D’une nation l’autre

D’une nation l’autre

Sophie Jacquot-David

Lundi 24 janvier, huit heures trente du matin, cours d’instruction civique dans une école de France. Le maître interroge : « Toto, qu’est-ce que la nation ? » Et Toto, qui pour une fois a appris sa leçon, de répondre : « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, article 3 : ’Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation’ ».
Ce qui signifie que pour nous, Français, y compris pour ceux qui ne l’auraient jamais su ou, plus nombreux, qui l’auraient oublié, la nation est un acte de volonté — la volonté du peuple, donc de chaque et de tous les hommes et citoyens, d’exercer sa volonté, c’est-à-dire sa souveraineté par le biais de ses représentants, i. e. de la représentation nationale. Chaque contractant ou, si l’on préfère, chaque citoyen ne pouvant lui-même exécuter directement le contrat social (ce qui signifierait une démocratie directe), il a fallu avoir recours à des mandataires, des représentants, l’ensemble de ces représentants du peuple constituant la représentation nationale. La nation est donc cette fiction, cette extrapolation qui permet à un petit groupe d’hommes d’exercer pour le temps déterminé d’un mandat la souveraineté détenue par le peuple, c’est-à-dire l’ensemble des citoyens. Le mot ’essentiellement’ est ici, si l’on ose dire, essentiel : il signifie en effet que si en règle générale l’exercice de cette souveraineté est réalisé pour des raisons pratiques par la nation, son détenteur est l’ensemble des citoyens .
1789 consacre en France le triomphe politique de la philosophie des Lumières. Montesquieu, Rousseau, Siéyès ont fait admettre à tous comme une évidence que les hommes sont tous libres et égaux et que la nation est l’expression suprême de leur volonté.
Si d’aventure le lundi 24 janvier à huit heures trente du matin, quelque part en Allemagne, un maître d’école avait l’idée saugrenue de demander à brûle-pourpoint à l’élève Otto ce qu’est la nation, cela ne pourrait être interprété que comme une erreur de sa part ou, pis, de la cruauté mentale envers un élève innocent. Car Otto qui, lui aussi, connaît le préambule de la Loi fondamentale (Grundgesetz) de la République fédérale d’Allemagne, n’y trouve pas le mot de nation, pas plus d’ailleurs que dans l’ensemble du texte, et pourrait tout au plus réciter : « Die Deutschen in den Ländern Baden-Württemberg, Bayern, Berlin, Brandenburg, Bremen, Hamburg, Hessen, Mecklenburg-Vorpommern, Niedersachsen, Nordrhein-Westfalen, Rheinland-Pfalz, Saarland, Sachsen, Sachsen-Anhalt, Schleswig-Holstein und Thüringen haben in freier Selbstbestimmung die Einheit und Freiheit Deutschlands vollendet. Damit gilt dieses Grundgesetz für das gesamte Deutsche Volk » — dont je propose la traduction suivante : « Les Allemands des Etats de Bade-Wurtemberg, Bavière, Berlin, Brandebourg, Brême, Hambourg, Hesse, Mecklembourg-Poméranie antérieure, Basse-Saxe, Rhénanie septentrio¬nale-Westphalie, Rhénanie-Palatinat, Sarre, Saxe, Saxe-Anhalt, Slesvig-Holstein et Thuringe ont accompli par leur libre autodétermination l’unité et la liberté de l’Allemagne. Ainsi la présente Loi fondamentale s’applique-t-elle à l’ensemble du peuple allemand ».
Otto sait donc comme tout Allemand que l’Allemagne est un Etat fédéral, que cette fédération repose sur l’acte de volonté, d’autodétermination des Allemands des différents Länder, et que l’ensemble de ces Allemands forme le peuple allemand. Il sait ce qu’est le peuple allemand, il ne sait pas ce que signifie le mot de nation ; il peut à la rigueur, s’il est très éveillé pour son âge, savoir ce que signifie le pluriel ’nations’ : lorsqu’en 1813, près de Leipzig, les troupes prus¬siennes, autrichiennes et russes réunies, alliées à plusieurs unités ayant fait défection à la Confédération du Rhin battirent les troupes de Napoléon Ier au cours de ce qu’il est convenu d’appeler la « bataille des nations », ceci marqua le dé¬clin de la domination napoléonienne en Europe.
Si l’on voulait résumer cette anecdote en une phrase toute simple, mais ô combien lourde d’interrogations, il conviendrait de dire que le Français connaît la nation française et l’Allemand le peuple allemand. Peut-on réellement continuer de se payer de mots ? Aujourd’hui que l’Europe est sur toutes les lèvres, peut-on raisonnablement continuer de croire — ou de faire croire — qu’une Europe politique puisse un jour advenir, reposant nécessairement sur le fameux couple franco-allemand, sans que cette différence fondamentale dans la conception et l’analyse de la volonté qui caractérise le contrat ait été résolue ? S’agit-il de contracter sur la base d’un contrat à la française — liberté de l’homme et du citoyen — ou à la manière allemande — liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

Une arrogance bien française

Une révolution messianique

Ce premier développement pourrait tout aussi bien s’in¬tituler : « mais comment en sommes-nous arrivés là ? »… 1789 : la Révolution française éclate en Europe comme un coup de ton¬nerre. De quoi s’agit-il en effet ? De promouvoir les droits de l’homme. Pourquoi l’homme aurait-il des droits ? L’homme a des droits car il est doué de raison ; la philosophie des Lumières a répondu à cette question. Comme l’homme est doué de raison, c’est à lui et à lui seul qu’il appartient de décider pour lui-même. « Chaque nation a seule le pouvoir de se donner des lois et le droit inaliénable de les changer… Voudraient-ils [les monarques], parce qu’ils ont des sujets, empêcher qu’il existât ailleurs des hommes libres ? »
Cette conception politique issue de la philosophie des Lumières justifie, comme ici par la bouche de Condorcet, non seulement la guerre dans le but de défendre la nation fran¬çaise, mais au-delà, le fait de porter la révolution hors de France. « L’armée française n’est pas seulement l’effroi des tyrans, elle est la gloire de la nation et de l’humanité » . Il est un point sur lequel tous les révolutionnaires de 1789 s’accordent : la dimension messianique de la révolution, qui tient à la dimension universelle de l’homme. En effet, l’homme quel qu’il soit, où qu’il soit, est doué de raison. Aussi tout homme est-il fondé à réclamer l’exercice légitime de ses droits, tout homme est-il fondé où qu’il se trouve à faire la révolution : « L’Europe marche à grands pas vers sa révolution, et tous les efforts du despotisme ne l’arrêteront point » .
L’« esprit » de la Révolution française suscitera d’ailleurs des échos favorables de l’autre côté du Rhin. En 1793, des « Jacobins allemands » protégés par le gouvernement militaire français proclameront la première république sur le sol allemand, à Mayence.

Les tribulations d’un Corse en Europe, ou Rousseau revisité par l’empereur

Bonaparte confisque sur sa personne la représentation nationale. En 1814, il s’en expliquera lui-même on ne peut plus clairement devant ses détracteurs : « Vous vous dites les repré¬sentants du peuple, vous ne l’êtes pas, le peuple, les assemblées primaires ne vous ont pas choisis. Il n’y a de représen¬tant en France que moi. Cinq millions de votants m’ont porté successivement au Consulat, au Consulat à vie, à l’Empire. S’il y a une autorité ou un individu en France qui puisse en dire autant, qu’il se présente, il pourra rivaliser avec moi » . Et, fort de cette « légitimité nationale », il s’arroge du même coup le droit de conquérir l’Europe.
En 1806, après sa victoire sur la Prusse, il met offi¬ciellement fin au Reich, au Saint-Empire dont Johann Jacob Moser disait déjà en 1745 qu’il « serait, sans conteste, […] la puissance la plus impressionnante de toute l’Europe, si les membres qui le constituent […] étaient unis et se consa¬craient plutôt au bien commun qu’à leur intérêt privé » … le Reich, constitué de plusieurs centaines d’Etats autonomes dont deux grandes puissances rivales, l’Autriche et la Prusse, aux territoires s’étendant de surcroît au-delà des frontières du Reich lui-même…
Mais où est donc passée la nation, acte de volonté du peuple souverain ? On peut encore admettre en tant que Français — et, de fait, beaucoup l’admirent — la thèse de Bonaparte : la nation, c’est moi ; mais il faut bien reconnaître que cette thèse devenait beaucoup plus difficile, pour ne pas dire impos¬sible à épouser pour nos voisins, et particulièrement ceux d’outre-Rhin. Sous cette configuration et avec les méthodes que l’on sait, la nation « made in France » devenait un produit tout à fait inexportable. Beethoven, démocrate convaincu, le signifiera symboliquement dès 1804 en supprimant la dédicace de sa 3è symphonie Eroica de 1802, initialement dédiée à Bonaparte, « héros de la liberté ».
Mais l’idée de nation était lancée et, comme toujours dans ce genre de situation, un produit de substitution, un ersatz « made in Germany » n’allait pas tarder à voir le jour.

L’avènement outre-Rhin d’une vision romantique de la nation

Un essai avorté de transposition de la nation à la française

En Prusse, Johann Gottlieb Fichte produit en 1807 les Discours à la nation allemande. Philosophe brillant dont la carrière à l’université d’Iéna fut interrompue en 1789 pour cause d’accusation d’athéisme et de jacobinisme, Fichte, admirateur de Kant, croit en la vérité universelle et au progrès du genre humain. Républicain et démocrate convaincu, sa thèse est la suivante : l’Allemagne, c’est-à-dire la « nation allemande » — sur le « patron » de la nation française — est destinée à faire triompher les principes démocratiques dont la France s’est révélée indigne. Il assurera en 1810 la fonction de recteur à l’université de Berlin, mais sa philosophie ne se fera pas entendre devant la concurrence d’une autre philosophie qui se fait jour à Berlin à la même époque — celle de Schelling, et surtout de He¬gel.
Toujours en Prusse, à la suite de la défaite contre les armées françaises, la nécessité d’opter pour une monarchie constitutionnelle semble s’imposer de plus en plus au roi. Dans un article publié dans la Königsberger Zeitung du 29 septembre 1808, le baron Karl von Stein annonce que le gouvernement étudie un projet de « système représentatif garantissant à la nation la participation effective à la législation » . Mais, malgré les promesses réitérées, les projets échouent du fait de l’opposition de la noblesse.
L’adoption du concept de nation au sens de représentation dans l’esprit des Lumières vient d’échouer dans ce qu’on ne peut encore appeler l’Allemagne. Pourtant, la défaite est trop cuisante, l’humiliation trop grande, la trahison des idéaux républicains par les Français eux-mêmes trop insupportable : la nécessité d’ériger la « nation allemande » sur un modèle nouveau, spécifique et inédit s’impose. Elle fera trembler l’Europe.

Une nation fondée sur la race et sur la langue

L’hostilité à l’égard de l’individualisme moderne issu de la philosophie des Lumières et de la Réforme est l’élément qui va fédérer les mouvements intellectuels allemands. Ils vont promouvoir la référence aux valeurs irrationnelles et, pour contrer l’idée d’une raison universelle, mettre l’accent sur l’originalité de chaque culture, opposer le lien interpersonnel (amour, amitié) au contrat social, prôner l’idéalisation du passé contre l’affirmation du progrès de l’esprit humain.
Novalis écrit ses premiers essais politiques : Foi et amour (1798), La chrétienté ou l’Europe (1800), en rupture complète avec les idées de l’Aufklärung. Il y est question de la glorification de l’amour, c’est-à-dire des liens affectifs qui unissent un homme à un autre, magnifiés dans une vision idéalisée, « romantique », de la société médiévale, passé mythique envi¬sagé comme un âge d’or où les liens sociaux reposaient sur la foi et l’amour. Ceci s’accompagne d’une apologie de l’Etat chrétien, dans laquelle on ne peut manquer de voir la dérélic¬tion du Reich — du Saint-Empire — perdu.
Heinrich von Kleist est à cet égard emblématique du romantisme allemand. Cette lutte entre la raison et l’instinct est magnifiquement représentée dans son drame de 1808 Penthési¬lée où celle-ci, reine des Amazones, au cours d’un combat que j’hésite à qualifier d’homérique, met à mort Achille, symbole de la culture classique. En 1810, dans La petite Catherine de Heilbronn, il exalte la foi naïve et le merveilleux médiévaux ; surtout, la même année, Le prince de Hombourg constitue un véritable hymne à la libération nationale sur un mode contre-révolutionnaire. De fait, une alliance objective s’établira entre le romantisme allemand et l’esprit contre-révolutionnaire. Les Junker prussiens, qui redoutent l’avènement d’une monarchie constitutionnelle, entretiendront et soutiendront ces mouve¬ments : « L’individualisme romantique, qui n’est pas autre chose que le culte du génie créateur, s’oppose à la vulgaire et plate morale de l’Aufklärung, qui opprime les individualités libres sous le joug tyrannique de la raison » .
Mais poètes et dramaturges ne seront pas les seuls à prendre résolument position contre l’esprit des Lumières ; les philosophes à leur tour vont fustiger l’Aufklärung et notamment son chef de file incontesté : Kant. Johann Gottfried Herder, mort en 1803 — et pour lequel un récent engouement dans certains cercles « philosophiques » parisiens laisse à bien des égards songeur — fait de ce point de vue figure de précurseur. Son premier ouvrage de philosophie politique, Encore une philosophie de l’histoire, est un plaidoyer contre la philosophie des Lumières, notamment contre l’universalité de la raison et particulièrement contre la Critique de la raison pure. Dans Idées sur la philosophie de l’histoire de l’humanité, il af¬firme la nécessité de respecter chaque culture « nationale » comme un tout organique. Pour lui, la nature « a admirablement séparé les nations, non seulement par des forêts et des mon¬tagnes, mais surtout par les langues, les goûts et les carac¬tères » . Il donne donc une définition organique de la na¬tion : l’Etat, c’est-à-dire l’organisation politique de la nation, représente selon lui un danger pour celle-ci, définie comme communauté culturelle et surtout naturelle, et constitue un artifice qui va à l’encontre de cette nation naturelle. Ainsi, « rien n’est plus préjudiciable aux nations que de se trouver mêlées, confondues dans une même structure politique » .
Au début du XIXe siècle, Schleiermacher, Hegel, Schelling ne reprendront pas le concept de nation organique, le terme de nation étant trop connoté par la Révolution française, mais celui d’Etat organique, comparé à une plante qui se développe selon des lois naturelles propres, sans qu’aucun législa¬teur puisse chercher à le contraindre par d’inauthentiques — et donc illégitimes — constitutions. Ce n’est plus la nation orga¬nique contre l’Etat civil, mais l’Etat organique contre la constitution, contre le contrat social. L’Etat est un organisme qui a sa vie propre, qui se développe selon ses exigences naturelles, indépendamment de la volonté des hommes qui en font partie ; partant de là, il est absurde de vouloir donner une constitution à un Etat, de vouloir le faire devenir l’objet d’un contrat comme le prétendent des juristes « obtus » et « laborieux » influencés par les philosophes mécanistes du XVIIIe siècle…
Absurde, car l’essence du romantisme politique alle¬mand, mouvement contre-révolutionnaire et contre-réformiste, consiste en la réhabilitation de l’histoire et la conviction de l’existence d’un peuple originel (Urvolk), conviction qui trouve son fondement et sa justification dans le « génie » des peuples : pour les romantiques, de même qu’il existe des individus doués de génie, il y a des peuples doués de génie — ce que Hegel désignera dans son propre arsenal philosophico-métaphorique par le terme de Volksgeist, esprit du peuple. Et, parmi ces peuples doués de génie, un l’est particulièrement : le peuple allemand ; dès 1800, Novalis prophétise : « De son pas lent mais sûr, l’Allemagne précède les autres pays d’Europe ».
C’est Fichte qui, toujours dans ses fameux Discours à la nation allemande, donnera le coup de grâce ; se laissant lui aussi entraîner dans le sillage du Sturm und Drang, il soutien¬dra que c’est la langue qui constitue le signe le plus marquant de la nationalité, que les Allemands ont le privilège de parler une langue « primitive » (Ursprache). Le peuple allemand est donc le peuple originel, le peuple tout court, le peuple élu. De là à prétendre que ce peuple originel se devait de conserver — ou de recouvrer — sa pureté originelle, il n’y avait qu’un pas, que d’autres franchirent plus tard…
A partir de là, et force est de constater que cela intervint très tôt (dès le début du XIXe siècle), ceux qui se re¬connaissaient comme le peuple élu, c’est-à-dire les juifs, et notamment les juifs de langue allemande, étaient potentiellement en danger. Car il apparaîtra comme une évidence qu’il ne peut y avoir qu’un seul peuple élu ; on connaît hélas la suite.
Dire qu’Auschwitz est le résultat, à la suite d’un jeu d’action-réaction, de l’utilisation dévoyée du concept de nation par les Français — ceux-là même qui étaient à l’origine de son avènement politique — peut apparaître comme un raccourci choquant. Il n’en demeure pas moins que si cette utilisation perverse du concept de nation n’est pas seule à l’origine du racisme biologique, elle est incontestablement à l’origine de la définition allemande de la nation, c’est-à-dire du peuple allemand.
Que reste-t-il aujourd’hui de cette opposition historique autour du concept philosophique et juridique de nation ? Fondamentalement, et quoique plus feutrée dans ses manifestations et ses effets, elle demeure.

L’immédiat après-guerre : une occasion manquée d’harmonisation

Après l’effondrement du « IIIe Reich » et la partition du territoire allemand en quatre zones d’occupation, les démocraties occidentales, et principalement la France, souhaitent en finir avec la conception allemande de la nation fondée sur la notion irrationnelle d’appartenance à un peuple. Le 17 mars 1948, la France, le Royaume-Uni et les Etats du Benelux concluent un accord de défense nettement inspiré d’une crainte de la possible renaissance d’une politique nationale allemande d’agression. Mais la « guerre froide » est déjà à l’ordre du jour ; le souci principal du moment, notamment pour les Améri¬cains, n’est pas le nationalisme allemand, mais le communisme et les velléités expansionnistes de l’U.R.S.S. Dès 1947, les Etats-Unis, peu soucieux de règlement de la « question allemande », mettent en place le plan Marshall afin d’éviter que la situation économique dramatique de l’Allemagne ne pousse les populations de la partie occidentale du pays dans les bras des communistes. Le 1er juin 1948, la France, en donnant son approbation aux « recommandations de Londres », souscrit de facto à l’élaboration d’une constitution allemande et à la fondation de la République fédérale sans que la question du fondement philosophique du futur Etat soit abordée au fond.

Adenauer, ou comment l’aigle allemande renaît de ses cendres

Si le mot de Realpolitik a un sens, il a manifestement celui que sut lui donner, avec un sens politique hors du commun, le chancelier Konrad Adenauer : comment faire croire à ses compatriotes, à l’Europe, au monde, que l’on fait de la bonne administration alors qu’on fait de l’idéologie au sens fort du terme. Il sait, compte tenu de leur histoire, que les Allemands ne supporteront pas la situation dans laquelle ils se trouvent ; il sait par ailleurs que des actes trop manifestes de restauration de la nation allemande risquent de déplaire aux puissances occidentales. Il opte le 15 juin 1948 pour une réforme monétaire qui transforme le Reichsmark en Deutsche Mark dans les territoires sous administration occidentale. Cette décision éminemment souhaitable sur le plan économique est saluée notamment par les Etats-Unis qui aspirent essentiellement à une chose, eu égard au contexte géopolitique : le redressement éco¬nomique des territoires ouest-allemands. Mais chacun sait — et Adenauer le premier — que battre monnaie est l’un des attributs principaux de la souveraineté d’un Etat.
Comment aller plus loin dans la restauration de la nation allemande quand le peuple allemand, fondement même de la nation au sens organique, est coupé en deux ? C’est là, si j’ose dire, que se situe le trait de génie, peut-être pas d’un peuple, mais indéniablement d’un homme : ne pas adopter une constitution, car, qu’elle repose sur le modèle national fran¬çais ou au contraire allemand, elle signifierait la partition définitive du territoire — donc, adopter une « loi fondamentale » considérée comme provisoire. Pourquoi provisoire ? Eh bien mais, dans un retournement dialectique d’une intelligence et d’un aplomb formidables, justement parce que la nation alle¬mande est coupée en deux.
La France, affolée par ce tour de passe-passe rhétorico-politique, exige le découpage du territoire ouest-allemand en Länder souverains. Paris raisonne comme si la nation alle¬mande était une nation jacobine à la française et que ce partage de souveraineté entre les Länder et l’Etat fédéral (le Bund) était un gage d’affaiblissement de l’Etat. Ce faisant, elle vient de permettre aux Allemands de réaffirmer que la souveraineté de l’Etat allemand ne trouve pas son origine dans la nation au sens du contrat social, mais dans le peuple au sens organique. En effet, que dit le préambule de la Loi fondamentale (Grundgesetz) entrée en vigueur le 23 mai 1949 ? Que le peuple des Länder, Etats souverains, décide par un acte d’auto¬détermination d’adhérer au Bund, Etat fédéral, et que l’ensemble du peuple de ces Länder constitue le peuple allemand.
La conception romantique selon laquelle la nation est le peuple au sens organique et non pas l’expression de la vo¬lonté de chaque citoyen, est consacrée une nouvelle fois. Ce n’est pas le citoyen qui est partie au contrat social, mais le peuple du Land de …, ménageant ainsi — et tel était bien le but recherché — la possibilité d’accueillir, le jour venu, par un acte d’autodétermination du peuple, de nouveaux Länder, composantes du peuple allemand. Si la question n’était pas aussi grave, on serait tenté de dire : « Chapeau bas… »
Ce faisant, afin de garantir une légitimité démocratique à ce procédé qui consiste à passer le contrat social non pas avec les citoyens, mais avec le(s) peuple(s), les juristes et les politiques allemands élaborent le concept de liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, concept qui connaîtra le succès que l’on sait.

La parenthèse mythique

Il est temps, à ce stade du développement, d’aborder la question de l’Etat national-socialiste, considéré encore aujourd’hui officiellement par les dirigeants allemands comme une parenthèse dans l’histoire de la nation allemande.
L’Etat national-socialiste était fondé sur la notion irrationnelle de peuple : « Ein Volk, ein Reich, ein Führer ». Le mot important de cette formule est, on l’aura compris, ’ein’ : un, symbolisant la communion mystique des trois éléments qui n’en font plus qu’un (trinité). Or, sur quoi repose aujourd’hui la République fédérale d’Allemagne ? Sur le peuple allemand. Bien : il ne reste plus de la terrible trinité que le premier élément ; mais tout de même… Mon propos n’est pas de dire que la notion de Volk appelle mécaniquement celle de Führer, mais de faire toucher du doigt, même si le propos est difficile à énoncer et peut-être encore plus à entendre, le fait que le concept de peuple au sens de « nation du sang », de communauté nationale du fait du droit du sang (jus sanguinis), est encore aujourd’hui le fondement de la République fédérale et que c’est un élément de filiation indéniable avec le régime qui l’a précédée.
Du point de vue conceptuel, l’Etat national-socialiste ne peut en aucun cas constituer une parenthèse dans l’histoire de la nation allemande ; il représente certainement l’expression la plus parfaite, la plus absolue d’une conception romantique et irrationnelle de la nation. Si parenthèse il y a, elle se situe à un autre moment de l’histoire allemande. Je ne parle¬rais d’ailleurs pas ici de parenthèse, mais plutôt de rupture ou, plus exactement, de compromis dans le continuum de l’histoire allemande depuis le début du XIXe siècle ; le premier, hélas fragile, fut celui de 1919 avec l’avènement de la République dite de Weimar, le second est celui dans lequel se trouve actuellement l’Allemagne, obligée de gérer son paradoxe historique : comment instaurer et garantir un régime démocratique sans renoncer à une constitution qui repose sur le peuple et non sur la nation ?

La gestion d’un paradoxe

L’Allemagne d’aujourd’hui se trouve écartelée entre deux courants de pensée : d’un côté ce qui est sa tradition historique et qui fut à l’origine de son unité nationale, le ro¬mantisme politique ; de l’autre, son attachement aux valeurs issues de la tradition de la Réforme, la démocratie libérale, no¬tamment en matière économique.

La « réunification » allemande ou le triomphe de la conception romantique de la nation
C’est, paraît-il, un lieu commun que de dire que les Français ne connaissent pas l’Allemagne. Si l’on en croit les commentaires que suscita la « réunification » allemande dans nos quotidiens les plus sérieux, ou les déclarations de nos hommes politiques toutes tendances confondues, on ne peut qu’être conforté dans cette idée. Ce ne furent qu’exclamations diverses et variées pour signifier l’étonnement devant cet événement : la réunification allemande — qui aurait pu prévoir, et si vite !… Qui aurait pu prévoir, en effet, ce qui était inscrit noir sur blanc depuis 1949 dans la « Loi fondamentale » de la R.F.A.? Le 5 juin 1989, lors de la conférence de presse conjointe Gorbatchev-Mitterrand, ce dernier qualifie la réunification allemande d’aspiration légitime. Le 9 novembre, lors de la chute du mur, Michel Rocard, alors Premier ministre, salue « l’événement gigantesque » comme « un signal de paix ». Le 27 novembre de la même année, Helmut Kohl présente un plan en dix points : le gouvernement français découvre avec stupeur que le peuple allemand, par la bouche du chancelier ouest-allemand, ne va pas, contrairement à ce qui avait été décidé à la fin de la dernière guerre mondiale, demander l’accord des puissances alliées victorieuses, dont la France, pour se réunifier. Le peuple allemand ne demande pas, le peuple allemand se sert, fort de la « légitimité » inscrite dans la conception ontologique et désor¬mais historique de son existence organique.
Nous avons eu quarante ans pour aborder au fond la « question allemande » ; il est désormais trop tard, l’histoire n’attend pas. Le gouvernement français essaie de gagner du temps (gagner du temps quand on a perdu quarante ans !) par quelques gesticulations. Le 20 décembre, le président Mitterrand, lors de son voyage dans ce qui est encore la République démocratique allemande, souligne l’existence réelle de deux Etats allemands. Le chancelier Kohl est passé juste avant lui (le 19 décembre) pour proclamer à Dresde la création d’une com¬munauté contractuelle à partir de deux Etats allemands, et, le 22 décembre (alors que François Mitterrand se trouve toujours en R.D.A.), lors de l’ouverture de la porte de Brandebourg, il af¬firme sa volonté d’engager le processus d’unification.
La « résistance » française sera de courte durée : dès le 31 décembre, à l’occasion des vœux, François Mitterrand signale un changement d’orientation dans le traitement de la question allemande et indique que tout va se passer beaucoup plus vite que prévu. Il en profite pour annoncer un plan de confédération européenne. Changement d’orientation dans le règlement de la question allemande — on se demande encore lequel, car il apparaît au vu de ce qui précède que jamais la question allemande n’a réellement fait l’objet d’une réflexion de fond. Tout va se passer très vite ; c’est un peu comme chez le dentiste : « N’ayez pas peur, vous n’aurez pas le temps d’avoir mal » ! Quant à la confédération européenne, c’est, si j’ose dire, la cerise sur le gâteau. Alors que l’on voit resurgir sous nos yeux l’antagonisme séculaire entre deux conceptions de la nation, on ose nous parler d’une confédération, coquille vide dont on ne précise pas comment, c’est-à-dire par quelle sorte de contrat ni entre qui et qui celle-ci pourrait bien se constituer.

Une reddition sans conditions

1990 : l’U.R.S.S. se trouvant dans l’état que l’on sait, les Etats-Unis se montrant plus préoccupés de l’invasion du Ko¬weit par les troupes irakiennes que par ce qui se passe en Eu¬rope, la France sera la seule à oser poser une condition : le respect de la ligne Oder-Neisse. Les vieux démons, hélas, ne dorment que d’un œil et l’on connaît les atermoiements qui s’ensuivront avant que l’Allemagne se décide enfin, après l’adhésion de la R.D.A. à la République fédérale le 3 octobre, à reconnaître la frontière occidentale de la Pologne.
Il est un point néanmoins sur lequel personne ne s’in¬terrogea : la constitution allemande. Son élaboration eût pour¬tant été une condition légitime à poser à la réunification al¬lemande. Nous nous trouvons en effet aujourd’hui dans cette situation étonnante où l’Allemagne réunifiée et ayant trouvé ses frontières définitives — ou supposées telles — ne dispose toujours que d’une « Loi fondamentale » considérée comme provisoire jusqu’à ce que l’ensemble du peuple allemand soit enfin réuni. Ceci, me semble-t-il, devrait interroger même les moins curieux d’entre nous, mais il ne paraît pas que cette question soit à l’ordre du jour. Quand on la pose « naïvement » à des dirigeants allemands, il vous est tout aussi « naïvement » répondu que cela n’a aucune importance, qu’il s’agit d’une simple question d’ordre pratique…
Mais, au demeurant, doit-on parler d’unification (Einigung), ou de réunification (Wiedervereinigung) ? Le vocabulaire officiel allemand ne connaît que les termes d’unifica¬tion ou d’unité (Einheit), plus « neutres » et surtout ne faisant pas référence au passé. Il s’agit bel et bien, en fait, d’une réunification : la ré¬unification du peuple allemand séparé par une main étrangère en 1945.

L’Europe salvatrice ou l’esprit de la Réforme

Pourtant, dans le même temps, le même homme — Adenauer — va promouvoir ce qu’il est convenu d’appeler l’« ancrage à l’Ouest » de la R.F.A.
Lorsque, le 9 mai 1950, Robert Schuman annonce qu’il va proposer à la R.F.A. le plan élaboré par Jean Monnet d’un marché commun du charbon et de l’acier, Konrad Adenauer approuve l’idée le jour même. Le traité sur la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier sera signé le 18 avril 1951 — processus à l’origine de la C.E.E. en 1957 et de l’actuel « grand marché européen ». Le traité de la C.E.C.A. est essen¬tiellement un traité économique, la République fédérale n’a pas d’intérêt économique notable à le signer, et pourtant elle le signe avec enthousiasme. Cet « altruisme » européen allemand mérite d’être souligné, car il constitue une différence de taille par rapport à l’attitude française, toujours très partagée sur la question européenne. S’il est en effet une constante absolue dans la politique que menèrent depuis Adenauer tous les dirigeants ouest-allemands quelle que soit leur appartenance poli¬tique, c’est bien cet attachement indéfectible à l’Europe économique et politique : politique parce qu’économique.
La thèse parfois avancée pour justifier cette attitude consiste à dire que, compte tenu de la position géopolitique de la R.F.A., cela n’était qu’un positionnement « tactique » anti¬communiste. Cette théorie ne tient pas à la lumière des événements récents, car l’attachement des Allemands à l’union européenne a été réitéré tout au long du processus de réunifica¬tion.
Helmut Kohl, lors de son allocution à l’automne dernier au Sénat, à Paris, fit un plaidoyer vibrant en faveur de l’unité monétaire européenne et du respect, voire de l’accéléra¬tion du calendrier envisagé. On peut relever ici le même para¬doxe apparent ; l’Allemagne, surtout réunifiée, n’a aucun intérêt économique à proposer la monaie unique à l’Europe. Ce dis¬cours tombera dans une indifférence quasi absolue, et sera à peine relayé par une presse nationale française tout entière occupée à relater nos exploits anti-G.A.T.T. et notre croisade pour l’« exception culturelle ». Helmut Kohl propose de « sacrifier » sur l’autel européen le Deutsche Mark, dont on connaît par ailleurs l’importance symbolique qu’il revêt aux yeux des Allemands, et Alain Juppé lui répond en substance : « Oui, nous verrons cela, dans cinq ans peut-être… »
Mais qu’est-ce qui séduit donc tellement les Allemands dans cette idée de « grand marché européen », d’Europe libérale, qui soulève au contraire chez nous la controverse, voire l’opposition ? Le libéralisme, bien sûr ! Pour comprendre l’européanisme allemand, il faut revenir au baron von Stein, que nous avons abandonné plus haut, en 1808. En effet, le baron von Stein, soutenu par la bourgeoisie protestante prussienne, essaie de défendre contre la noblesse l’idée d’une monarchie constitutionnelle, et d’asseoir une économie libérale. La même année, dans ses Eléments de l’art politique, Adam Müller, fils d’un fonctionnaire prussien converti au catholicisme en 1805 à Vienne, va produire ce qui peut être considéré comme l’ouvrage de philosophie politique romantique par excellence. Sa thèse, qu’il publiera dans les Berliner Abendblätter dirigés par Kleist, est la suivante : la politique doit se concevoir comme un antagonisme entre la bourgeoisie, principe masculin et révolutionnaire, et la noblesse, principe féminin et gardien de la tradition historique. Défenseur des intérêts de l’aristocratie foncière, il élabore cette théorie afin de condamner l’économie libérale qui réduit la terre à un bien alors que, selon lui, la propriété n’est pas un lien contractuel (volontaire, c’est-à-dire reposant sur la volonté des parties), mais un lien mystique qui unit dans la tradition familiale et héréditaire le propriétaire et la terre ; c’est le bien par excellence. Dans cette théorie, le lien économique au sens où l’entend l’économie de marché constitue un sacrilège.
Les défenseurs du libéralisme économique, dont le baron von Stein peut être considéré comme le chef de file en Prusse à cette époque, s’appuie moins, comme chez nous, sur une tradition révolutionnaire (pour les raisons qui ont été abondamment développées), que sur l’esprit de volonté, ou l’esprit d’initiative issu de la Réforme. Car, si la tradition révolutionnaire apparaît comme souillée par l’utilisation idéologique qui en a été faite au profit de l’expansion d’une nation, en l’occurrence la France, l’esprit de Luther apparaît comme « pur », c’est-à-dire authentiquement allemand, et servira de ferment au libéralisme en Allemagne.
Pour un Allemand, être démocrate, c’est avant tout être libéral, c’est-à-dire être contre le romantisme politique et pour la liberté d’entreprendre, pour le libre-échange, pour le marché – c’est donc être européen. Le « déficit politique » de l’Europe dans sa configuration actuelle, qui paraît évident à un Français, représente une lecture française de l’Europe. Pour un Allemand, la mise en place de l’Europe économique constitue un acte politique, et représente le choix de la modernité contre l’archaïsme, de la volonté contre l’histoire.
L’Allemagne se débat dans ses contradictions, et l’effondrement du communisme à l’Est ainsi que la réunification al¬lemande peuvent réveiller chez certains Allemands les vieilles tentations romantiques. Lorsque Helmut Kohl vient en France plaider pour la monnaie unique, il accomplit un acte politique — et non pas économique ; il vient demander le soutien de la vieille république française à la jeune république allemande. Il sait en effet que la contradiction nationale allemande ne sera résolue que par une solution européenne ; il sait que le temps presse et que, déjà, un mouvement nationaliste s’est constitué en Allemagne pour la défense du Deutsche Mark.

Européens, encore un effort si vous voulez être démo-crates !

Ceux qui ont voté contre Maastricht pour cause de déficit démocratique de l’Europe ainsi proposée, ceux qui ne conçoivent l’Europe que comme celle des hommes et des citoyens européens ont eu raison au regard de l’enseignement de la philosophie des lumières et de notre propre tradition politique. Ceux qui ont voté pour Maastricht, pour la réconciliation franco-allemande, pour l’Europe de demain, pour l’espoir — ont eu également raison. Avec Maastricht, la dynamique libérale de la construction européenne a sans doute été poussée à son maximum, et sans doute était-ce nécessaire. Mais ceci ne peut en au¬cun cas constituer une fin en soi. Le libéralisme économique, s’il est l’un des critères de la démocratie, ne constitue pas pour autant à lui seul la démocratie. Il est temps de se poser la question de l’organisation politique de l’Europe, c’est-à-dire de doter celle-ci d’institutions politiques. Mais voilà où réside toute la difficulté : de quelle façon doit-on faire l’Europe politique ? S’agit-il de faire l’Eu¬rope des peuples ou l’Europe des citoyens ? Le vieil antagonisme dans la représentation que l’on se fait en Europe de la nation resurgit lorsqu’il s’agit de donner corps à la « nation européenne ».
A l’heure où nous vivons, la guerre en Yougoslavie, le référendum d’autodétermination sur la partition de la Tchécoslovaquie, la controverse macédonienne — pour ne prendre que quelques exemples frappants dans une liste qui, si elle voulait être exhaustive, donnerait le vertige — sont autant de signes patents du ressurgissement du nationalisme de type ethnique, c’est-à-dire fondé sur la notion fantasmatique d’appartenance à un peuple, à une culture considérée comme spécifique, à une « race » qui légitimerait le concept de nation indépendante et le droit d’exterminer le voisin. La question du fondement de la nation, de savoir si ce qui fédère un groupe d’hommes dans une organisation politique donnée est un acte de volonté de la part d’individus libres et égaux ou bien le résultat de considérations factuelles sur le fait que tel individu est supposé appartenir ontologiquement à tel ou tel groupe — cette question est la question essentielle qui se pose à nous à l’orée du XXIe siècle.
La France, patrie des droits de l’homme et du citoyen, ou plutôt les Français ont, compte tenu de leur tradition philosophique et politique, un rôle éminent à tenir dans la défense de ces valeurs démocratiques, tant à l’intérieur de leurs frontières qu’à l’extérieur de celles-ci. Ces valeurs sont au¬jourd’hui menacées : la crise yougoslave, et surtout la difficulté d’y apporter un règlement, en sont hélas la démonstration éclatante. A ce sujet, il convient de souligner ce que je me permettrai d’appeler « l’idéologie onusienne » ; qu’il suffise de rappeler à cet égard l’article 20, 3e alinéa de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée par l’Assemblée générale des Nations-Unies le 10 décembre 1948 : « La volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics ». Ainsi l’O.N.U. a-t-elle choisi de faire du peuple, et non du citoyen, l’acteur politique ; ceci explique l’extrême difficulté dans laquelle se trouve cette instance pour « régler » la crise du ressurgissement des nationalismes légitimés par l’appartenance à un peuple.
Il est temps, alors qu’Albert Jacquard nous explique que la génétique ne sait pas ce que c’est qu’une race, de dire et d’apprendre à Otto et à Toto que la notion de peuple ne signifie rien politiquement, si ce n’est la guerre et l’extermination, et que la seule façon de fonder démocratiquement une organisation politique est de reconnaître des droits égaux à des citoyens libres.