’on excepte une frange encore notable de la population. Est ainsi née, par l’effet de l’homogénéisation relative des modes de consommation , un gigantesque groupe moyen sans nette appartenance de classe dont l’apparition allait sonner le glas des anciens réseaux de sociabilité locale qui n’allaient pas être remplacés. Alors que l’ancienne société moyenne locale était insérée dans un tissu social vécu comme culturellement homogène, son extension et son fractionnement géographique sous l’effet de l’urbanisation, allaient renforcer l’individualisme dans la recherche de l’accession à celle-ci. Ce n’était plus un fonctionnement social clair et, en apparence, réglé qui allait permettre d’y accéder, mais un mouvement social général et indifférencié par lequel chacun, seul, sans obéir à une loi sociale précise, devait parvenir à progresser — et était censé y réussir. Cette image de la société allait d’ailleurs occulter l’existence d’un monde ouvrier sous-payé, subissant des relations sociales d’un autre âge.
Qu’est-ce qui définit ce groupe moyen ? Plus qu’un revenu ou qu’une situation dans l’échelle des représentations sociales précisément déterminés, un espoir de progression et, plus encore, l’absence de crainte d’une rétrogradation. Ce groupe moyen était soumis à un effet de cliquet vertueux : lorsqu’on avait franchi un certain niveau, on ne pouvait plus redescendre. Les enfants des prolétaires pouvaient accéder à la classe moyenne ; les enfants de la « classe moyenne » ne redeviendraient jamais prolétaires. Le signe du caractère présumé définitif de l’ascension sociale est la petite propriété, le petit pavillon. L’envie des Français d’être propriétaires s’explique par là : une fois le bien acquis, on ne peut plus le perdre. La possibilité de transmettre un bien non éphémère était la base de cet ordre social nouveau. Le développement des modes d’accession à la propriété en était le moyen. La propriété a toujours été, depuis Locke, le symbole de la sécurité. Le reste suit naturellement : l’instruction prolongée vers l’éducation secondaire puis vers l’université, les loisirs, les voyages, la consommation — le cas échéant à crédit — qui a abouti à un taux de plus en plus fort d’équipement des ménages.
De plus, par une nostalgie d’un ordre réglé qui ne pouvait plus exister tel quel dans une société en mouvement et démocratique et pour conforter socialement la dimension économique du progrès individuel, se sont recréées des catégories symbolisant l’appartenance à ce groupe moyen. Si l’on excepte les professions libérales, symbole d’une position sociale en théorie non figée dans une société de marché, de fait partiellement ouvertes et en partie fermées par des barrières et des limitations à l’entrée , la création du statut de cadre dans le secteur privé après la Libération témoignait de la volonté de consacrer par des conventions collectives une position qui ne saurait se réduire à sa dimension économique mais se voulait — et se veut encore, contre vents et marées — total : elle marquait une distinction par rapport à une classe ouvrière qui était plus homogène qu’aujourd’hui. Les craquements de ce « statut » sous l’effet de la crise, de la tertiarisation de l’économie et de l’élévation générale du niveau de qualification, traduisent, eux aussi, la fin d’un certain modèle social français. Ce qui distingue le cadre du technicien supérieur et même de l’agent de maîtrise ou de l’ouvrier qualifié des années 1990 est moins net qu’en 1947, lorsqu’il apparut. Cette fragilisation est d’autant plus forte que le mythe de la progression et de la sécurité était fort et que le modèle salarial était présenté comme un « tout ou rien » dans un monde où il n’existait plus de réelle insertion dans le tissu local comme dans l’avant-guerre. Enfin, le fait que la France, en raison de la construction de la nation par l’Etat et sous les auspices d’un modèle unitaire, ait accordé à la fonction publique la place qui est la sienne, traduit aussi une volonté de consacrer les appartenances sur le plan juridique en les rendant indépendantes de tout déterminant économique, au moins à l’échelle de la vie d’un individu. La remise en cause, par certains discours politiques, du modèle de fonction publique explique également et provoque l’incertitude croissante d’une société qui a toujours conçu son progrès sous l’angle de la sécurité la plus grande.

Sécurité et individualisme

Ce tableau serait incomplet si l’on n’y ajoutait les mécanismes de protection sociale à l’abri desquels ce groupe moyen a pu, de fait, se constituer. Contre les atteintes de l’âge, de la maladie et d’un chômage longtemps conçu comme une situation provisoire, pour compenser aussi les charges qu’allait représenter la venue d’enfants — et pour que celle-ci ne compromette pas l’accession et le maintien dans la position de classe moyenne —, la sécurité sociale dans toutes ses composantes était là. Dans son esprit, la protection sociale, comme le montrent les affirmations du préambule de la Constitution du 7 octobre 1946, visait certes davantage à assurer une sécurité aux plus démunis et à intégrer dans la société la classe ouvrière qu’à garantir le maintien du statut des couches intermédiaires ou même à en préparer l’avènement. A posteriori, dans les représentations, ce deuxième aspect l’a emporté à partir des années 1970 et surtout de l’approfondissement de la crise des années 1980 et 1990.
Objectivement, le développement d’une classe moyenne en tant qu’institution sociale centrale, à la fois stable et en extension, supposait la mise en place d’un système collectif de protection sociale performant : ce ne fut pas un projet conscient mais le résultat de son institution. Cette sécurité, sans laquelle aucune représentation d’une classe moyenne assurée de son devenir ne peut exister, a pu pendant les vingt dernières années être conjuguée avec une liberté tous azimuts.
Pendant vingt ans, ces groupes moyens hétérogènes ont eu le beurre et l’argent du beurre, la position de la bourgeoisie sans son ennui et son enfermement, le goût de la liberté sans la peur de l’incertitude. Et cette spirale bénéfique et tranquille n’allait pas sans indifférence à l’endroit des « exclus ». A ces derniers était laissée une espérance qui pouvait encore, il y a vingt ans, paraître crédible ; pour ceux qui ne relevaient pas des catégories les plus délaissées, une protection indéfinie avait conjuré le spectre du déclassement ; il devenait possible de ne pas trop se soucier du malheur des autres : les systèmes collectifs de prévoyance y pourvoyaient, mais l’organisation de la société, dont il était présupposé qu’elle résultait de la liberté des individus, elle-même semblait n’y avoir aucune responsabilité.
Sur le plan des mentalités, parce qu’il n’était pas en France, du moins jusqu’au milieu des années 1980, facteur d’angoisse et d’insécurité, l’individualisme était l’idéologie adaptée à ces groupes censés avoir vocation à devenir l’intégralité de la France. L’Etat-providence n’instituait une solidarité qu’en vue de la protection de la sphère de l’individu ; il témoignait d’une autonomie des comportements par rapport au souci de constitution d’un lien de société. En même temps qu’il légitimait une consommation nécessaire à la croissance économique, il réconciliait les revendications de progrès personnel et l’harmonie collective. L’individualisme correspondait le mieux à l’imaginaire commun fait de progrès social personnel et d’émulation collective sans risque. L’Etat n’était dès lors qu’au service des individus et non pas un élément premier d’institutionnalisation du lien de société. Le libéralisme semblait se réconcilier avec le social en ce que le jeu des aspirations des individus paraissait créer le meilleur ordre politique possible, du moins tant qu’une croissance soutenue durait et que le lien social paraissait exister de manière en quelque sorte automatique. Le traditionalisme comme le socialisme républicain allaient s’en trouver mal en point. Il n’apparaissait nul besoin d’un projet de solidarité explicite puisque, à l’abri d’une protection collective, le jeu libre des groupes, des intérêts et du marché tenait lieu de doctrine partagée par « deux Français sur trois ».
Sur le plan politique, les variations dans les attitudes de ces groupes moyens, qui ne se forment aucune représentation sociale claire, sont souvent mal perçues faute de tenir compte de la matrice explicative centrale : celle constituée par la sécurité, toujours première par rapport à la liberté. Leurs revirements politiques au cours des vingt dernières années s’expliquent en partie par là. Autant le giscardisme social des premières années correspondait à leurs aspirations, autant sa version à la fois libérale sur le plan économique et, dans les dernières années, conservatrice sur le plan social et « idéologique », était à contretemps par rapport à leur besoin de sécurité personnelle en un temps de crise et d’émancipation par rapport aux rémanences de traditionalisme et de contraintes sociales imposées. Le socialisme de 1981, outre le changement politique en tant que tel auquel ne pouvaient qu’aspirer de nouvelles couches montantes, offrait une généralisation de l’idéal de progrès social en même temps qu’il symbolisait l’émergence d’un monde mieux réglé dans lequel chacun était censé pouvoir acquérir une place davantage assurée. Idéologiquement, il traduisait parallèlement le besoin de libération par rapport à ce qui pouvait apparaître comme un conservatisme moral. Le socialisme ne pouvait que séduire ces couches moyennes, du moins salariées, puisqu’il ne s’accompagnait pas d’une doctrine de la vertu prônant le partage ou d’une idéologie ouvriériste. L’échec du socialisme auprès d’elles a commencé avec l’apparition insistante de syndromes de crise liés à la politique économique menée en 1981-1982 et à des mesures symboliques semblant limiter la liberté de progression sociale — comme les atteintes à l’école libre de 1984 et l’incapacité manifeste à maintenir la protection sociale (retraites, assurance-maladie notamment) au même niveau que jadis —, tandis que les inégalités croissaient et que les privilèges et l’enrichissement d’une petite élite étaient plus visibles. En même temps, sur le plan idéologique, les accusations de corruption paraissant mettre un terme à toute référence morale symbolisaient le dérèglement d’un système devenu trop incertain, faisant apparaître le besoin de repères et d’un cadre idéologique et social nouveau — alors même que le républicanisme ne paraissait plus de mise.
La défaite de Jacques Chirac et la victoire de François Mitterrand en 1988 étaient aussi liées à la montée des craintes de ce groupe moyen qui, n’apparaissant plus tiré par le haut en vertu d’un sens de l’histoire qui lui serait favorable, devenait précisément flottant et potentiellement voué à la décadence : le Président sut les rassurer en leur offrant l’illusion — autour du thème de la « France unie » — que le progrès social pourrait être à nouveau partagé et continu et qu’il n’y aurait pas de déclin. Parce qu’elles sont sujettes à la redescente, elles ont avant tout besoin de protection. L’échec des cinq dernières années est pourtant là : la protection n’est plus autant garantie pour ces couches moyennes ; la redescente sociale est possible ; seuls quelques privilégiés échappent à la loi commune, ce qui casse toutes les professions en deux : les grands médecins, professeurs, chefs d’entreprise, avocats, journalistes, les plus supérieurs des cadres, etc. et les autres. Tant le discours de François Mitterrand sur la défense des acquis sociaux que la préoccupation affichée du R.P.R. de conserver les traits fondamentaux de la sécurité sociale , formaient les ingrédients d’une cohabitation orientée vers le maintien d’une représentation plus confiante de ces couches moyennes envers elles-mêmes. La réhabilitation d’un pouvoir offrant une image plus soudée et rassurante par Edouard Balladur, le ciblage de la réforme de l’impôt sur le revenu sur ces couches intermédiaires largement entendues — sans parler du développement de certaines formes d’incitation à l’épargne auxquelles sont sensibles un public âgé, qui paraît représenter la « vraie » nouvelle « classe » moyenne —, vont dans le même sens : le refus de remettre en cause les représentations sociales des années de prospérité économique des années 1960 et 1970 et de la « classe » qui en était le symbole. Son échec majeur sur l’école privée et les réactions défavorables de la majorité des Français à la création du contrat d’insertion professionnelle s’expliquent pour des raisons similaires à celles qui avaient prévalu en 1984 : si ces couches moyennes paupérisées deviennent condamnées à l’école publique et si leurs enfants diplômés sont condamnés à un salaire d’embauche très médiocre, il n’est pas acceptable de concentrer ses efforts sur une école privée à laquelle elles craignent de ne plus pouvoir avoir accès ni a fortiori de porter atteinte au contrat salarial qui les avait servies dans le passé.
Est-il pourtant possible de maintenir ce schéma traditionnel de promotion en l’état sans recourir à une nouvelle conception, cette fois-ci explicite, de la société française et de son fonctionnement ? Le paradigme de la classe moyenne, qui en faisait le pivot des représentations sociales, l’isolait conceptuellement tout en paraissant en faire la norme voulue, n’est-il pas appelé à évoluer vers davantage d’inclusion dans la société globale que jadis ?

Une nouvelle donne sociale et politique

Le temps de la sécurité est révolu et, avec lui, l’époque d’un progrès social continu et définitif pour ceux qui en auraient bénéficié. La rupture majeure que représentent le chômage des cadres et les difficultés d’insertion des enfants moyens des couches moyennes — ceux-là mêmes qui forment les gros bataillons de l’université — le montrent. L’interchangeabilité des places devient quasi-totale, en même temps qu’elle aiguise le ressentiment envers les couches extrêmement fines qui ne sont pas susceptibles d’en pâtir. Ce tournant historique marque la fin des idéologies et des modes des années 1980, sans doute aussi le début de l’épuisement de l’individualisme des années post-1968, mais il sonne également le glas de la tendance continue de la société du XXe siècle à se concevoir comme destinée à une élévation continuelle et irrépressible. Notre société s’est « bloquée », non seulement parce que ses statuts l’empêchent d’évoluer et deviennent étrangers à la base économique qui les avait engendrés, mais parce qu’ils ne correspondent plus à une vision acceptée de la réalité. Qu’une société se fige autour d’un ordre communément admis, l’histoire de l’Ancien Régime et l’étude des communautés traditionnelles montrent qu’il n’y a rien là d’impossible. Mais une société ne peut se rigidifier autour d’une absence de règles et d’un fonctionnement obscur voire occulte et, de surcroît, partiel.
Cette évolution a encore été mal appréciée, que ce soit sur le plan des représentations sociales et sur celui du reclassement politique. S’agissant des premières, le modèle de valorisation absolue de la réussite individuelle paraît singulièrement tempéré par la mise en cause de la possibilité de partager cette promotion : il est déplacé de dire aux « sans domicile fixe » que leur situation s’améliorerait s’ils étaient « libres et responsables » — le refus même du travail par certaines personnes en situation précaire est un signe évident de désadaptation sociale. On redécouvre avec la crise cette évidence que les facteurs de réussite ne sont pas seulement individuels mais aussi sociaux. Non seulement, le cadre de protection sociale généralisée éclate mais, pour des raisons économiques et démographiques, le besoin de solidarité devient aussi de plus en plus fort et à peu près impossible à satisfaire dans les termes par lesquels il paraissait devoir être traité depuis le milieu des années 1970, c’est-à-dire par une allocation temporaire en cas de perte d’emploi dû à un licenciement. La découverte majeure des années récentes a été que, devant la désagrégation sociale, le problème n’était plus celui de l’octroi d’un subside monétaire mais des conditions d’un retour durable dans la société — ce qui reposait la question de l’ordre social dans son ensemble. La sécurité sociale ne peut plus être indifférenciée et monétaire et fonctionner, pour la couverture du risque de perte d’emploi, selon un système de cotisations sociales créé pour résoudre des problèmes limités . Le besoin de sécurité appelait nécessairement une prise en charge étatique de la protection. Or, c’est ce mode même de protection qui paraît aujourd’hui insuffisant pour des raisons financières, mais n’assure qu’une couverture fortement limitée des risques qu’aux plus démunis sans les réintégrer dans un mode de fonctionnement social normal. La partie étatique du système rime, en raison du maintien d’une dualisation du système de couverture du risque le plus grave, de fait avec paupérisation et exclusion. Cette perte de confiance envers l’Etat renforce l’inquiétude qui taraude une partie de plus en plus importante de la société.
Dans ce contexte, l’individualisme est remis en cause comme mode de vie et modèle universalisable : le sentiment des groupes sociaux intermédiaires, et plus seulement des exclus du système, devient que sa généralisation est suicidaire et joue à l’encontre de l’individu lui-même. L’attente à l’égard de l’Etat — comme, sur un autre plan, et pas seulement à l’extrême-droite, la redécouverte des valeurs nationales — et des mécanismes collectifs est renforcée, alors même que la conscience n’a jamais été aussi forte de leurs dysfonctionnements. Assez curieusement, pourrait se trouver de plus en plus réalisé le schéma défini par John Rawls dans la Théorie de la justice du « voile d’ignorance ». Si, en tant que modèle explicatif général du fonctionnement démocratique — les individus ne connaissant pas leur position relative dans la société pourraient concevoir rationnellement les conditions d’une société juste —, il pèche par abstraction en passant sous silence l’incapacité concrète d’« oublier » l’existence de groupes, de classes et d’intérêts, il n’en reste pas moins qu’il présente un paradigme utile pour comprendre certains aspects de la société future. Les individus sont de plus en plus incertains quant à la place qu’ils occuperont demain dans la société et pourraient donc mieux ressentir le besoin de justice. L’avenir pourra-t-il toutefois montrer la validité de cette hypothèse ? Étant donné le caractère peu rationnel, mais aussi peu raisonnable des passions humaines , il ne saurait être exclu qu’il appartienne à une puissance garante de la cohésion de la société et de la permanence du lien social d’organiser cette solidarité collective en limitant le jeu spontané des acteurs du marché et, notamment, en imposant le partage, c’est-à-dire en rompant avec la vision naïve d’un ordre social spontané. On peut toutefois penser que le terrain aura été préparé. Plus que jamais c’est Hobbes qui corrige le modèle libéral autant que celui proposé par son frère jumeau social-démocrate. Alors que le besoin de sécurité par rapport au marché est le plus pressant, que la rareté de l’emploi est évidente et que ses effets se généralisent à la plupart des couches de la société, le pouvoir politique ne parvient pas à traduire ces préoccupations en termes politiques et économiques. Ce faisant, c’est l’ordre social dans son ensemble qui est en train de s’écrouler.
Sur le plan « idéologique » et politique, nous sommes également dans une configuration nouvelle dont on n’a pas encore pris conscience. Un fait est certes connu : les partis politiques n’expriment plus, à l’exception partielle du parti communiste , la division de la société en classes bien identifiées. Un autre l’est moins : les doctrines encore rémanentes dans les partis politiques n’expriment pas ce sentiment nouveau d’insécurité de la grande majorité de la population française, ni le libéralisme — générateur de trop d’incertitudes, muet sur la configuration nouvelle de la société et incapable de répondre au besoin d’intégration sociale qui n’est pour lui qu’une résultante et non un objectif —, ni la social-démocratie — qui ne vaut que pour une société qui se pense durablement comme prospère et s’enferre, en France, sur la question de la redistribution monétaire et le partage du travail sans se préoccuper des moyens économiques de la croissance du travail en raison de son obstination sur la politique monétaire —, ni l’écologie — qui condamne les incertitudes mais ne pense pas la maîtrise de l’évolution sociale tout en ne formulant que des solutions communautaires et en récusant toute approche économique de la crise —, ni le poujadisme identitaire, nationaliste et réactif — qui n’offre aucun visage crédible de la société future. Les mouvements politiques classiques — parti socialiste, U.D.F. et R.P.R. — sont, en théorie, toutes compatibles avec un état de sécurité ; les forces contestataires — écologistes et extrême-droite — peuvent exprimer une angoisse sporadique. Mais aucun groupe politique n’offre une perspective sur les modes de régulation de la société de demain : elles tendent, pour les forces classiques, à rafistoler l’ordre social, à appliquer un baume apaisant à certaines catégories ou à résoudre sur les marges les origines de la contestation ; elles ne prennent pas en compte la révolution qui s’est opérée et qui a changé l’ordre social ancien. Elles sont à la fois trop marquées par l’individualisme « bourgeois » de 1789, doctrine inopérante par construction et génératrice de scepticisme, et trop peu à même de concevoir l’impensé majeur de la politique — qui explique l’absence de traitement politique des inégalités de patrimoines et de revenus — : la question de l’ordre social dans une société qui ne peut la formuler sous la forme de la référence à des ordres stables et organisés. Manque une organisation institutionnelle de la société susceptible de mettre en valeur une clé de partage des efforts. Fait défaut aussi une base politique au volontarisme étatique.

Penser l’ordre social

Exemplaire de cette ambiguïté politique et révélatrice des tensions propres à des couches moyennes incertaines, a été la politique éducative conduite par Lionel Jospin. Si l’on s’accorde à penser que l’espoir de progression sociale a largement été placé — de manière d’ailleurs en partie illusoire et créatrice de la propension à ne pas penser les inégalités sociales réelles — par la société française dans son école, on s’aperçoit que la politique éducative de ces dernières années a mis à mal cette espérance. La montée brutale et volontariste de la scolarisation dans des enseignements secondaire et supérieur globalement plus uniformes — dont l’ampleur et la vitesse sont inconnues ailleurs en Europe —, la quasi-généralisation de l’octroi d’un baccalauréat dont les contours disciplinaires deviennent de plus en plus flous, la disparition de repères fixes en termes de savoirs et de diplômes, l’hétérogénéité croissante des classes dans les établissements d’enseignement, loin d’engendrer une satisfaction des couches moyennes qui paraissaient attendre de telles mesures formellement synonymes d’une généralisation de leur statut, ne laissant sur les marges que les 20% d’élèves dont il était prévu qu’ils n’auraient pas le « certificat de bourgeoisie » qu’était le baccalauréat, ont engendré une peur croissante devant l’absence de distinction qu’elles provoquaient. Au lieu de créer une homogénéité dans la certitude, elles ont suscité l’impression que chacun ferait partie du marais. La massification de la culture, la paupérisation des savoirs académiques et la dislocation des hiérarchies de diplômes guidant l’idée de progrès social ont entamé aussi sur le plan culturel la croyance que la classe moyenne constituaient un véritable statut auquel il fallait parvenir.
Tant que les hiérarchies resteront figées, que les classes supérieures bénéficieront de privilèges qui les distingueront du reste du pays, que les groupes moyens centraux seront en partie imaginaires étant soit, comme jadis, destinées à rester moyennes, c’est-à-dire à jamais intermédiaires, soit a fortiori, comme aujourd’hui, vouées à redescendre — tout en gardant les aspirations propres à leur ancienne situation —, il sera inconcevable de réintroduire explicitement l’idée d’ordre dans un projet social. Lorsque ces couches moyennes comprendront qu’elles ont été flouées, elles seront peut-être tentées par une révolte d’une ampleur insoupçonnable. Elles ne pourront accepter de vivre dans un no man’s land social où nulle mission concrète ne leur est attribuée. Alors, elles formeront bien le marais d’une société déstructurée et sans visibilité sur son emboîtement.
Or, on critique souvent le principe même d’ordre social et de distinction sans voir, d’une part, qu’il exprime la réalité, d’autre part, qu’il n’est pas de société sans hiérarchie momentanée, car il s’agirait alors d’une société sans repères où nul ne pourrait plus ni éprouver le sentiment de progresser ni se représenter une conception suffisamment claire de la fonction qu’il remplit. Le problème n’est pas tant celui d’un ordre explicite que de sa permanence et de son intangibilité. Ce qui est inacceptable n’est pas que la société soit différenciée et que rémunérations réelles et symboliques dépendent de la place de chacun mais — et sur ce point Rawls, en énonçant son deuxième principe de justice, explique une règle constitutive de toute société démocratique organisée — qu’il apparaisse que certaines places ne sont pas accessibles à tous. Plus encore — telle est aussi la réalité de l’exclusion —, on ne peut parvenir à la communauté d’un sentiment de justice si chacun ne conçoit pas qu’il remplit dans la société un rôle utile à tous.
Il faut donc combattre deux tentations également funestes et contraires à l’esprit de la démocratie sociale, c’est-à-dire d’une démocratie dans laquelle les conditions sociales conditionnent le caractère effectif de la citoyenneté politique. La première est celle de l’indifférenciation sociale : elle tire la société vers le bas sur les plans économique, social et culturel, et suscite l’angoisse. La seconde est celle de l’autorégulation fondée sur une société d’individus : institutionnalisant la précarité de chaque place sociale, elle ôte le minimum de confiance et de prévisibilité de l’avenir sans lesquelles une société ne peut ni créer ni entreprendre. Entre ces deux voies, il en est une troisième, seule à même d’engendrer une société à nouveau unie : celle d’une société à la fois assurée d’elle-même — c’est-à-dire dont les mécanismes de solidarité et de protection fonctionnent bien — et dont nul privilège ne peut être garanti.
La question de ces couches moyennes, point de passage obligé d’une société dynamique, doit être posée autrement qu’en recourant au mythe d’une société égalitaire. Donner à chacun la capacité d’envisager une ascension sociale indéfinie est ce qu’une société française cloisonnée n’a pas réussi à apporter. Le mythe de la classe moyenne a été un expédient et un cache-misère qui se brise aujourd’hui : il a été la ruse par laquelle la société s’est dispensée de repenser les conditions de son fonctionnement depuis deux siècles.