Nations, nationalités, ethnies, clans, tribus… et le reste

Dans notre dossier consacré à la nation, nous avons tenu à accorder une place particulière à l’article que nous avions demandé au professeur Neveu, spécialiste connu de la question nationale. Celui-ci montre, de manière fort érudite, que les perceptions de la nation peuvent être kaléidoscopiques et son panorama des acceptions de la nation nous semble étranger à tout esprit de démonstration. Il serait sans doute abusif d’emprisonner la réalité nationale et ses perceptions dans un syntagme unificateur.
Il reste qu’en tant que directeur d’une revue, qui se veut pluraliste lorsqu’elle accueille des points de vue extérieurs au C.E.R.A.P., mais qui se doit aussi de faire preuve de son sens de la responsabilité politique, il ne m’était pas possible de publier sans commentaire un texte représentatif d’un certain courant de pensée mais, à mon sens, pour le moins contestable.
Sur un plan métaphysique tout d’abord — qui n’est pas l’essentiel —, j’ai été frappé en lisant ce texte par l’ambiance de destruction qui l’habitait. Celle-ci rejoint la fascination du professeur Neveux pour l’irrationnel qu’il décrit davantage qu’il ne l’analyse — sans doute par choix. Finalement, son propos est fataliste et de nombreuses expressions donnent à penser qu’il est hanté par une idée forte du destin et d’une nature humaine peccable et vouée au désastre. Mais peut-être ne travaille-t-on pas impunément sur ce sujet et sur l’Allemagne.
C’est d’ailleurs, sur le plan politique, l’antigermanisme foncier de l’auteur qui m’a le plus laissé perplexe, et ce d’autant plus que notre vigilance sur les risques de résurgence d’un nationalisme par trop connu est forte. Je crois inadmissible de dire — par exemple — que l’européanisme de l’Allemagne s’explique par une volonté d’effacer 1945 — ce qui n’excuse pas l’insuffisance de la dénazification allemande et l’entreprise de justification du passé. La comparaison avec Locarno est d’autant plus déplacée que la R.F.A. a reconnu la perte des territoires situés à l’est de la ligne Oder-Neisse par le traité conclu avec la Pologne en 1970 et a confirmé, au nom de l’Allemagne unie, le caractère intangible de ses frontières. Tel n’était pas le cas en 1925. Il me semble également contraire à la vérité historique d’accuser l’Allemagne de se servir de la Croatie pour « fragmenter » la Yougoslavie. Il ne s’agit ni de nier l’attachement des Allemands à la Croatie, ni de faire de ce dernier Etat une victime sans faute ni crime. Mais l’origine de la guerre dans l’ex-Yougoslavie réside du côté de la partie serbe et non ailleurs.
Enfin, je ne puis que m’étonner des valeurs implicites de l’article. Que défend exactement l’auteur ? L’« Europe blanche et chrétienne », la « France une et indivisible » contre toute entente avec l’Allemagne dans un cadre européen — puisque l’Union européenne, réalité abstraite selon lui, lui fait penser à l’Union française ou à l’Union soviétique ? L’article est riche en références et en notations historiques précises et originales : une plus grande clarté dans l’expression de sa thèse eût permis de cerner le propos politique de l’auteur. Il est probable qu’il considère la nation, sous sa forme actuelle, comme indépassable — voire comme à valoriser, puisqu’il préconise même un certain raffermissement du sentiment national dans une formule curieuse où il paraît défendre, de manière nietzschéenne peut-être, « la fierté, le mépris et la haine ».
Encore une fois, cet article est exemplaire. Précisément parce qu’il nous est étranger, il importait de lui donner la place qui est la sienne.
N.T.

Nations, nationalités, ethnies, clans, tribus… et le reste

Jean-Baptiste Neveu

Patribus notis et ignotis

Diverses raisons, personnelles autant que professionnelles, m’imposent, dans la confusion actuelle, d’entreprendre non pas quelque nouvelle théorie de la nation ou des concepts connexes, mais d’établir une sorte de catalogue des problèmes que ces concepts, ces sentiments, ces images suscitent. Cela me paraît d’autant plus nécessaire que les media ne font rien — bien au contraire — pour mettre un peu d’ordre utile (« rationaliser ») dans un domaine qui, par nature, est loin d’être celui des idées « claires et distinctes ». C’est ce dernier point qui a été si bien mis en lumière par l’écrivain de R.D.A. Johannes Bobrowski dans son roman Lewins Mühle (1964), livre dans lequel il cherche non pas tant à débrouiller qu’à faire toucher du doigt la complexe situation « nationale » du Pays Masoure, dans la Prusse Orientale du début de notre siècle : « Nous préférerons cependant désormais parler en techniciens précis, ce qui signifie donc que les idées claires et distinctes vont devenir confuses » .
J’aurai par la suite à me référer encore plus d’une fois à des textes venus du « monde germanique » ; ceci s’explique non pas tant par le fait que ma profession, par un choix subi plutôt que volontaire, est d’être un « germaniste » mais parce que je considère après long et mûr examen, que ce monde, et particulièrement l’Allemagne depuis sa création en 1871 , représente sur tous les plans et surtout sur celui de la problématique de la Nation, le contraire même des positions françaises ; depuis près d’un siècle (l’Autriche ayant été mise hors-jeu en 1918), la France et l’Allemagne incarnent deux principes opposés, mais — contrairement à ce que l’on a cru parfois, chez nous plus que chez les Allemands — non complémentaires, de ce que j’appelle (par commodité au départ) la Nation. C’est là une opposition que, soyons justes, on n’a guère cherché à occulter en Allemagne et en Autriche — sauf, comme entre Versailles et Locarno et après 1949, à masquer pour quelque temps le très légitime « Deutschland, erwache ! » ; une opposition que, anesthésiée, la France commence à découvrir peu à peu, tant sur le plan économique que sur le plan diplomatique.
Dans la grande confusion qui a suivi ce qui a semblé à certains être l’effondrement d’une doctrine (le communisme) et d’un Empire (l’U.R.S.S.), la lecture de périodiques d’Autriche ou de R.F.A. est instructive ; cela est véritablement fascinant en ce qui concerne la notion de Nation (terme introduit en allemand et ressenti comme encore étranger, comme le montre sa prononciation et l’accent emphatique sur la dernière syllabe). Il y a, d’une part, le problème créé par le Anschluß de la R.D.A. , d’autre part, toujours renaissant, celui des Auslandsdeutsche, quelque soit le nom qu’on leur donne. Nous lisons, entre tant d’autres articles de plus en plus étonnés et pessimistes, dans la Stuttgarter Zeitung du 11 décembre 1993, une longue étude sous le titre de « Le Mur au fond des têtes — Une seule nation, deux cultures politiques » (Die Mauer in den Köpfen — Eine Nation, Zwei politische Kulturen) — j’aurais pour ma part ajouté un point d’interrogation au sous-titre, ainsi que le mot « cœurs » (in den Herzen). Par ailleurs, le Secrétaire Parlementaire à l’Intérieur (sic !) Waffenschmidt (C.D.U.) parcourt l’Europe centrale et orientale (E.C.O. — terme préférable au curieux Mitteleuropa, mis à la mode ces temps derniers), et il ne cesse de parler des « Allemands de Pologne » (ou d’Ukraine, ou de Russie) comme s’il s’agissait de citoyens de la R.F.A. vivant à l’étranger (tels les Français de l’étranger, représentés au Sénat à Paris), alors qu’il s’agit de citoyens de Pologne, d’Ukraine et d’ailleurs, de ethnic Germans comme on les appelle en anglais . Pour la France, et ce depuis la Révolution et le Code Napoléon, citoyenneté et nationalité sont deux termes de contenu aussi identique qu’il peut l’être pour deux synonymes — ce que nous devons en bonne partie à une journée révolutionnaire quasi oubliée, la Fête de la Fédération le 14 juillet 1790 (nous aurons à revenir plus loin sur le sens « ancien » du terme « fédération »). Or, essentiellement dans le cadre du conflit entre pangermanisme et panslavisme (sans parler des autres mouvements), s’est imposée en E.C.O. une distinction tantôt subtile tantôt brutale entre les deux mots, cela d’autant plus que, jusqu’en 1918, on n’a connu (en Europe en général, d’ailleurs) que les princes et leurs sujets. Cette problématique, comme bien d’autres, n’est pas très bien comprise en France, dont les structures sont originales en Europe, ce qui explique, sans les justifier pour autant, les erreurs d’interprétation commises par nos media et, souvent, par nos gouvernants dès qu’il s’agit de sortir de nos frontières.
Il est vraisemblable d’ailleurs que ce soit le développement (fantastique ou monstrueux) des media, tant sur le plan technique que sur celui de la masse, qui a multiplié non pas les ignorances mais — fait bien plus grave — les erreurs d’interprétation, confortées aux yeux du public par les édits des divers « experts internationaux » (il faut relire, dans La Guerre de Troie n’aura pas lieu de J. Giraudoux (1935 !), ce qu’il met dans la bouche de Demokos et dans celle du « juriste international » Busiris).
Si l’on ne peut pas faire « vivre » à d’autres ses propres souvenirs, on ne peut pas non plus les effacer — or, dans une situation relativement moins confuse et moins explosive que celle d’aujourd’hui, après 1934, nous avons déjà connu de semblables ignorances et de pareilles erreurs d’interprétation, les pays étrangers semblant n’exister pour nos media que dans la mesure où l’on pouvait les exploiter pour régler petits et grands problèmes, non pas tant de politique interne et de démocratie que de querelles d’hommes et de partis. Par la multiplication sur terre des acteurs politiques appelés Etats ou nations « indépendants » et « souverains », les relations internationales, à la suite de cette croissance en progression géométrique, sont devenues encore plus désordonnées et difficiles à concevoir dans leur ensemble et à gouverner — à rationaliser. Ce qui ne peut que favoriser un véritable déchaînement de l’irrationnel, au détriment de la réflexion politique, dont les media semblent se passer de plus en plus volontiers, cela afin d’organiser ce qu’on appelle depuis longtemps des « campagnes de presse », assez efficaces apparemment pour que certaines expressions et divers clichés envahissent le discours public et privé.
Il y a eu, ces jours derniers, des élections qui n’ont surpris que ceux qui voulaient être surpris, en Pologne, en Russie, dans l’Etat de Brandenburg . Il y a les affaires de Hongrie après la mort de Antal, il y a… il y a… Nous assistons aux avatars de l’Union Européenne (un nom qui peut faire penser à la défunte Union Française), aux efforts de Otto Von Habsburg-Lothringen et/ou de l’Autriche pour restaurer la splendeur passée, aux gesticulations un peu désordonnées mais en partie efficaces de l’Allemagne et de l’Autriche pour « réviser » le traité de Versailles et les traités dits « de la banlieue parisienne », en détruisant les créations d’un texte que les Etats-Unis n’ont pas signé et qui était, selon le mot de Jacques Bainville, trop mou pour ce qu’il avait de dur et trop dur pour ce qu’il avait de mou. En Bavière la campagne « antieuropéenne » de Stoiber est plus qu’un simple règlement de comptes à l’intérieur du parti C.S.U. : comme le pacifisme de Stresemann a servi au Reich à obtenir Locarno, l’européanisme en R.F.A. a servi à effacer 1945 . Quant au G.A.T.T., qui paraît rationaliser l’utopie du one world (très en faveur aux Etats-Unis vers 1943), seuls les experts économiques, qui régulièrement se trompent, affichent (terme combien exact !) un bel optimisme, alors qu’un début de hangover (ou de Kater — les expressions anglaise et allemande sont plus « civiles » que l’équivalent français) apparaît déjà .
Un peu partout on multiplie les colloques, les séminaires et les congrès pour tenter de comprendre ce qui se passe, car dans notre monde « post-moderne », livré apparemment au Verseau, les certitudes de naguère disparaissent pour faire place aux incertitudes d’antan. Cet « éternel retour » et lui aussi un élément de la géopolitique, différente en cela de celle que, s’appuyant sur le géographe Ratzel, avaient conçue le Suédois Kjellen et Haushofer le Bavarois. Les étonnements de l’Occident, bien exposés dans The Economist du 25 décembre 1993, prêteraient à sourire si la vie de millions d’êtres humains, en pleine Europe « blanche et chrétienne », n’étaient en jeu .
Alors qu’on s’envoie réciproquement à la tête des reproches et des injures, il faudrait faire, en cette fin du deuxième millénaire, une sorte d’inventaire des éléments les plus importants (pas forcément les plus manifestes) de la problématique de la Nation et de ses synonymes/antonymes. Cette énumération, ici, se voudra critique au premier sens du terme refusant l’angélisme aussi bien que la démonisation. Mais je ne crois pas pouvoir prétendre qu’en l’occurrence il suffise de poser le problème pour le résoudre, car il y a trop de paramètres et trop d’informations, qui sont en outre incomplètes ou faussées. Comme nous sommes ici-bas dans le monde des phénomènes, c’est-à-dire des apparences, nous pouvons tout au plus tracer les contours d’une sorte de carte hydrographique, où les écueils et les hauts-fonds seront sans doute plus nombreux que les havres et les phares ; cela sera toutefois — je l’espère — utile pour apprendre et pour enseigner à manœuvrer, sans trop compter sur les fées, entre des faits dont nous ne pouvons maîtriser la plupart ; parmi ces faits, il y a qu’on le veuille ou non les mythes, les idées-images , des ombres chinoises aussi, et quelque rares données mesurables (mais selon quel système d’unités ?)
Il me semble que c’est, les choses étant ce qu’elles sont, la seule position raisonnable (bien plus que rationnelle), qui, tenant compte de ce qui change et de ce qui persiste, s’inspire d’une sorte de vitalisme pessimiste, celui que Paul Valéry a exprimé dans ces quelques mots : « il faut tenter de vivre. » Pour soi-même, et pour les autres.

Qu’en termes abstraits ces choses-là sont dites !

Il suffit de s’en entretenir, notamment avec des enfants, ou encore d’ouvrir quelque recueil de citations pour se voir rappeler combien des mots d’usage courant, Nation, paix, liberté voire Europe, sont en fait des termes abstraits, souvent des « collectifs » aux limites floues, dont le contenu, variable aujourd’hui même selon les individus (et les « groupes humains »), a subi une évolution comme tout le reste du langage (cela constitue malheureusement un domaine peu fréquenté de l’histoire, les historiens commettant souvent le péché d’anachronisme en employant des termes d’aujourd’hui pour décrire voire juger les faits d’hier).
Ce point est d’autant plus important que le contenu des concepts abstraits est des plus variables, chacun ayant tout naturellement tendance à les concevoir, à les employer selon son propre vécu, y compris les craintes, les espoirs, les haines, les ambitions. Ce qui coïncide parfois, mais pas toujours, avec le vécu du groupe plus ou moins large (en commençant par la famille). Le dit, la fama jouent en cette affaire un rôle d’autant plus important (et impossible à quantifier) que ni l’histoire ni la causalité n’offrent d’appuis solides, bien au contraire ; l’histoire parle beaucoup des ancêtres et du patrimoine ; mais quels sont-ils ? Sans doute, le Moi est-il inséré dans un groupe et doit-il accepter un héritage tel quel, sans pouvoir choisir ce qui lui convient — mais où est l’inventaire exact des choses du passé ? Et ces choses du passé ont-elles vraiment un lien de causalité avec le présent, et surtout avec l’avenir ? Il n’est nul besoin d’avoir lu Wittgenstein pour savoir combien fragile est ce lien de causalité, sous quelque forme que ce soit.
Il faut donc que ces abstraits, qui sont souvent aussi des collectifs, dépassant (linguistiquement parlant) les énumérations aussi bien du singulier que du pluriel, puissent avoir en quelque sorte un visage, même si celui-ci n’est qu’un masque. Cela est peut-être d’autant plus nécessaire que, au sein de « son » groupe, le Moi subit des agressions qui le font douter de la solidité des liens qui l’attachent à ce groupe.
Les « incarnations » de la collectivité peuvent être soit le nom qu’elle porte (mais c’est un nom qui lui vient souvent des autres, et sa signification est incertaine ) — soit tout signe distinctif ou marque : tatouage, circoncision, costume, cri de ralliement, écu, drapeau, statue ou monument (moneo : faire penser, rappeler, avertir…). Mais comme nom, ces visualisations restent souvent difficiles à interpréter, d’autant plus que, sauf dans des cas rares, le Moi les reçoit, se les voit imposer, ne participe pas à leur création, ignore (par sa faute ou par celle des autres) les circonstances de leur apparition et l’évolution de leur aspect aussi bien que de leur contenu idéologique. Ceux qui participent à cette création et surtout à la transmission de ces signes sont les artistes et, au premier rang, les écrivains, dont beaucoup ont de tout temps été « engagés » au sens premier du terme, recevant des gages sous une forme plus ou moins matérielle et discrète. Le trio Augustus/Maecenas/Vergilius Maro (Virgile) appartient à la typologie des relations du pouvoir avec les arts et les lettres (et les sciences, bien entendu).
L’ensemble de ces signes constitue le mythe de la collectivité, le point d’interpénétration de la mémoire collective et de la mémoire individuelle — le terme de « mythe » ne signifie autre chose que le dit, la saga, aussi crédible et réel ou aussi suspect et imaginaire que toute parole humaine. En soi, le mythe appartient à la réalité historique, à une « réalité seconde », et cela qu’il soit religieux, politique, économique ou psychologique. Il est possible, avec prudence bien entendu, d’étudier au moins dans les grandes lignes son apparition, son développement — plus rarement sa disparition. Il est le résultat d’un acte volontaire, décidé dans des circonstances assez bien déterminées, par un ou plusieurs individus, utilisant les media à leur disposition. La « mythologie » fait partie, au grand dam des historiens scientistes, de l’histoire, tout comme l’héraldique ou la généalogie, auxquelles elle est liée de près. Ce qui en fin de compte importe, c’est moins la « vérité vraie » (occultée souvent volontairement par les « service secrets » qui ont toujours existé) que ce qu’un groupe social (donc politique !) croit, ce qu’« on » lui fait croire. Le fonctionnement de l’économie tout entière ne repose-t-il pas sur le crédit qui est une autre forme du credo ?
Mais, comme le montrent les incertitudes de l’histoire « des mentalités » dont il est tant question de nos jours, il n’est guère possible de dépasser le stade de la description des phénomènes, sans quantification ni computation (les « sciences exactes » connaissent les mêmes incertitudes, dans toute équation il reste toujours un epsilon). Sans même parler des divers « services secrets » (l’affaire des dossiers de la Stasi montre toutes les ambiguïtés de ce domaine du « secret du prince »), nous constatons des lacunes importantes, par exemple pour tout ce qui concerne l’édition en général et, encore davantage, les media ; tant que cette lacune ne sera pas comblée (mais le sera-t-elle jamais ?), des pans entiers de l’histoire, et pas seulement de l’histoire des idées ou des lettres, resteront dans l’obscurité .
Quant à ce qui est présenté comme assuré, il reste à la merci de nouvelles connaissances acquises par la découverte (et la vérification) d’archives et d’autres documents qui bousculent les interprétations et même les chronologies ; qu’il suffise de rappeler que, jusqu’au début du XIXe siècle, on ne savait pas lire les hiéroglyphes, que des générations de philologues et d’historiens ont œuvré sans connaître la civilisation hittite, indo-européenne (en Allemagne on s’obstine à dire : « indogermanisch »), qui fut découverte au début de notre siècle ; des œuvres de l’antiquité classique, nous ne possédons souvent que les titres, et cela ne concerne pas seulement le théâtre grec : même pas une dizaine d’œuvres de Sophocle que les quelque 120 qu’il a/aurait écrites ; en Pologne ou dans les Pays Baltes, le VIIIe siècle de notre ère appartient encore à la proto-histoire, voire à la préhistoire. Et qui a pratiqué sérieusement l’histoire locale ou encore la monographie de personnages, même « célèbres », sait combien il y a là de suppositions et combien peu de faits — tout se passe comme si… — et l’histoire, c’est tout au plus des histoires, plus ou moins bien racontées ; Clio n’est-elle pas l’une des Muses, filles d’un dieu ambigu s’il en fut, n’en déplaise à Nietzsche ? L’histoire est essentiellement mythique (voire mystifiante), et elle est nolens volens le récit d’affrontements entre des mythes, qui deviennent réels dans la mesure où des êtres de chair et de sang acceptent de les vivre, et de mourir pour eux ou du moins en leur nom.
Nous nous trouvons donc là en face de deux faiblesses fondamentales : celle de la mémoire, qui construit au moins autant qu’elle ne reconstruit, surtout s’il s’agit de la mémoire collective — et celle du langage avec ses dérapages, ses images incohérentes, ses erreurs de transmission entre le locuteur (ou scripteur) et l’auditeur (ou lecteur), ses ambiguïtés.
Mais alors, comment procéder ne serait-ce que pour décrire le plus honnêtement possible ces fantômes qui interviennent sans cesse dans notre vie quotidienne, et notamment dans notre mort ?

L’armoire à outils

On a souvent dit qu’enseigner, c’est surtout montrer comment on apprend. Créer, puis fournir aux autres, une série d’instruments de l’investigation, de la connaissance. Qu’on nous les enseigne ou que nous les acquérions nous-mêmes, ces techniques de la connaissance, la constitution et le perfectionnement d’un instrumentarium, est œuvre de longue haleine, by trials and errors (or les erreurs coûtent cher !). Et les outils doivent pouvoir être choisis pour s’adapter, cas par cas, à l’entreprise.
Certains néanmoins sont ce qu’on peut appeler les outils de base, qui peuvent servir en toute circonstance ; ils appartiennent au fond commun de l’humanité face aux périls et aux problèmes. Il y a là le doute méthodique, l’analyse dialectique, le refus de tout préjugé, bref le nominalisme, corrigé par une sorte d’élan vital qui, devant un avenir inconnaissable par définition, constate la possibilité (à défaut de probabilité) d’une évolution « positive » de notre monde. D’autre part, tout comme des circonstances particulières ont imposé de perfectionner encore les outils de base, les principes généraux ont pu, dans certains cas, connaître des perfectionnements tels que, mutatis mutandis, il est opportun de les utiliser. Pour ce qui est de la nation et des problèmes connexes, ces outils perfectionnés se trouvent chez des Allemands qui, entre 1871 et 1918 notamment, hésitent sur leur propre existence en tant qu’Allemands — et la constitution de 1871 n’est pas faite pour dissiper ces doutes, dont le poids pour l’Europe et particulièrement pour leurs voisins immédiats est celui d’une sorte de néoplasme à mi-chemin entre l’Atlantique et l’Oural, entre le Pôle Nord et le massif du Taygète, dont l’apparition dans les dernières décennies du XIXe siècle paraît surprendre, « déboussoler » tout le monde, en commençant par les Allemands eux-mêmes ; et c’est à certains d’entre eux qu’il est utile d’emprunter quelques instruments de l’exploration du concept de Nation : au philosophe souabe Vaihinger, néo-kantien, le concept du Als Ob — il est inutile de savoir si les choses sont, il faut « faire comme si » elles existaient, notre survie en dépend. AU Rhénan Bloch qui, avec un certain sourire, voit dans le néant « ce qui n’est pas encore » et maintient, envers et contre tout, que l’utopie signifie aussi l’espoir, malgré tout. Mais c’est de Frise septentrionale que nous vient le plus important instrument d’analyse avec le livre de Tönnies Gemeinschaft und Gesellschaft (1887) : la communauté est ce qui est donné, qui est stable, qui réconforte, qui est ce qu’on appellerait aujourd’hui un cocon — la société (ou plutôt : l’association) est un contrat choisi, qui est aléatoire et risqué, qui inquiète — mais qui est principe d’action (Tönnies a commencé par étudier les théories de l’Etat chez Hobbes) . En adaptant ces idées-outils, apparues bien entendu dans des contextes divers qui les modulent en quelque sorte sans leur faire perdre leur caractère « classique », en les modifiant, en les référant aux principes fondamentaux de la réflexion, nous disposons, dans le cadre d’une histoire exemplaire — celle de l’Allemagne « naissante » — d’un ensemble cohérent d’instruments de recherche qui permet une progression : par l’examen critique des diverses définitions de la Nation, on doit parvenir au nœud du problème, aux relations du Moi et de l’Autre, afin de pouvoir en fin d’analyse avancer quelques propositions « utopiques » — ni eutopiques ni dystopiques — aptes à nous aider à nous libérer de la confusion destructrice et létale de notre fin de siècle. Il faut bien tenter de vivre…
Je dois toutefois encore, sans revenir sur le peu de fiabilité de la mémoire (surtout collective) et du langage (surtout dans les traductions), établir avant d’aller plus loin trois mises en garde premières, trois monita, trois cautiones maximae :
— tout d’abord, sans en faire un axiome, nous devons partir du fait que les êtres humains paraissent vouloir être trompés ;
— en second lieu que, vérifiant le sens premier du terme « révolution » qui signifie une sorte de tour de roue, un « éternel retour », les nouveaux concepts ne sont avancés qu’après que l’on a recherché, et au besoin inventé, des ancêtres ;
— enfin, que les choses et les êtres étant au moins ambivalents, il est inutile et même nocif de vouloir imposer aux personnages une cohésion, une homogénéité, une in-dividualité qu’ils n’ont pas.
Le besoin de croire, ne fût-ce qu’en sa propre existence, la déchirante présence en l’homme de l’impérieux désir de savoir, de la libido sciendi, et de la peur devant la connaissance, la fuite devant les faits (il est vrai pas toujours bien établis) et la recherche des fées (bonnes et même mauvaises), sont les éléments premiers de cette pensée magique qui, en écho au vieil adage homo vult decipi, faisait dire à Kant qu’il est bien commode de refuser l’émancipation, mettant ainsi, lui aussi, en doute l’efficacité des Lumières . Sans vouloir ni pouvoir faire des comparaisons, je constate que dans ce domaine nos media semblent tenir à ce que ce scepticisme soit justifié — le Ministerpräsident de l’allemand, qui est un chef de gouvernement, est « traduit » en un français approximatif par « ministre-président » — notre président du conseil régional devient un président de région — les Länder de la R.F.A. qui sont constitutionnellement des Etats (« Bund und Länder sind Staaten »), des states dans les media anglo-saxons, deviennent pour nous des « régions » alors que certains d’entre eux comprennent eux-mêmes de très officielles Regionen (inscrites sur la carte des régions européennes de ce qui était il y a peu la C.E.E.) .
Les réformateurs du XVIe siècle, inventant le consensus quinquesaecularis, prétendaient revenir à la pureté première du christianisme. Les républicains de l’an I s’imaginaient en train de ressusciter la vertu d’une Rome antique dont ils ne connaissaient que le mythe. Les communistes russes croyaient apparemment restaurer une « communauté » qui aurait permis aux ancêtres slaves de vivre dans la paix et dans le bonheur. Il est vrai que les hommes ont besoin, psychologiquement autant que physiologiquement, de rêver — besoin auquel répondent les « extrapolations » et les « projections » de l’I.N.S.E.E. ou de l’O.C.D.E. : comme dans toute utopie, on décrit (comme s’il était vrai) un avenir inspiré par un passé que l’on connaît mal mais que l’on imagine avec d’autant plus de plaisir (parfois masochiste et pervers).
Vers la fin du siècle dernier l’idée de l’indivisibilité, contenue dans le terme même d’individu, et devenue synonyme de santé mentale, cesse peu à peu d’être une sorte de dogme, d’article de foi « scientifique », en même temps que l’atome, terme lui aussi synonyme d’intégralité essentielle (le « a + tomein » grec) commence à être considéré comme fissile ; nous trouvons chez de nombreux écrivains du temps l’idée d’une réalité double, sinon multiple, et variable ; le médecin psychologue viennois A. Adler (1870-1937) est amené par ses observations cliniques à constater la présence d’une sorte d’automatisme de la surcompensation ; l’être humain compense ses faiblesses réelles ou imaginaires en s’inventant des masques puis des comportements « aux antipodes » de son Moi ; on en arrive ainsi à penser que toute personne peut être telle et son contraire, selon les circonstances — que les « attributs » sont effectivement, comme le notait Musil (l’un des nombreux écrivains de formation scientifique), ce que les autres vous attribuent.
C’est que, après trois ou quatre décennies de foi en « l’avenir de la science », on redécouvre les doutes anciens : la vérification par autopsie (par son propre regard) de tous les faits rapportés par les autres est impossible, la perception du monde extérieur (et intérieur) est incertaine, et il est douteux que la raison puisse toujours redresser le bâton que l’eau paraît courber (ou casser). Le bon côté des choses est que ces doutes portent aussi sur le caractère pérenne et donné à tout jamais de ce qui paraissait être des déchirements, le aut…aut du principe du Tiers Exclu (« tertium non datur ») : pour la condition humaine, tertium semper datur, à l’exclusion réciproque succède celui du « aussi bien ceci que cela ». Que certains s’empressent de démoniser au nom de l’éthique monolithique qui refuse (sur le papier) le compromis.
Avec le recul, il paraît vraisemblable qu’au rôle croissant du pragmatisme (donc : du relativisme anglo-saxon) s’ajoute, dans une France qui est en bonne partie fascinée depuis 1871 par l’Allemagne et qui semble y penser toujours (et en parler souvent), la diffusion, parfois un peu hypocrite, des modes de pensée « germaniques » (plus exactement judéo-germaniques souvent), que rejettent les milieux monarchistes, Bainville, Maurras, Lasserre, eux-aussi obsédés par une Allemagne, moins inquiétante après la « victoire » de 1918 .

Le clair-obscur des définitions

On aime en France, comme ailleurs, parler du génie national, à la fois dans les deux sens de « divinité tutélaire » et de « aptitudes innées » et « supérieures » (je cite le petit Robert). Ce « génie » est une abstraction de plus, voire une « vision » dans le sens que l’on donna au début du XVIIe siècle au mot visionnaire, mais ce serait néanmoins une « fiction utile » — si elle était utile. Or, elle ne l’est guère, tout au plus permet-elle de pallier, d’occulter l’embarras ressenti dès qu’il s’agit de préciser ce que l’un ou l’autre entend par le mot nation ou tel ou tel de ses pseudo-synonymes.
Est-il possible d’ailleurs de définir, c’est-à-dire de délimiter un terme, même sur le plan de la synchronie, et à l’intérieur d’une même langue ? Toute délimitation relève de la « catastrophe », implique une rupture ; mais nous nous trouvons là, comme dans le domaine voisin des « théories du chaos », dans le monde des articles de foi : on y croit ou on n’y croit pas, et sur ce point, devant des prises de position d’autant plus tranchées qu’elles restent moins assurées, l’analyse dialectique reste impuissante ; les forces en présence sont irrationnelles et psychologiques bien plus que rationnelles et intellectuelles. Nous aurons à revenir sur les motifs et sur les pratiques de l’exclusion ; qu’il suffise ici de mettre en doute le caractère « tranché » des frontières, surtout dans le domaine des choses concrètes.
De même qu’il n’est guère possible de tracer la limite entre la lumière et l’ombre sur le papier blanc sur lequel est posée une lampe allumée avec un abat-jour noir, de même les lignes tracées sur les cartes sont non seulement transitoires, variant au gré des successions et/ou des conflits, mais en soi incertaines, le degré d’incertitude croissant avec l’échelle de la représentation (en deux dimensions alors que le représenté est, lui, en trois dimensions — d’où de multiples distorsions). La longueur des côtes, les lignes de niveau, le périmètre des indentations d’un cristal de neige sont autant d’à-peu-près. Et si les atlas linguistiques me paraissent être des approximations inutiles et dangereuses, les atlas historiques, utiles et même indispensables, ne sont pas moins dangereux malgré leur utilité (à l’incertitude des tracés s’ajoute celle des dénominations…). Sur un point toutefois ces atlas, surtout combinés (dans la mesure où cela est possible), sont irremplaçables : ils visualisent bien mieux que ne le fait le récit deux vérités « premières », constamment occultées :
1° toute région a été au cours de son histoire une marche frontière, et aucun Etat n’a été, tout au long des décennies et des siècles, un « Etat-noyau », le Kernstaat des républicains allemands de l’Assemblée Nationale (Nationalversammlung !) de Frankfurt en 1848 . Comme corollaires, j’avance « il en est ainsi aujourd’hui, il en sera ainsi demain » (mais c’est là une extrapolation, et, toutefois, une utile mise en garde dans un domaine où les prophéties, camouflées désormais derrière des chiffres et des courbes, sont légion) ;
2° tout groupe humain a été, est (et sans doute : sera) un envahisseur, un colonisateur ; aucun n’est « aborigène » ou « indigène » nulle part — je ne crois pas devoir aligner ici des exemples, car toute l’histoire connue des hommes (mais aussi des bêtes et des plantes) est une histoire des migrations.
Cela dit, si les choses sont difficiles à percevoir clairement, leur expression linguistique (quelque soit le langage choisi) est au moins aléatoire. J’ajouterai, en ajustant en quelque sorte encore mieux l’outil, quelques autres réflexions : dans ce « dictionnaire des abstractions » qu’est le vocabulaire socio-politique (ce qui signifie d’ailleurs la même chose) les termes n’ont pas un sens univoque, surtout quand ils passent d’une langue à l’autre : prenons ainsi les termes même « passe-partout » tels que ce que nous appelons en français la démocratie, le socialisme, le fascisme : ils changent de contenu selon la langue où ils ont été introduits ; la divergence d’interprétation entre l’anglais et le français a été la source de nombreuses difficultés : le fédéralisme du français exprime (aujourd’hui !) une idée d’association très lâche, le federal anglo-saxon, fidèle à sa racine théologique, insiste sur l’unité et surtout sur sa pérennité… Et, comme il n’est pas de synonymes vrais mais seulement des parentés (donc des différences), international et cosmopolite n’expriment pas la même idée.
La liste de ces mises en garde est fort longue (et pourrait être encore complétée) — c’est qu’il est rare d’en trouver dans les textes, d’allure scientifique ou encore lyrique, qui touchent à la Nation. Souvent, ils commencent non pas avec prudence, mais par des coups de cymbales et de clairon, ce qui, selon le talent de l’auteur, plaît ou déplaît, mais dans tous les cas fausse le propos.
C’est que, semblable en cela aux autres vocabulaires, styles et langages, le langage de notre problématique varie selon la thèse que l’auteur ou encore ses « inspirateurs » (ou « sponsors » ?) veulent défendre, hic et nunc…
Si bien que les définitions, comme cela apparaît dans les études diachroniques des dictionnaires et des stylistiques, sont conformes aux « idées » du moment et du lieu ; si à la fin du XVIIIe siècle le communiste est le co-propriétaire, le patriote défend les intérêts de son entourage immédiat, de ce que les Allemands appellent la Heimat — et la police est l’art d’administrer un groupe humain, une Cité petite ou grande. Il s’ensuit que, de même que le « catalogue » que je présente est le résultat de connaissances acquises — mais incomplètes « par définition » — il convient de même que le lecteur les examine dans leur contexte humain, tout à la fois variable et constant, avec ses structures et son « folklore ».
Häckel, le théoricien du monisme et l’« inventeur » de l’écologie, avait aussi formulé la « loi de l’ontogenèse » : l’être isolé, au cours de sa vie qui commence avec la fécondation, parcourt en raccourci en quelque sorte les étapes de l’évolution de son espèce . Cela semble se vérifier ici : comme l’individu (puisqu’il faut l’appeler ainsi) constate l’existence de la société, des autres, dans le cadre de la famille, il étend ultérieurement cette expérience au groupe élargi (en cercles concentriques en quelque sorte) ; il le fait curieusement en négligeant les mauvaises voire catastrophiques expériences que la famille peut infliger à l’un de ses membres : il n’est question que de fraternité (en oubliant Caïn et Abel, Etéocle et Polynice), de « père du peuple », ou de « père du régiment », — de « patrie » ou de « langue maternelle » (« paternelle » pour les Polonais), de la « mère patrie » (curieuse association), qui rejoint la umma de l’arabe, dont la racine (amma, être mère) donne des mots tels que : devant, guide (imam), patrie ou encore : international (sic !) ; et on parle de « filiales » et de « maison mère » ; nous avons là une sorte de schizophrénie : d’un côté le quotidien de la « vie de famille » et même la chronique des faits divers, sans parler de Médée ou du Petit Poucet — de l’autre le transfert sur le groupe plus large des « vertus familiales ». Une ambiguïté qui devrait rendre attentif aux aspects divers et même contradictoires de la « communauté » élevée au rang de noumène « en soi ».
Et c’est ce que nous pouvons constater en analysant les divers types de la définition de la Nation (terme générique pour désigner le groupe social sous son aspect de Cité) ; toute définition, surtout quand elle prend une forme oratoire voire liturgique (prière et imprécation), se trouve confrontée à des doutes, à des restrictions, à des rejets :
— définition biologique : la communauté du sang, prétendument seul vecteur des qualités positives, dont au premier rang le sens de la communauté ; il devrait être superflu, tout en constatant sa relative validité dans les « cultures du cru » (opposées à celles du « cuit »), de préciser que depuis près d’un siècle on connaît les groupes sanguins « transraciaux », qu’on commence seulement à comprendre ce que sont les gènes, et que, si la maternité peut être habituellement établie, la preuve de la paternité reste incertaine — les romans, populaires ou non, sont remplis, tout comme l’histoire, de récits de substitutions d’enfants, de reconnaissances sous la contrainte, d’adoptions et d’enfants trouvés ou de bâtards ; le nom de famille lui-même peut n’avoir aucun rapport avec une « nationalité » donnée ;
— définition étymologique : elle ressemble fort à la précédente, mais cette fois on cherche la « paternité » du mot — en admettant même le bien-fondé de certaines de ces généalogies (par exemple, que nation vient de nascor, je nais), nous devons tenir compte du fait que les « rapprochements » se font en général au sein d’une seule et même langue, que s’ils en franchissent les limites, ils sont soit le fruit de rencontres phonétiques (Erde ou Amme allemands et eretz hébreu ou umma arabe — une combinaison de sons ou de lettres peut, selon les langues, avoir des sens tout à fait différents) ; plus d’une fois d’autre part sont intervenus des transferts de sens et même des jeux de mots ;
— définition linguistique : un développement en quelque sorte des deux précédentes, et aujourd’hui la plus répandue semble-t-il, si bien que le ius linguae a remplacé en fait le ius sanguinis ; présente déjà dans l’Ancien Testament (le Schiboleth ou Siboleth ), elle a été en quelque sorte codifiée au XIXe siècle en « Allemagne », par dérivation des théories de la « langue primitive », qui serait un « indo-germanique » ; elle permet de gommer les zones intermédiaires qu’elle disqualifie en parlant de patois ou de dialectes, et, partant de l’a priori bio-éthique de la « pureté », elle nie divers phénomènes linguistiques dont l’interpénétration des langues, la « créolisation » qui sépare la « race » de la « langue », ou encore la coexistence au sein d’une même langue de divers langages, correspondant à divers groupes sociaux ;
— définition politico-économique : elle est liée étroitement à la notion d’un chef commun, qu’il s’agisse du Prince ou d’un Entrepreneur (comme l’entendait Schumpeter), les deux se confondant dans les diverses variantes, antiques ou actuelles, du mercantilisme ; la nation est une « association » (dont le caractère volontaire est assez peu marqué) pour exploiter des ressources, soit directement, soit indirectement (par les impôts, taxes, redevances, etc.) ; ses frontières sont dès lors celles du territoire protégé par les cordons douaniers, territoires sur lesquels s’exerce l’autorité de corps (les états) associés en un Etat, avec les tensions et les alliances que l’on trouve au sein de toute association ; les attributs classiques de la souveraineté sont ainsi la propriété du sous-sol, le monopole de denrées telles que le sel, le droit de battre monnaie, la lex Iudaeorum (protection des Juifs, contre compensations financières), etc ; les forces armées (le droit de l’étendard) servent à protéger le bien commun (à l’intérieur comme à l’extérieur) ou à conquérir de nouvelles ressources ;
— définition théologique : le chef est considéré comme ayant des pouvoirs divins ou quasi-divins (« charismatiques »), il est « roi thaumaturge » selon la formule de M. Bloch, il représente la divinité sur terre où il en est même l’incarnation ; la nation est dès lors identique à une ekklesia, une assemblée réunie selon un rite commun (qu’on peut appeler aussi : statut, règlement intérieur…), ayant en commun un culte (ara Romæ et Augusti, aræ et foci chez les Romains) ; cette association transfigurée en quelque sorte en communauté a diverses conséquences : sur le pourtour ou au sein de la ekklesia se constituent des « sectes », des ecclesiolæ qui tendent à devenir des ecclesiæ ; l’identité ou la distinction (et, dans ce cas, la préséance) entre le roi et le prêtre pose toujours à nouveau la question de l’essence du pouvoir ; la nation est-elle ou non « supra-cultuelle » comme elle peut être « supra-tribale » ? Est-elle distincte et indépendante de tout « au-delà » ou n’en est-elle que l’antichambre, la propylée ? Mais de quel « au-delà » ? ;
— définition juridique : le droit étant la codification des coutumes et usages, je n’entre pas ici dans le débat sur la place de l’intention « intime » ni dans celui de la finalité : élimination ou éducation du délinquant — encore que divers codes aient pu être imposés au nom d’un Très-Haut, et que le problème de la « juste guerre » (et du « tribunal de l’histoire ») ressurgit sans cesse ; je veux me limiter à la question de la nationalité — qui fut longtemps et qui reste encore en plein XXe siècle une question des relations entre sujets et souverain ; la définition de la citoyenneté (quel que soit le terme avec lequel on la désigne) fait partie des attributs fondamentaux de la souveraineté, et se trouve ainsi liée au départ soit au ius sanguinis (de l’hérédité) soit au ius soli qui, tout d’abord, est lui aussi lié à l’hérédité (dans le droit français, si on est né à l’étranger, il faut apporter la preuve que le père était français « de naissance » sur sol français ) ; mais il il y a encore d’autres difficultés : doit-on imposer l’égalité ou au contraire admettre un système de privilèges, juridiquement propres à chacun ou à chaque groupe socio-économique ? Peut-on transposer des concepts et des institutions d’un « espace juridique » dans un autre ? Est-il admissible d’extrader, ou de livrer des nationaux ? A cela, il faut ajouter des insertions de concepts juridiques d’un ordre dans un autre par changement de structure politique : la persistance d’un Code Napoléon dans le Deutsches Reich entre 1871 et 1901, du droit de la R.D.A. dans l’Allemagne « unifiée », de lois et règlements « de Vichy » après 1944, le maintien, grâce au juriste Maunz, de conceptions nazies dans le droit de la R.F.A., etc) ; nous devons y ajouter la relativité des lois selon les temps et selon les lieux, le caractère aléatoire de certaines maximes (par exemple : nulla pœna sine lege) ou encore entre le droit « européen » et le droit national, entre celui-ci et le droit « local » — tout comme il y eut le conflit entre le droit coutumier et le droit romain. L’unification des Etats a été à la fois l’instrument et le résultat de l’instauration d’un droit unique, homogène, les frontières de la juridiction étant, elles, peu perméables. Il convient qu’il y ait aussi une seule langue juridique, les traducteurs même assermentés n’étant que des traducteurs, susceptibles d’interpréter et de se tromper ; certains usages locaux, reconnus par les tribunaux, entrent, comme les mœurs en général, dans le droit général qui comprend aussi la jurisprudence ; il ne peut donc être question pour des aubins, isolés ou en groupe, de vivre hors du cadre des lois du pays où ils sont venus librement s’établir. C’est le principe même de la démocratie donc du rôle prééminent de la majorité (simple, qualifiée ou relative) qui est ici en cause, car seules les assemblées des citoyens ou de leurs représentants peuvent faire la loi, c’est-à-dire protéger .
— définitions culturelles et psychologiques : elles peuvent être considérées comme les deux faces d’une même définition, l’une externe, apparente, l’autre interne, intime — mais en constante interaction ; la nation est le milieu habituel, traditionnel par la superposition des générations (même « hors famille ») ; c’est une communauté du vécu, actuel ou mémorisé, individuel ou raconté (ce qui se traduit par une communauté de références : culinaires, érotiques, vestimentaires, celles du calendrier ou du savoir-vivre) ; les règles de la vie politique et celles des jeux favoris, ainsi que les refrains les plus « stupides », les scies et les comptines font partie de ce qu’on aime appeler aujourd’hui le patrimoine commun.
Nous nous trouvons ici une fois de plus au point de rencontre d’une subjectivité et d’une objectivité : ce qui est subjectif, c’est le sentiment d’appartenance, ce qui est objectif, c’est son expression.
Le sentiment d’appartenance (qui inclut aussi le désir de s’en affranchir) est un phénomène quotidien mais il connaît des « maxima » périodiques, notamment par les fêtes communes (même ceux pour qui le 1er janvier ou le 14 juillet restent des mots vides de sens sont bien forcés d’en tenir compte : horaires spéciaux des transports en commun, fermeture des administrations et de divers magasins) mais il doit aussi y avoir, au gré de chacun, des moments où l’on cesse d’être pris pour ainsi dire dans les filets du patrimoine commun. Selon le caractère de chacun, ces périodes de baisse de tension communautaire sont plus ou moins longues et plus ou moins proches du refus pur et simple.
Dans une certaine mesure le patrimoine autre que celui qu’incarnent les « dieux lares » de chaque habitation (puisqu’on ne peut plus guère dire : de chaque foyer) reste composé d’abstractions, que les mots restent impuissants à rendre tangibles. Ce rôle est dès lors rempli par les idoles si bien nommées (l’idole c’est à dire l’image, est ce que l’on voit) — il s’agit des images de ces « héros » qui, humains et proches de tout un chacun, transcendent en même temps la condition humaine pour incarner le rêve (l’autre réalité, si l’on préfère, ou encore l’utopie) dont la nécessité se fait sentir surtout quand la première réalité déplait ou blesse. Cette idole peut être un général victorieux, un chanteur de rock, une marque de voiture, un personnage « médiatique », un club sportif, un « penseur » ou un écrivain, habilement « lancé », un pays même : chaque choix est légitime, la diversité des « idoles » correspond à la diversité des individus — néanmoins il me paraît normal que ces cultes para-religieux (film-culte, livre-culte…) doivent être contrôlés par les pouvoirs publics, mais intelligemment, ce qui n’est pas toujours le cas ; ce contrôle s’exerce par la censure d’interdiction, ou la censure de soutien (on ne parle guère de celles-ci ; pourquoi ?) : par divers moyens publics ou pseudo-privés il est possible de hisser au rang des héros telle ou telle personne utile à un moment donné ; la force de cohésion de la « nation » se mesure à sa faculté d’intégration de tous les héros successifs, qui ont eu chacun, à un moment ou à un autre, ses fidèles, ses « fans » (le rejet de l’un ou de l’autre de ces personnages qui font, qu’on le veuille ou non, partie du fameux patrimoine risque de rompre un consensus tacite : en cette matière, on ne peut pas dire « un clou chasse l’autre » sans mettre en danger le groupe tout entier) .
Le domaine des sentiments en effet (et les « idoles » en sont issues) est d’autant plus difficile à gérer qu’il se compose en grande partie des ambivalences, ou des contradictions, de l’âme humaine qui hésite entre la quête de la sécurité et celle de l’aventure, entre l’admiration pour le « local » et l’enthousiasme pour ce qui est exotique, entre l’impudence de l’étalage des sentiments et le rejet parfois brutal de l’ingérence (« ce ne sont pas tes oignons ! » ). Et, sur un plan quasi métaphysique, il y a la polarité entre le libre-arbitre et la « servitude » (la liberté n’étant en fin de compte que la possibilité de choisir son « patron »).

En résumé

L’inventaire ci-dessus n’a été rendu possible que par la connaissance de plusieurs langues — non pas par le biais (c’est bien le mot qui convient !) de traductions qui, en règle générale, sont les adaptations d’un texte à l’image que le public de la traduction se fait du milieu d’origine. Surtout dans le domaine de l’expression difficile de sentiments et d’idées, confus au départ, l’accès direct à une langue est la seule clef utile et efficace (avec la réserve suivante : on n’a jamais cessé d’apprendre une langue, même pas sa propre langue d’usage). Et on ne vit jamais qu’une vie, sa vie… Cela dit, je crois pouvoir énoncer les conclusions partielles suivantes :
1° Entre les définitions énumérées, il y a des transitions, des recoupements et des contaminations ; il convient d’ailleurs, aujourd’hui surtout, renoncer à l’emploi, mi-éthique mi-chimique du mot pur, qui suggère celui de épuration, dont la fortune doit beaucoup à un archétype clanique, repris à la fin du XIXe siècle par l’hygiénisme si agressif qu’on pourrait parler du « complexe de Lady Macbeth ».
2° L’expression de ces définitions est des plus variables sinon hasardeuses ; elle dépend des temps et des lieux, des modes et des « écoles » idéologiques, des stratégies et des tactiques ; comme chaque groupe qui s’est constitué au fil des siècles a trouvé ses propres solutions, imparfaites bien sûr, il n’est pas de « modèle » exportable et encore moins importable : la moindre modification dans l’écologie de la Cité ne peut que mettre en danger un précaire équilibre (d’où l’échec des idéologies « extérieures »).
3° Les limites et les absurdités de ces définitions se retrouvent si l’extension du groupe « national » change, qu’il s’agisse d’un « regroupement » plus vaste ou d’une « régionalisation », tant à la mode en France ces derniers temps ; la vérification de cette thèse paraît simple ; que l’on applique l’une après l’autre chacune des définitions énumérées, par exemple à l’Union Européenne (on avait déjà l’Union soviétique), ou à la Bretagne (ou au « pays de Vilaine »). Il y a une sorte de fractalisation de la cité — mais aussi la possibilité de sa fragmentation, de sa balkanisation par le passage du niveau de la ecclesia à celui (instable) de la ecclesiola. La même fractalisation se retrouve dans les structures « idéologiques », que l’on qualifie volontiers et trop rapidement de « supra-nationales » : Eglises diverses, socialisme, capitalisme — résultats de sympathies et/ou d’association des intérêts ; celles-ci n’interdisent pas des conflits de pouvoirs internes, des lignes de fracture. En dernière analyse, la seule structure qui permet d’intégrer les critères en questions en les équilibrant l’un par l’autre est précisément la Nation, incarnée dans les structures de l’Etat.
4° Il convient de ne pas accepter sans examen des expressions qui sont au départ des « images » peu ou prou poétiques : qu’est-ce qu’un député (en France, il l’est de la Nation et non pas d’une ville ou d’un département !) Qu’est-ce que la « naissance d’une nation » ? Qu’est-ce que l’« amitié indéfectible » entre les peuples ?
La conclusion serait que la réflexion rationnelle ne peut, en cette matière, que reconnaître aussi la valeur des facteurs irrationnels ; il faut toutefois éviter la fausse rationalité des statistiques et des extrapolations ; une telle réflexion peut être utile pour mettre un peu d’ordre, pour ramener au niveau du quotidien certaines expressions sentimentales qui peuvent émouvoir profondément (mais pas selon un « calendrier »).
La valeur des définitions en question ne peut guère être intrinsèque, elle est fonction du vécu de chacun, de ses connaissances, de sa volonté de réflexion — mais aussi (je rejoins par des détours Renan) la volonté d’agir, ni par les autres, ni pour les autres, mais avec les autres .

Les maux d’autrui

Quand La Rochefoucauld écrit dans ses Réflexions et maximes : « Nous avons tous assez de force pour supporter les maux d’autrui », il ne s’agit pas là de l’une des mille expressions du dégoût, affiché ou discret, de tant d’êtres humains envers leurs congénères, les « Autres ». Dans la mesure où nous pouvons le savoir, ce dégoût chez les écrivains, les hommes politiques, les épiciers ou les femmes de ménage paraît avoir sa source soit dans l’inadéquation des Autres à l’image que le Moi se fait du groupe au sein duquel il vit (famille, profession, cité et Cité) soit dans un événement plus ou moins préjudiciable à l’individu et causé par ces Autres. Le cas de La Rochefoucauld est particulièrement important pour notre propos, car il semble que les deux motifs se conjuguent ici : le royaume de France en ce milieu du XVIIe siècle ne correspond plus à l’Etat dans lequel les nobles, surtout s’ils sont ducs et pairs de France, tenaient le haut du pavé, jouant les premiers rôles — or ces ambitions avaient été annihilées et par l’action du pouvoir central et par les sottises, les erreurs et les trahisons de ses compagnons de conspirations et de frondes .
C’est sur l’aspect « national » des relations avec les Autres que je veux insister ici, mais il n’est pas inutile de poser au moins le cadre plus général de la réflexion sur les rapports du Moi et de l’Autre ou avec les Autres — ce qui n’est pas une simple nuance.
Les relations du Moi et de l’Autre sont celles du Je et du Tu ; les relations avec les Autres se situent au niveau du Je et du Il (Elle, Ils, Elles), le Tu étant en quelque sorte le point de passage obligé.
Je laisse de côté les diverses supputations sur ce que serait le Moi sans la société, ni quelles en seraient les vertus ou les vices. La complexité, l’ambivalence, l’ambiguïté, les antinomies de ces relations apparaissent dès le début de l’analyse du phénomène, tel que nous le connaissons, ou plutôt : croyons le connaître.
Nous avons d’abord les contradictions entre le désir de solitude, inspiré par la peur des autres (et de leurs sottises et erreurs ) et le désir de se savoir au sein d’un groupe, rendant possibles les échanges physiques ou spirituels et laissant espérer un secours en cas de danger.
Ensuite vient le cercle vicieux de la connaissance, surtout psychologique : le Moi s’explore par comparaison avec l’Autre, et il connaît l’Autre par comparaison avec soi-même.
Enfin, si le chantage (le conditionnel !) est apparemment le véritable lien entre les êtres humains (y compris le chantage positif du « Si tu aimes ta maman, tu mangeras ta bouillie »), il existe dans le Moi une double tendance : « annexer » pour ainsi dire l’Autre dans la mesure où il nous ressemble, et le rejeter quand il est différent de nous — se sentir « coincé » dans le confinement du groupe et rechercher la compagnie, même passagère, d’Autres différents, « exotiques ».
Il peut sembler qu’il existerait néanmoins une « solution dialectique », une sorte de moyen terme : ce serait la bande (die Clique dit-on en allemand, paczka, le paquet, dit-on en polonais), le « parti » au sens propre du terme (partir signifiant séparer), la secte enfin. Toutefois, cette ecclesiola tend naturellement à croître, et suscite à un certain moment des néoplasmes d’abord petits, mais qui eux aussi grossissent à leur tour. Pendant un certain laps de temps néanmoins une telle « hermandad » peut permettre d’oublier les déceptions et les conflits (ce qui en fait une sécrétion pour ainsi dire tout particulièrement de l’adolescence) — de rêver.
Or, il peut y avoir des rêves, et des « pertes de contrôle » collectifs ; les sociologues du début de notre siècle, ceux qui ont parlé de l’âme des peuples ou de la psychologie des foules ont observé le phénomène, l’ont décrit parfois avec un pathos qui fait sourire aujourd’hui, mais ils n’ont guère pu l’expliquer. Il est possible que ces « pertes de contrôle », qui peuvent aboutir à des crises d’hystérie, se produisent par une sorte de phénomène de résonance — au sens physique du terme — entre les rêves individuels, nourris d’images donc de clichés, et telle propagande lancée par des individus et relayée, amplifiée par les media, qui cherchent à façonner ce qu’on appelle l’opinion publique tout en étant façonnés par leur public. Ce sont là des faits relativement faciles à observer, moins aisés à décrire et dont les explications restent du type « la vertu dormitive de l’opium ».
Le terme de cliché employé plus haut n’a rien de péjoratif : notre connaissance des autres se compose d’un minimum d’expériences personnelles, d’un grand nombre d’expériences racontées, et apparemment d’une majorité de bruits, fabriqués et répandus par la fama, que l’on présente comme incontrôlable.
S’il est vrai que le « moi se pose en s’opposant », il est compréhensible, vu la pluralité des Moi (soit individuels soit regroupés), que la rencontre (notez l’ambiguïté hostilité/sympathie des particules, dans diverses langues, exprimant le contre) se traduise aussi par la rencontre des « clichés réciproques », aux sources multiples. Et si le Moi doute de sa propre existence, c’est l’Autre qui se charge de la lui rappeler, souvent par son attitude et ses gestes hostiles.
Ce qui peut être constaté dans la « vie privée » l’est aussi, avec des différences d’apparence mais non de nature, dans les relations entre les Nations (car elles aussi existent au pluriel, encore que ceux qui appartiennent à l’une d’elles agissent volontiers comme si les autres étaient négligeables ou au moins méprisables).
La conclusion de l’énumération précédente des définitions était que, subjectivement, chacune d’elles pouvait avoir sa réalité ou du moins sa crédibilité. Ceci vaut aussi « objectivement », car il n’est pas de groupe humain composé de clones d’un seul et unique modèle ; c’est la perspective d’un tel clonage des humains qui vient de relancer le débat sur ce qu’on appelle l’éthique scientifique. Chaque Nation est faite de morts et de vivants venus d’horizons divers, compactés en quelque sorte par la bonne volonté ou par la pression extérieure des éléments ou de quelques hommes (mais ceux-ci ont besoin pour réussir de la bonne volonté — sincère ou achetée — d’une partie au moins du groupe). La Nation est le résultat d’un nombre très élevé (mais théoriquement fini) de passages de frontières : tout est immigration et émigration, en commençant par la dispersion des familles (le départ des « cadets », victimes du droit d’aînesse) et en finissant par les « grandes invasions », qui se déroulent encore sous nos yeux comme il y a quinze siècles de cela. Dans certaines structures sociales urbaines, le fait de changer de quartier, de rue voire d’étage d’immeuble est une immigration/émigration (la confusion commise fréquemment sur ces deux termes est d’ailleurs symptomatique). Ces migrations, individuelles, en groupe ou en masse, se compliquent du fait des « mariages mixtes », que ceux-ci soient légaux ou « sauvages ». Dans les fragments de généalogies familiales — en commençant par les souverains — il y a toujours quelque part un « étranger » (les souverains de l’Empire ottoman, étant presque toujours les fils de la sultane favorite, et celle-ci étant une « captive » venue d’ailleurs, ne furent guère des Turcs « de pure race », si cette expression peut avoir un sens quelconque).
Le problème des motifs tant de l’acceptation que du rejet, mais aussi celui — chez l’émigré — de la rupture, reste entier ; si, en littérature de fiction, dans les media, on paraît dramatiser les choses et les simplifier, ce n’est pas la chronique judiciaire qui peut nous aider : même les jugements (condamnation, acquittements, etc.) ne parviennent pas à mettre en lumière les motivations de certains actes délictueux ou criminels ; c’est déjà très beau quand ces actes mêmes sont établis (le procès de Mölln vient de le rappeler). L’imbrication des causes économiques, sentimentales, psychologiques est telle qu’il est vraisemblable qu’elles concourent toutes, en proportion variable, quand il ne s’agit pas de décisions du pouvoir (soit expulsion — ou encore extradition, ce qui est très différent —, soit accueil). Il est difficile de croire « sur parole » les parties en présence — et, comme l’a montrée en R.F.A. l’affaire Guillaume, le soupçon d’une infiltration d’agents n’est pas forcément dénué de fondement.
Nous sommes parvenus ainsi à la triple problématique proprement « nationale », celle de la trahison incluant la problématique des émigrés « politiques », des minorités « ethniques » et des guerres civiles.
Chacune de ces problématiques a suscité et suscite tant de réactions et de réflexions qu’elle fournit à elle seule la matière à des dizaines de volumes et des kilomètres de bandes magnétiques ; je ne puis donc, ici, que proposer quelques réflexions qui me paraissent fondamentales :
— notre siècle, féru de chiffres, n’est pas parvenu à comptabiliser les « émigrés politiques » (pas plus qu’il n’a pu comptabiliser les morts des guerres « non-atomiques ») mais il nous est possible de noter quelques constantes : une émigration politique, individuelle ou en groupe voire en masse, a toujours des implications économiques ; que ce soit au départ, que ce soit à l’arrivée ; le « choix », souvent peu volontaire, de la terre d’exil, que l’on peut étudier à travers des vies particulières ; l’attitude de l’émigré envers son milieu d’origine peut être, dans le milieu d’« accueil », d’autant plus négative et calomniante qu’il doit « justifier » son émigration aux yeux de ceux dont il « vient manger le pain » — allant plus loin, il peut (parfois sous la contrainte) jouer les Coriolan et servir effectivement les ennemis de sa « nation », le combat armé n’étant pas la seule utilisation que le pays d’accueil peut faire de nouveau-venus : prenons le cas des Huguenots, qui n’étaient d’ailleurs pas tous calvinistes ni tous sujets du roi de France : leur venue dans les Etats du Hohenzollern de Berlin a permis à celui-ci de modifier, contre les résistances très vives parfois des villes et de la noblesse, les structures sociales mais aussi économiques de milieux qui s’affichaient d’autant plus luthériens que les Princes étaient, depuis le début du XVIIe siècle, des calvinistes ; en Alsace, l’opposition « républicaine » au roi, Valois ou Orléans, a utilisé les émigrés polonais et italiens dans sa lutte contre le Prince — et, à condition de vouloir savoir, on trouve des situations similaires dès qu’on étudie les « transfuges » — et n’oublions pas la Légion Etrangère ainsi que ses imitations (les Waffen-SS par exemple) ou ses précurseurs (l’armée du roi de Suède se composait seulement en partie, au XVIIe siècle, de sujets du roi ; les légions romaines de l’Empire étaient loin d’être « ethniquement purifiées »…) ;
— la question des minorités, qui est partiellement une variante du problème précédent (il n’est que d’étudier le cas particulièrement manifeste du Auslandsdeutschtum, et le comparer avec celui de la « francophonie ») ne concerne pas seulement la Nation ; savoir ce qui est préférable, la maior pars ou la melior (ou sanior !) pars était déjà un thème de discussions dans les chapitres et couvents du Moyen Age, précurseurs peut-être surprenants de la « démocratie moderne » ; ici aussi, l’étude des détails de l’histoire permet de faire plusieurs constatations : la définition d’une « minorité » est incertaine — au sein de toute minorité, il y a une autre minorité (voir la carte « ethnique » des Balkans), qui (alliance de revers oblige) peut conclure un accord avec la majorité hostile à la minorité majoritaire (sic !) — une règle de comportement peut-être énoncée : toute minorité exige la tolérance, mais cesse de la pratiquer quand elle se trouve elle-même au pouvoir — le schéma indiqué plus haut : ecclesia, ecclesiola, s’applique aussi à l’histoire des minorités, qu’il s’agisse d’ailleurs des minorités d’importation (colonisation) ou des minorités de scission ;
— le conflit entre les sous-ensembles d’un même ensemble « national » porte le nom de « guerre civile » — mais quelle en est la définition ? Dans quelles limites s’agit-il d’une guerre civile ou bien d’une guerre étrangère ? L’adversaire du moment utilise les mécontentements internes (il ne semble pas pouvoir véritablement les susciter) et il n’est guère d’exemples de « guerres civiles » dont nous connaissons suffisamment le déroulement qui ne soient devenues, tôt ou tard, des « guerres étrangères », du roi d’Espagne soutenant les rebelles protestants de La Rochelle à la R.F.A. fragmentant la Yougoslavie avec l’instrument croate, en passant par les Irlandais et les Ecossais (et les « insurgents » américains) soutenus par le roi de France. Ajoutons les soldats alsaciens ou poznaniens du Reich, combattant ceux qui, naguère encore (ou leurs parents) étaient leurs concitoyens. Ou encore les régiments « polonais » incorporés dans l’armée de Suède après avoir été faits prisonniers. Tout spécialiste des « relations internationales » connaît des dizaines de cas semblables. Et il se garde bien de condamner ou de glorifier. Il n’en reste pas moins vrai que la guerre civile (jacqueries cosaques, Vendée, guerre d’Espagne, guerre d’Algérie), si elle n’est pas plus sauvage et acharnée que la guerre dite « étrangère », n’en est pas moins psychologiquement plus éprouvante, car tous les points de repère « nationaux » se sont effacés. « ¿Y qué sabe uno ? Puede ser lo que dice y parece, y puede ser lo contrario. En este fallon ¿como saber quién es quién ? »
Or, savoir « qui est qui » (d’où le succès des Quid et des Who’s who ?) est essentiel pour que le groupe et surtout le Moi puissent apaiser (mais pas dissiper) la méfiance, qui d’ailleurs est bien plus apprise (grâce aux autres) qu’instinctive. C’est que les émigrés, les minorités, les « rebelles » apparaissent comme autant de « chevaux de Troie », d’agents de noyautage ; à leur propos se pose le problème de la double loyauté : elle suppose que les intérêts du milieu d’origine et ceux du milieu d’accueil puissent coïncider constamment — ce qui n’est manifestement pas le cas, jusqu’à présent du moins. Les émigrés en particulier n’ont-ils pas tendance à « ménager la chèvre et le chou » ? ou plutôt à agir dans le milieu d’accueil dans le sens des intérêts de leur milieu d’origine ? Et peut-on être pleinement citoyen de deux nations en même temps ? Les émigrés de « bonne foi » ne peuvent-ils être soumis à un chantage venant de leur milieu d’origine ? Reconnaissons que le seul fait de se poser de telles questions nourrit la suspicion — d’autant plus que cette méfiance, dérivée sur les nouveau-venus permet d’oublier les trahisons des membres « autochtones » du groupe. Coriolan après tout n’était pas un Volsque mais bel et bien un Romain quand il se mit au service des ennemis de Rome. La position du réfugié « politique » (ou racial, ou confessionnel — ce qui parfois revient au même) est au moins ambiguë, en fait il est suspect au moins doublement, et il apparaît comme naturel de se demander quels sont les intérêts qu’il sert (pensons à l’action de l’Hôtel Lambert des émigrés polonais en France, à celle des communistes allemands réfugiés en U.R.S.S., des Cubains de Floride — l’action des groupes de pression des Allemands, des Irlandais, des Polonais, etc. devenus citoyens des Etats-Unis est par ailleurs un fait connu).
Le manque d’informations ou, au contraire, les informations diffusées massivement par les media, et que leurs excès mêmes rendent peu crédibles, renforcent le sentiment de méfiance donc d’insécurité — comment l’atténuer faute de pouvoir le dissiper entièrement ?
Les milieux intéressés peuvent multiplier les déclarations altruistes et éloquentes ; mais elles suscitent la contradiction et leur inflation même les déprécie, tout comme la « planche à billets » déprécie la monnaie-papier (M 1).
Un moyen plus psychologique me paraît être la fermeté (ou le raffermissement) du sentiment national, d’une irrationalité donc, qui peut d’ailleurs être complexe : fierté, orgueil, mépris, haine — fierté et orgueil d’appartenir à un groupe (l’orgueil effaçant le souvenir des défaites et des « mauvaises actions » collectives, la fierté reconnaissant celles-ci mais accrue de la conviction de les avoir surmontées) — mépris et haine soit envers ceux des autres groupes soit envers les membres du sien propre, causes des défaites et des mauvaises actions. Un sentiment qui paraît s’exacerber jusqu’à identifier le Moi et la Nation, celle-ci devenant un Moi : « right or wrong, my country ! »
Ces sentiments peuvent se conjuguer avec une réflexion sur le rôle de la Nation et sur ses relations avec l’Etat (la res publica, quelque soit la forme du gouvernement). Sur ce point aussi, la France occupe apparemment une position à part, dans la mesure où, en bonne partie grâce aux années qui suivirent 1789, la Nation s’est progressivement identifiée à l’Etat. Or, le rôle de l’Etat, et sans doute sa seule justification, découle du vieux contrat « féodal » entre protégé et protecteur : le Wehrstand, le corps protégeant de Luther vivant en symbiose avec le Nährstand, le corps nourrissant, par un partage du travail : la sécurité, intérieure aussi bien qu’extérieure, est garantie par des « soldats » dont l’entretien est assuré par les « ouvriers » (en bon moine, Luther y ajoutait le Lehrstand, le corps enseignant) Les « contributions » ou autres « dons gratuits » (la politique étant toujours « l’argent des autres ») sont légaux et légitimes à condition que les membres de la cité soient protégés de la faim, des injustices, des agressions d’où qu’elles viennent. Disons-le nettement : l’Etat est utile ou il n’est pas.
Cela suppose un contrôle de l’Etat par ses membres (qui ne sont plus les sujets) — pour être tant soit peu efficace, ce contrôle exige deux conditions : il repose sur un minimum de confiance réciproque entre les citoyens (inscrits ou non sur les listes électorales…) et entre les citoyens et leurs représentants — l’Etat doit être d’une taille, économique et/ou militaire, suffisante pour assurer la défense, mais géographiquement suffisamment réduite pour permettre une vue d’ensemble aux gouvernants et aux gouvernés.
La Nation (et pour nous, en France, l’Etat) repose donc sur l’interaction d’éléments de nature diverse, le plus important étant peut-être l’habitude de la vie en commun — les tentatives de créer une nation ex nihilo ou sous forme d’un patchwork échouent parce que, sauf pour un temps et dans un espace limités, il y a trop de forces contraires et surtout divergentes, ce qui accroît les tensions au lieu de les apaiser. Et la reconnaissance par la S.D.N. ou l’O.N.U. n’y change rien.
Mais revenons un instant au « corps enseignant » qui comprend ceux qui professent, c’est-à-dire « s’adressent aux autres » (et ajoutons-leur les « éditeurs » de toute nature qui permettent financièrement et techniquement cette activité). En analysant sommairement par rapport à la Cité les motivations de ces petits et grands « communicateurs » en tant que tels, il apparaît qu’il y en a trois principales, en proportion variable : gagner de l’argent « pour vivre » — créer des mondes par la fabula — laisser une empreinte de soi sur les autres ; en fait seul le second motif est apparent (au moins partiellement), il est donc assez vain de vouloir déterminer concrètement la part des deux autres, surtout celle du dernier. Ceci, parce qu’il est difficile de parler sans graves inexactitudes de « littérature nationale » et même de « pensée nationale » : tout au plus peut-on situer certains cercles, certains éditeurs, certains mécènes, certains publics. Le propre de toute propagande étant de s’adresser aux croyances (même sous le couvert d’une apparente rationalité), nous sommes dans le domaine de ce qui échappe à une observation approfondie. Certes, il y a eu des « communicateurs » qui ont eu une action politique « réelle », des juristes surtout et non pas des scientifiques ni des écrivains littéraires (eux, dont on pourrait parfois dire qu’ils sont entrés dans la politique quand ils ont cessé d’être écrivains) ; dans certains cas, il a pu être établi qu’ils furent des « agents secrets » mais l’essentiel dans ce domaine paraît bien devoir rester volontairement obscur : nous commençons seulement à savoir ce qui s’est passé dans les coulisses du congrès de Vienne (Autriche) en 1814-1815 ou ce qu’il en fut réellement des réfugiés politiques allemands, russes, polonais etc en Helvétie ou en France dans la première moitié du XIXe siècle (il me paraît d’ailleurs assez imprudent de prétendre « étudier », autrement que par ce qu’il en apparaît en surface, la vie intérieure des partis et autres syndicats contemporains).
Vue de l’extérieur, l’action des écrivains semble être double : ils aident leurs lecteurs à formuler pensées et sentiments — ils font rêver dans la mesure où ils introduisent les lecteurs dans une « autre vie » (aussi intellectuellement). Et ce sont vraisemblablement les écrivains de ce que certains appellent la « para-littérature » (un mot qui n’a pas plus de sens que l’allemand Trivialliteratur) qui sont les plus efficaces « communicateurs », même s’ils sont écartés et méprisés par les happy few . J’espère être parvenu ici à jouer avec efficacité ce double rôle, au service de la Cité, c’est-à-dire dans mon propre intérêt.

En conclusion

Voilà un mot bien mal à sa place ; il n’y a pas eu dans ces pages de raisonnement ni de démonstration — seulement une tentative de voir clair non seulement dans les concepts un peu ésotériques mais dans les faits ; pour être des phénomènes, rapportés avec plus ou moins d’exactitude , ceux-ci n’en sont pas moins des réalités pour les hommes qui souffrent de la faim (pas seulement en Somalie…), et qui meurent ou — ce qui est sans doute pire — sont détruits dans leur chair tout en restant « vivants ». Ces êtres qui sont aujourd’hui ce que nous avons failli être, ce que nous serons peut-être demain.
J’ai essayé d’établir une liste de points de référence, qui sont loin d’être des vérités révélées, qui ne sont des vérités « d’expérience » que dans la mesure où mes propres perceptions et mes propres souvenirs ne me trompent pas, que dans la mesure où le Moi peut intégrer dans son vécu ce que l’Autre lui dit de son propre vécu.
Il ne s’agit même pas d’un bilan, car il n’y a guère de données chiffrées (celles-ci sont-elles d’ailleurs véridiques ? oui et non, peut-être, selon leur origine). Et le mot objectif ne convient pas plus qu’il ne convient ailleurs, car le Moi ne se laisse pas éliminer ; tout au plus peut-on espérer parvenir à parler avec un certain détachement ou plutôt avec sang froid, sobrement et calmement ou cyniquement.
Le nationalisme aujourd’hui revient avec d’autant plus de force que le patriotisme lui-même a été ostracisé au nom de grands mots et d’intérêts matériels mesquins. Patriotisme et nationalisme n’ont d’ailleurs jamais choqué que chez les « autres », étant — au mieux — occultés aux yeux des « uns ».
J’ai cherché non pas à refuser la « pensée magique », mais à m’en libérer autant que faire se peut, car je reconnais le pouvoir voire le caractère indispensable et salvateur (dans certaines limites) de tout ce qui est irrationnel, y compris la chronique astrale des revues féminines (que les hommes lisent avec passion). Peut-être est-il davantage que par le passé diffusé par les media qui paraissent en vivre (mais il est vrai que même le nombre d’années vécues ne nous permet guère de comparer si ce n’est par des impressions et quelques rares documents).
Je crois toutefois pouvoir, non pas établir, mais proposer à la réflexion les trois points suivants (des « thèses » et, à la limite, des axiomes) :
— une nation n’est pas un donné, même si parfois elle semble l’être en tant que refuge ; elle est le résultat d’une sorte de création continue, avec des échecs et des succès ; cette construction est pour ainsi dire une péréstroïka quotidienne, une évolution (même si des « bouleversements » semblent parfois intervenir), évolution qui est la conséquence normale de celle des composants, dans leur constante interaction ; un véritable mouvement brownien, que nous ne dominons pas dans sa totalité ;
— le problème essentiel pour les hommes — qui ne s’en rendent souvent compte qu’en temps de crise — est la survie et, il faut bien le dire sans accepter les excès de langage d’un Stirner et d’autres anarchistes, la survie du Moi ; même le christianisme demande qu’on aime son prochain comme soi-même, reconnaissant par là même la réalité et la légitimité de l’égoïsme (différent de l’égotisme et de l’autisme). Après tout, si ce que nous pensons savoir de la mort est exact, ce n’est pas dans l’Autre que le Moi meurt, mais dans son macrocosme/microcosme, dans son univers ;
— la présence des autres peut aussi bien soulager et fortifier le Moi que l’oppresser et le détruire ; il est donc de son intérêt existentiel de réduire les dangers courus et d’accroître ses propres possibilités de survie (aussi économique et politique) et, en dépassant ce premier objectif, d’accroître ses propres possibilités d’être heureux « sur terre et dans les cieux » ; ce qui demande une bonne connaissance de l’environnement, du oikos, car — contrairement à ce qui est encore souvent affirmé (avec une bonne dose d’hypocrisie) —, l’intérêt commun implique l’intérêt individuel et vice-versa. A condition qu’ils soient tous deux bien compris, ce qui passe par l’acquisition constante de la connaissance du Moi et des Autres (et qu’on ne dise pas « tout comprendre c’est tout pardonner », car nous n’avons pas à pardonner, n’étant pas, nous, d’essence divine).
Or, entre notre environnement immédiat et le orbis terrarum, la Nation me paraît représenter une sorte de moyen terme, à notre portée tant pour ce qui est de connaître que pour ce qui est d’agir. En commençant par la connaissance de soi et l’action sur soi, sans « se payer de mots ».