Irlande : la solution européenne ?

Irlande : la solution européenne ?

John Hume

Le conflit en Irlande du Nord fournit un exemple spectaculaire des limites et des défaillances de l’Etat-nation classique et de la doctrine de la souveraineté nationale dans sa forme étatique. Toutes les forces politiques en Irlande, en Grande-Bretagne et ailleurs, qui cherchent sérieusement une solution pacifique au conflit sont obligées de reconnaître la nécessité de dépasser ces conceptions démodées et de trouver des formules politiques nouvelles.
Quoique l’Irlande du Nord soit un cas extrême, on ne peut comprendre le conflit et envisager une solution pacifique que dans le cadre d’une perspective européenne. La crise nord-irlandaise a toujours été une crise européenne. On oublie trop souvent que le conflit actuel trouve ses origines dans la crise du système étatique européen du XVIIe siècle et que ses mythes populaires découlent des guerres révolutionnaires et napoléoniennes. Les deux guerres mondiales n’ont fait qu’aggraver les divisions en Irlande. De façon analogue, les grandes crises économiques de notre continent ont durement touché l’Irlande du Nord.
En revanche, l’appartenance commune de l’Irlande et de la Grande-Bretagne à la Communauté européenne depuis 1974 est un facteur d’apaisement. En fait, sans un cadre européen nous permettant de laisser de côté les rivalités séculaires anglo-irlandaises et de dépasser l’Etat-nation et la souveraineté étatique, les conditions pour régler nos différents n’existeraient pas. C’est la raison pour laquelle nous sommes convaincus que l’Union européenne et l’accord entre les diverses traditions politiques de l’Irlande sont des nécessités indissociables.

Un dépassement nécessaire des souverainetés étatiques

Il est difficile, voire impossible, de regarder le conflit en Irlande et les conditions économiques et sociales de notre région sans se rendre compte des méfaits de la souveraineté étatique. Il est aussi évident que l’Etat-nation est incapable de se mettre à la hauteur des défis politiques, économiques, technologiques, sociaux et culturels que connaissent toutes les sociétés occidentales.
La souveraineté étatique repose sur deux conditions : l’efficacité et l’inclusion sociale. D’un côté, l’Etat souverain doit être capable de répondre aux besoins et aux mutations de la société. Pour qu’il soit effectivement souverain, l’Etat doit assurer l’ordre, le progrès social, le développement économique et la sécurité physique et morale des citoyens. D’autre part, l’Etat souverain doit convaincre ses citoyens qu’ils font partie intégrante d’un ensemble. En Irlande du Nord, une large partie de la population n’a jamais bénéficié de ces conditions et notamment pas de la deuxième, s’agissant des catholiques. Malheureusement, il semble que les autres pays de l’Europe nous suivent sur la voie de la désagrégation sociale et de l’exclusion qui en résulte.
Comme tous les Européens, nous constatons l’échec apparent de la politique tout court. Il existe deux phénomènes intimement liés : l’augmentation du chômage presque partout en Europe et le manque de confiance général dans les projets et les forces politiques traditionnels. Les Etats Européens n’ont pas su s’adapter au changement économique, à la globalisation de l’économie, au poids croissant des marchés financiers et à l’innovation technologique. Devant cet échec, il est facile de comprendre pourquoi les électeurs rechignent à donner leur confiance non seulement aux gouvernements en place, mais aussi aux opposants démocratiques qui s’offrent comme remplaçants. Les électeurs ont compris ce que les forces politiques ont du mal à digérer : on ne peut pas sortir de la crise actuelle avec le mot d’ordre de « sortez les sortants », ni par une redistribution des portefeuilles ministériels. Il faut bien transformer notre système pour que les pouvoirs publics se donnent une nouvelle légitimité et une nouvelle prise sur l’évolution de la société.
Pour nous, en Irlande du Nord, la crise ne date pas des années soixante-dix. Nous n’avons jamais bénéficié des avantages de l’Etat-nation pendant son apogée des « trente glorieuses ». Le chômage et le sous-développement économique sont pour nous des réalités endémiques. Nous savons très bien que la relance de l’économie européenne nous est indispensable, mais nous sommes conscients aussi que cela ne suffirait pas pas à nous placer sur un pied d’égalité avec nos concitoyens européens.

La crise de légitimité politique irlandaise

Pour accentuer nos difficultés, il existe en Irlande du Nord une crise de légitimité politique dont la sévérité dépasse toutes celles que connaît le reste de l’Europe occidentale. Tandis que la souveraineté étatique a été un facteur de rassemblement autour de la nation en Europe occidentale — tout en admettant son rôle meurtrier sur le plan international —, cette doctrine a divisé notre île.
Une analyse simpliste prétend que le conflit en Irlande du Nord n’est que le résultat de l’impossibilité pour les traditions nationaliste et unioniste de parvenir à un accord. Mais le grand problème en Irlande est la division entre les partisans d’un Etat souverain britannique et ceux d’un Etat souverain irlandais. L’Irlande est le terrain où s’affrontent des prétentions rivales à la souveraineté étatique. Ni l’un ni l’autre des deux prétendus souverains n’a réussi à s’établir efficacement, durablement et légitimement dans ses droits.
Cependant, le déroulement de l’histoire de l’Irlande du Nord depuis 1969 a renforcé ses divisions internes. L’association des unionistes avec l’Etat britannique et l’association des nationalistes avec le reste de l’Irlande sont devenues des éléments indéniables des identités respectives de nos communautés divisées. C’est pourquoi ni l’Etat britannique, ni l’Etat irlandais ne peuvent renoncer de façon unilatérale à leur rôle en Irlande du Nord sans aggraver les divisions à l’intérieur de notre région. Pour mettre en place des institutions légitimes, il faut un accord général entre les traditions divisées de l’Irlande du Nord, la Grande-Bretagne et la République d’Irlande.
Le projet politique du Social democratic and Labour Party a toujours insisté sur la nécessité de dépasser la rivalité des souverainetés étatiques et territoriales et de mettre l’accent sur la souveraineté populaire. Notre doctrine nous semble à la fois beaucoup plus radicale et bien plus apte à résoudre le conflit. Au lieu de centrer le débat sur les questions de territoire, il faut miser sur l’unité des citoyens.

Une double marche simultanée vers l’unité

Nous sommes conscients que la souveraineté populaire est une idée très mobilisatrice et susceptible d’être dévoyée par les gouvernants. Nous savons aussi que, bien que le principe constitutionnel d’équilibre des pouvoirs et de respect des droits de la minorité soit connu en Irlande et en Europe, il est tout à fait étranger à la pensée politique britannique et à son attachement à la souveraineté du Parlement.
Dans de telles circonstances, la Déclaration conjointe des gouvernements britannique et irlandais du 15 décembre 1993 est un document historique. Les deux gouvernements reconnaissent formellement la primauté de la souveraineté populaire, puisqu’elle est explicite, sur une approche territoriale de la souveraineté. Le paragraphe 4 de la Déclaration conjointe précise : « Le gouvernement britannique reconnaît qu’il est du ressort de la population de l’île d’Irlande seule, par un accord respectif des deux parties, à exercer son droit à l’autodétermination sur la base du consentement, librement et simultanément donné, au Nord et au Sud, pour entraîner une Irlande unie, si telle est son désir ».
Pour renforcer l’engagement en faveur de l’autodétermination d’un commun accord de l’ensemble de notre peuple aujourd’hui divisé, la Déclaration poursuit : « Les deux gouvernements réaffirment, en tant qu’engagement à force obligatoire, que chacun pour leur part, ils déposeront les projets de lois nécessaire pour donner effet à cela [c’est-à-dire une Irlande unie], ou également à toute forme d’accord sur les rapports à l’avenir pour que ceux qui vivent en Irlande puissent eux-mêmes se déterminer librement sans aucun obstacle extérieur ».
Citons le paragraphe 4 une dernière fois : le rôle du gouvernement britannique sera d’encourager, de « faciliter et de rendre possible la réalisation d’une entente sur une période donnée par un processus de dialogue et de coopération fondé sur le respect plein et entier des droits et des identités des deux traditions en Irlande ». La Déclaration, en effet, encourage les diverses traditions en Irlande à régler leurs différends et permet la mise en place des institutions politiques dont la légitimité politique ne sera plus contestable. L’élaboration de telles institutions implique de longues et complexes négociations entre les différents acteurs mais, pour la première fois, la Déclaration offre la possibilité d’aborder les pourparlers avec un certain optimisme prudent.
Si nous mettons en place de nouvelles institutions auxquelles tous les habitants de l’Irlande puissent s’identifier, nous serions libres de dépenser nos énergies collectives à la reconstruction sociale et économique. Les intelligences créatrices et les forces vives en Irlande ont été détournées du progrès économique et social par les divisions politiques actuelles. Bien que les coûts économiques, matériels et humains du conflit soient bien connus, on n’a jamais comptabilisé le total du gâchis des énergies qui, dans une autre société, auraient contribué à l’amélioration du niveau de vie.

La chance européenne de l’Irlande

Une Irlande nouvelle doit apurer le legs de l’ancienne Irlande. Comme les autres pays européens, nous sommes appelés à revaloriser l’action politique, à renverser la tendance à l’exclusion sociale et à reconstruire la légitimité de la démocratie. Pour atteindre ses buts, le cadre de l’Etat-nation ne suffit plus. On peut même aller plus loin : la vision de l’Union européenne comme une institution interétatique et intergouvernementale est également périmée. Notre parti a toujours attaché une grande importance au cadre européen. Nous avons toujours pensé qu’une Union européenne en bonne santé faciliterait la résolution du conflit nord-irlandais.
Cinq considérations étayent notre analyse. Premièrement, l’Union européenne fournit un modèle de résolution des conflits entre des sociétés qui s’entretuaient depuis des siècles.
Deuxièmement, le fondement de l’Union européenne est le principe de
[à compléter]
légitimes nos différences, on peut les surmonter. Cela est essentiel pour que le conflit nord-irlandais puisse être résolu.
En troisième lieu, l’intégration européenne nous oblige à situer le conflit dans un cadre plus large. L’Irlande du Nord montre clairement que le dicton « small is beautiful » n’est pas forcément vrai. Notre appartenance à l’Europe nous oblige à regarder autour de nous au lieu de nous enliser dans un éternel face-à-face stérile. Sur la scène européenne, les intérêts communs de tous les secteurs de la société irlandaise deviennent de plus en plus visibles. Cela exige une réponse plus positive que de s’entêter à regarder le nombril de notre querelle.
Quatrièmement, le marché unique sape les bases de la division économique de l’île d’Irlande. L’intégration économique en Irlande n’est pas simplement une question d’approfondissement des liens entre l’Irlande et l’Europe ; il est aussi un phénomène de rapprochement entre le nord et le sud de notre île. Sur le plan physique, les barrières entre le Nord et le Sud aujourd’hui sont les manifestations du conflit armé : les postes militaires, les routes transfrontalières en cratère, etc.
En cinquième lieu, l’appartenance commune de l’Irlande et de la Grande-Bretagne à la Communauté depuis 1973 a transformé les rapports entre les deux Etats. Contraints à travailler ensemble, habitués au partage de la souveraineté au niveau européen et ayant acquis une meilleure compréhension réciproque, les deux Etats sont mieux placés pour œuvrer ensemble à la résolution du conflit que par le passé.
Bien sûr, nous nous rendons compte que tout ne va pas bien à l’échelle européenne. L’échec économique des années 1990, le déficit démocratique et le manque de confiance populaire à l’égard des institutions communautaires se sont manifestés partout en Europe pendant le débat sur Maastricht. Il faut regarder les choses en face et se poser la question de la relégitimation démocratique du projet européen. Nous constatons aujourd’hui l’existence d’un lien entre la globalisation économique et la fragmentation politique. Les systèmes politiques nationaux et européen ne répondent pas au défi de la globalisation économique. Devant le décalage entre l’attente et l’actualité, qui révèlent l’impuissance de l’action politique, les impulsions ataviques et négatives touchent une large fraction de l’opinion.
Nous devons à tout prix combattre les mentalités étroites et fermées. La nouvelle Europe, aussi bien que la nouvelle Irlande, doit se faire sur la base d’institutions adaptées aux tâches qu’on leur assigne. En effet, le débat sur le principe de subsidiarité, c’est-à-dire la capacité à mettre en place des institutions vivantes et adaptées, est essentiel pour le devenir démocratique de toute l’Europe, y compris l’Irlande. On peut même prédire que le conflit autour de la subsidiarité sera la « lutte des classes » du XXIe siècle.