La Yougoslavie ou la rémanence des passions nationales ?

La Yougoslavie ou la rémanence des passions nationales ?

Le C.E.R.A.P. a tenu le 23 juin 1993 un débat consacré à la crise yougoslave. Les trois intervenants à cette discussion, Alain Finkielkraut, professeur à l’Ecole polytechnique, directeur de la revue Le Messager européen, auteur notamment de Comment peut-on être Croate ?, Jacques Rupnik, professeur à l’Institut d’Etudes politiques de Paris et au centre de recherches et études internationales, auteur notamment de Sarajevo à Sarajevo et Eric Sandahl, expert des pays de l’Est, ont tenu des propos suffisamment fondamentaux et non datés pour que nous choisissions de retranscrire intégralement ce qui s’est dit ce soir-là. Nous avons évidemment demandé aux orateurs d’actualiser leurs propos pour tenir compte des derniers développements de la crise yougoslave.

Nicolas Tenzer : Vous me permettrez en introduction de poser quelques questions autour desquelles pourraient s’articuler les débats de ce soir. Ma première interrogation porte sur l’impuissance politique que nous devons aujourd’hui constater. Pourquoi, malgré un certain nombre d’études d’experts, de prodromes de troubles et d’événements menaçants, y a-t-il eu une si grande myopie dans l’affaire yougoslave ? Pourquoi les gouvernants et l’opinion publique n’ont-ils pas précocement réagi ? Il a fallu que les conflits armés éclatent pour qu’ils réagissent, mais d’ailleurs dans le plus grand désordre, sans vision claire de l’action à mener. Personne n’a exprimé sinon la vision de la Yougoslavie idéale, du moins de la Yougoslavie idéalement possible. Cette situation conduit à s’interroger sur les structures administratives, les modes de décision et l’interférence entre les différentes instances d’études et les sphères de décision gouvernementales. A-t-on sous-estimé les risques ? A-t-on voulu sciemment pratiquer une politique de l’autruche ?
Deuxième thème qu’il conviendrait d’aborder : pourquoi la question a-t-elle été si mal traitée et pourquoi les choix à effectuer n’ont-ils jamais été clairement définis et exprimés ? Pourquoi n’a-t-on à aucun moment énoncé ce que devait être, pour les Occidentaux et la France en particulier, l’avenir de la Yougoslavie ? Pourquoi a-t-on géré le conflit yougoslave en fonction d’autres critères que ceux liés à l’avenir de la Yougoslavie ? A-t-on essentiellement pris en compte les risques d’un pourrissement yougoslave, d’un enlisement de la situation, d’un signe annonciateur de ce qui pourrait se passer ailleurs ? S’est-on fondé sur d’autres considérations plus économiques ou stratégiques qui, en fonction de la situation géographique de la Yougoslavie, empêchaient une expression claire des choix ? Le fait qu’on se place dans un cadre européen n’a-t-il pas dissuadé une intervention et conduit à une absence de choix au nom d’ne mythique union européenne à venir ? Quel rôle ont joué des éléments très anciens de la politique française comme la traditionnelle alliance avec la Serbie ? Quel a été le poids de la sociologie du Quai d’Orsay ? Une autre mythologie qu’il serait souhaitable d’examiner est celle du droit international, au nom duquel on a dit non à l’intervention, le droit jouant ainsi le rôle de cache-misère.
La troisième interrogation concerne les moyens qui peuvent être adaptés à un si étrange conflit. Comment analyser la nature de ce conflit ? Est-ce une guerre civile, une guerre larvée, une guerre de partisans, une guerre déjà entre des Etats, une guerre entre ethnies ? Est-on d’ailleurs véritablement en guerre ? Quel est le statut de ce conflit très particulier ? Je me demande si, à force de considérer qu’il y a d’un côté la guerre, de l’autre la paix, on n’est pas en train de se couper des éléments d’analyse d’un type de conflit qui risque de se révéler assez fréquent à l’avenir. La question décisive est bien de savoir si la force peut être employée ou si les déclarations fréquentes du genre « il faut que nous intervenions » ne consistent pas à se payer de mots. Etant donné les rapports de forces actuels, peut-on le dire sans paraître de dangereux rêveurs ? Est-ce que la négociation, aujourd’hui, a encore un sens et encore un poids ? Quelles sont les limites de cette négociation et à quoi peut-elle vraiment aboutir ? Ne se paye-t-on pas aussi de mots à propos de l’instauration de zones de sécurité qu’on est en train de mettre en place dans le cadre des Nations-Unies ? Est-ce vraiment la politique la plus cohérente et la plus efficace ? Quelle est la crédibilité de l’action des puissances occidentales et des Nations-Unies ? L’action humanitaire, quant à elle, n’a-t-elle pas servi d’alibi à l’absence d’intervention ?
La dernière question est de savoir ce qu’il faut faire, non pas dans un monde idéal, mais hic et nunc, pour mener une action vraiment efficace. En fonction de quels principes ? En vertu de quelles règles ? Et quels choix peut-on raisonnablement exprimer ? Autrement dit, quelle paix peut-on viser pour qu’il y ait une paix entre des populations stabilisées à l’intérieur d’un territoire de telle manière que, d’ici deux ou trois ans, ne réapparaissent pas des conflits qui dégénèrent et engendrent les atrocités qu’on a connues ? Faut-il conserver la fiction d’un Etat souverain de Bosnie-Herzégovine ? Ou faut-il accepter, voire encourager, l’institution de trois Etats ? Et, dans le contexte de la tentative actuelle de dépeçage de la Bosnie entre Serbes et Croates, la préoccupation essentielle ne doit-elle pas se déplacer vers la survie des populations musulmanes ? Si l’on ne veut pas parvenir à la création d’une nouvelle diaspora musulmane en Europe, il faut sans doute parvenir à promouvoir et consolider l’existence d’un Etat viable à dominante musulmane.

Guerre des tribus ou crise de sortie du communisme ?

Jacques Rupnik : Une première question concerne les perceptions : ce sont elles qui sont en jeu car la crise yougoslave ne met pas en cause un problème d’information mais un problème d’interprétation. L’information était disponible dans les journaux : ceux qui lisent le Herald Tribune pouvaient lire un rapport de la C.I.A. du début de l’automne 1990 qui annonçait clairement que la Yougoslavie avait éclaté et qui décrivait le scénario qui s’est par la suite déroulé. La plupart des experts considéraient que la Yougoslavie ne pourrait pas se maintenir en l’état. La question était celle de la nouvelle configuration post-communiste. Quelles ont été les perceptions occidentales ? On en voit quelques éléments dans les discours des responsables occidentaux. Prenez le discours d’investiture du président Clinton qui parle de l’espoir qui renaît après l’époque de la guerre froide et de la crainte que les haines ancestrales ne viennent troubler cet avenir radieux de l’après-guerre froide. Ce même thème transparaît dans l’intervention de François Mitterrand au colloque organisé au printemps 1992 sur « l’Europe et les tribus ». On opposait ainsi, d’un côté, la marche de l’Europe vers la paix, le dépassement des frontières, l’intégration, et, de l’autre, la fragmentation, les tribus animées par la haine qu’a libérée la fin du communisme. Ce thème est très présent dans le discours politique. Or, dès qu’on parle de tribus, de haines ancestrales, cela signifie que pendant que nous nous intégrons dans l’Europe de Maastricht, le reste de l’Europe se situe dans une autre histoire que la nôtre. En employant le mot « tribu », on signifie aussi que ce n’est pas notre géographie, celle du monde occidental. Quand vous avez cette grille de lecture là, vous n’êtes pas très enclins à intervenir parce que le conflit ne paraît pas directement nous concerner ou nous menacer.
Une seconde raison tient aux changements de l’environnement international. La Yougoslavie a, pendant très longtemps, bénéficié du statut privilégié que lui offrait la guerre froide d’Etat non-aligné, courtisé par l’Ouest et qui maintenait sa cohésion intérieure devant la menace représentée par l’Union soviétique et ses alliés. Cette situation lui donnait un rôle particulier sur la scène internationale. Avec la fin du communisme, la neutralité du non-alignement perdait son sens et la cohésion intérieure comme l’intérêt qu’on portait à la Yougoslavie sur le plan de la politique extérieure étaient revus à la baisse.
La grille de lecture des dirigeants occidentaux revenait à occulter la nature politique du conflit dans l’ex-Yougoslavie et le lien intime entre l’effondrement du système communiste et celui d’un Etat multinational. Un problème analogue s’est posé pour l’ex-U.R.S.S. Toute personne qui connaissait l’Europe du centre-est savait que l’effondrement du communisme à l’automne 1989 rendait impensable pour les Slovènes et les Croates leur maintien dans une Yougoslavie communiste. Si l’on ne pouvait pas organiser des élections libres au niveau fédéral avec l’aval des communistes serbes, c’est-à-dire Milosevic, qui s’opposait à cette option, il n’y avait qu’une seule solution qui consistait à les organiser au niveau des républiques. C’est l’irruption de la démocratie et l’effondrement du système communiste qui sont la clé de la désagrégation de l’Etat yougoslave. Pour toute sortie de dictature, dans un Etat multinational, il est essentiel que les premières élections libres aient lieu à l’échelon de l’ensemble de l’Etat. Tel a été notamment le cas en Espagne avec la mise en place d’une assemblée constituante qui a donné par la suite une très large autonomie à la Catalogne, au Pays basque, etc. L’ordre devait être celui-là. Si c’est l’ordre inverse qui prévaut, si les premières élections libres se tiennent d’abord en Croatie et en Slovénie, ou, pour l’U.R.S.S., dans les Pays baltes ou en Russie avant d’avoir lieu au niveau de l’Union, alors le pouvoir fédéral perd toute légitimité. Le centre de gravité de la légitimité politique bascule du niveau fédéral vers celui des républiques. On est donc passé à côté de la nature politique du conflit yougoslave et du lien étroit qu’il y avait entre souveraineté nationale et souveraineté populaire, entre le principe démocratique et le principe d’autodétermination. Devant cette situation, nous nous sommes cantonnés dans un discours consistant à dire « Yougoslavie une et indivisible ». Cela était correct du point de vue du droit international, certes raisonnable du point de vue de certaines craintes et appréhensions qui se sont vérifiées par la suite. Mais, pour qui interprète les tendances lourdes nées de l’éclatement du système communiste et la recomposition de cette région, cette position représentait un contresens total.

Une extension inéluctable : l’impossible apaisement

Ma deuxième observation concerne les risques et les enjeux. On a vu comment la montée des nationalismes dans l’ex-Yougoslavie d’après Tito s’est propagée du sud vers le nord avec, dès 1981, l’explosion du Kosovo, qui a réveillé le nationalisme serbe et a préparé le terrain pour Milosevic. En 1988, ce dernier reprend en main la Serbie sur un programme de reconquête du Kosovo et de la Voïvodine par les Serbes et se présente de surcroît comme le défenseur des Serbes où qu’ils se trouvent, le réveil serbe déclenchant en retour des réactions de méfiance de la part des Slovènes et Croates. Vous avez donc l’équation suivante : du côté slovène et croate, sortir du communisme signifie sortir de la Yougoslavie et, du côté serbe, l’affirmation nationaliste et le projet de grande Serbie font que la Yougoslavie ne peut être maintenue en l’état.
La logique de guerre, elle, s’est propagée du nord vers le sud : en Slovénie d’abord, en juin 1991, en Croatie dès le début juillet, en Bosnie au printemps 1992. Chacune de ces étapes était parfaitement prévisible. L’intervention en Slovénie constituait de toute évidence la répétition de l’intervention en Croatie.
Pendant l’été 1991, lorsque la Communauté européenne avait négocié la suspension de l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie — il y avait eu un moratoire de trois mois jusqu’au huit octobre —, pendant ces trois mois on était censé trouver des solutions. Si l’on n’en trouvait pas, il était clair qu’il y aurait une escalade de la violence. On aurait dû utiliser ces trois mois pour déployer des troupes à titre préventif — à l’époque, cela n’aurait pas nécessité des contingents très importants — à la frontière entre la Serbie et la Croatie. Cela n’a pas été fait : le résultat en a été à l’automne 1991 la guerre serbo-croate, dont Vukovar a été le symbole. Extension aussi à la Bosnie : nous avons fait tout ce qu’il fallait pour respecter ce scénario macabre : nous avons reconnu la Slovénie et la Croatie — dans des conditions sur lesquelles nous pourrions revenir —, mais nous avons appliqué le même principe à la Bosnie. Le problème était particulièrement délicat : l’avis de la commission Badinter est parti d’une philosophie de notre point de vue légitime puisqu’il consistait à dire que la Bosnie est une république, donc un peuple, donc une communauté politique de citoyens qui, si elle organise un référendum, sera reconnue internationalement. On a oublié de dire qu’on aura aussi la guerre puisque l’une des trois composantes de la Bosnie, à savoir les Serbes, avait déclaré avec netteté dès novembre 1991 et le premier vote du parlement de Bosnie en faveur d’une séparation de l’ex-Yougoslavie, que jamais ils n’accepteraient la création d’un Etat indépendant et unitaire de Bosnie-Herzégovine.
Est ainsi posé un problème de philosophie politique : comment la démocratie majoritaire traite-t-elle le problème des minorités nationales ? Comment faites-vous pour faire participer à une entité politique une communauté qui se conçoit comme une communauté à part, comment faites-vous pour l’intégrer à un Etat si vous ne voulez pas simplement leur imposer une décision en vertu du fait que vous êtes la majorité et qu’ils sont la minorité ? Quelle que soit l’opinion qu’on porte sur les arguments qui ont justifié la déclaration d’indépendance et la reconnaissance de la Bosnie, il faut rappeler que chacun savait qu’on allait à un conflit armé. Le choix était clair : soit on refusait cette indépendance à l’avance parce qu’on voulait éviter ce conflit, soit on en acceptait le risque et il fallait être logique et déployer préventivement des troupes entre la Bosnie et la Serbie. Bien que Lord Carrington l’ait proposé, cela n’a pas été fait. Vance, envoyé de l’O.N.U., qui avait établi des rapports privilégiés avec Milosevic — c’était un an avant le plan Vance-Owen — et pensait qu’il pourrait négocier, a récusé l’idée d’un déploiement préventif. A la suggestion de Milosevic, Vance a opté pour un déploiement des casques bleus en Croatie où les combats étaient en train de s’arrêter. Ces troupes ont été déployées non sur la frontière serbo-croate mais sur la ligne de cessez-le-feu, ce qui était très différent. Où est désormais la vraie frontière ? Le point de vue des Serbes a prévalu, comme en témoigne le livre L’engrenage que vient de publier l’ambassadeur des Pays-Bas en France, qui fut le bras droit de Lord Carrington pendant les négociations. Il raconte comment Milosevic a réussi à imposer cette solution pour geler les conquêtes.
Le partage de la la Bosnie en trois ne saurait régler le problème. On va créer une partie serbe, une partie croate en Herzégovine et l’on aura un résidu musulman en Bosnie centrale. Un Etat musulman ayant de semblables conditions de naissance et d’existence ne peut constituer une solution durable. Si tel était le cas, elle aurait un coût considérable. Quand on évoque des risques d’extension du conflit, il faut bien être conscient que le statu quo ne peut satisfaire les Croates qui ont perdu entre un quart et un tiers de leur territoire : cela sera leur Alsace-Lorraine. Le vote qui a eu lieu en juin dans la Krajina demandant le rattachement de cette région à la Serbie de Bosnie est un prélude supplémentaire à une confrontation ultérieure d’une violence supérieure à laquelle on assiste en Bosnie et à celle de l’automne 1991. Il y avait alors une armée yougoslave face à des milices armées. Depuis lors, les Croates se sont équipés et, s’ils n’ont pas encore d’aviation, ils sont susceptibles d’en constituer une. Le conflit, s’il n’est pas écarté à cause de la Bosnie, aboutira à une reprise des combats entre la Serbie et la Croatie.
L’autre risque d’extension majeure concerne le Kosovo et la Macédoine ; celle-ci fait figure d’un seul territoire pour deux rêves. Il y avait deux obstacles majeurs à une réunification du Kosovo avec l’Albanie : la cohésion de la Yougoslavie et l’existence d’un régime stalinien en Albanie, qui apparaissait comme un repoussoir. Les deux verrous ont sauté et le seul obstacle est désormais la puissance militaire serbe. L’état de siège en vigueur à l’heure actuelle, la suspension du système scolaire, le fait que des gens comme Seselj, ultra-nationaliste serbe, se fasse nommer professeur de droit à Pristina, constituent une provocation caractérisée. La purification ethnique a commencé : 200 000 à 300 000 Albanais du Kosovo ont déjà quitté leur territoire en direction de l’Albanie, de la Macédoine ou de l’Ouest. S’il y a une explosion dans le Kosovo, il y a de fortes chances qu’elle atteigne la Macédoine, avec des implications régionales évidentes. A trois reprises, la Bulgarie a tenté d’annexer la Macédoine. Elle considère que les Macédoniens sont des cousins bulgares puisqu’ils parlent un dialecte bulgare — ce qui n’est pas totalement faux (ce qui distingue le dialecte d’une langue, c’est l’existence d’une grammaire. Or la première grammaire de macédonien n’a été rédigée qu’en 1945 par un professeur de Harvard). L’extension est aussi possible à la Grèce. Les visées grecques sur la Macédoine sont inquiétantes car on ne peut les attribuer à l’héritage du communisme. Il s’agit d’un pays membre de l’Union européenne, de l’O.T.A.N., bien équipé sur le plan militaire et qui prétend se sentir menacé par une république de deux millions d’habitants qui n’a pas d’armée et qui a peine de quoi se nourrir. Nous avons là tous les ingrédients d’un conflit majeur avec deux lignes d’alliance : l’alliance orthodoxe — les Serbes, les Grecs, les Roumains et les Russes —, une seconde ligne qui s’appuie sur la Turquie avec, d’un côté, un axe musulman — Bosnie, Albanie, Turquie — et, de l’autre, la Bulgarie et la Macédoine qui comptent sur le soutien de la Turquie. Vous avez là les éléments d’un conflit dans les Balkans impliquant plusieurs puissances régionales et deux membres de l’O.T.A.N. Voilà une raison qui conduit à considérer qu’il s’agit là d’une limite à de pas franchir et qui peut conduire à un déploiement des troupes américaines entre la Macédoine et le Kosovo par exemple.
Même si l’on voulait être totalement cynique et mettre de côté les questions de principe, il faut mesurer les risques d’extension du conflit. De surcroît, ce qui est remis en cause dans l’ex-Yougoslavie avec la question de la Macédoine, ce sont les frontières de l’Est européen qui sont récentes et dont la légitimité est fragile. Celles-ci sont remises en cause par la disparition d’Etats comme la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie. Disparaît ainsi non seulement le legs de Yalta mais aussi celui de Versailles. La remise en cause des frontières au nom du principe de l’ethnicité comme le fait Milosevic est très dangereux car tous les pays de la région ont un problème de minorité nationale et de frontière avec leurs voisins. Cette situation vaut non seulement pour les Balkans mais aussi, quoique à un moindre degré, pour les pays d’Europe centrale. Prenez le cas de la Hongrie qui a des minorités dans trois pays voisins, dont la Serbie. Si la purification ethnique tournait mal en Voïvodine, la Hongrie risquerait d’être mue par un réflexe de défense de ses minorités nationales à l’extérieur de ses frontières. Tout l’équilibre centre-européen serait alors menacé. C’est aussi le cas pour l’ex-U.R.S.S. Quel est le message que nous adressons à la Russie en laissant Milosevic faire ce qu’il fait alors que la Russie se considère non seulement comme le grand frère slave orthodoxe, mais surtout qu’elle a vingt-cinq millions de « pieds rouges » en dehors de ses frontières — dont douze millions en Ukraine ? Vous avez là tous les ingrédients d’un possible conflit avec pour différence alarmante que l’Ukraine et la Russie sont toutes deux des puissances nucléaires. Autrement dit, ce que met en cause l’affaire yougoslave, ce sont les risques et le coût de la passivité occidentale. Le coût ne sera pas seulement considérable sur le terrain, en vies humaines, en ex-Yougoslavie, mais aussi politique puisque la Yougoslavie est perçue comme un cas-test par l’ensemble du monde ex-communiste. Il est donc impossible de fermer les yeux : la grande Serbie est un dangereux précédent. On ne peut construire une Union européenne à l’abri d’une déstabilisation à l’Est. Comment croire à Maastricht alors que Sarajevo se meurt ?

Un refus délibéré d’intervenir

Eric Sandahl : A propos de l’impuissance politique, il n’y a pas vraiment eu myopie de la part des services compétents. Comment se fait-il que les choses aient duré si longtemps après la mort de Tito ? Les Serbes ont montré qu’ils iraient jusqu’au bout le 15 mai 1991, date à laquelle Stipe Mesic, Croate, devait prendre son tour dans la présidence collégiale en Yougoslavie. Ce jour-là, les Serbes ont refusé que le processus constitutionnel s’applique et, les indépendances slovènes et croates étant annoncées, le schéma s’est déroulé comme prévu par les experts. Si l’on se replace en 1991, quelle était la position française ? On avait reçu au mois de juin, à Paris, le Premier ministre yougoslave, Ante Markovic, pour marquer que la position française était contre toute évidence : « Pas de dissociation, pas d’éclatement de la fédération yougoslave ». Cette attitude participait d’un refus plus global d’un certain nombre d’évolutions de l’autre Europe depuis 1989. Nous étions en retrait sur la chute du mur de Berlin. Une ligne identique a été tenue dans l’affaire yougoslave.
Le conflit s’est présenté devant nous en trois dimensions. La dimension interne, c’est-à-dire les problèmes d’une fédération qui ne voulait plus rien dire. On ne pouvait plus tenir l’ensemble yougoslave issu de Tito. Les Slovènes et les Croates voulaient leur indépendance ; les Serbes la refusaient absolument. Il y avait une deuxième dimension à ce conflit, propre aux Etats limitrophes à l’Etat yougoslave : la Hongrie, l’Italie, l’Allemagne. Nous nous sommes trouvés là dans une première problématique : comment faire pour éviter que les Etats qui peuvent trouver des raisons d’être impliqués dans ce conflit le soient ? Troisième dimension : la Communauté européenne. Comment éviter que les fractures, parfaitement perceptibles, entre les principaux partenaires de la Communauté n’amènent à des déchirements cruels ? Cette situation rappelle un double dessin relatif à l’affaire Dreyfus. Dans un premier dessin, les convives à table sont calmes et disent : « Nous n’en parlerons pas ». Dans le second dessin, la mêlée est totale. Les convives disent : « Ils en ont parlé ». Jusqu’à ce conflit, qui est le pire qui pouvait nous arriver en Europe, nous vivions dans le premier dessin. Nous avions établi un ordre confortable qui nous était destiné : à condition que vous y mettiez les formes, que vous respectiez les droits de l’homme, etc. nous vous laissons jouer seuls à l’est du rideau de fer tandis que nous nous organisons à l’ouest. Nous continuons à édifier notre Europe. Tout cela a volé en éclats sans qu’on l’ait voulu. Nous nous préparions à un banquet et ne voulions pas que les frères ou les cousins viennent y prendre leur part avant qu’on leur ait dit de le faire. Deux principes fondateurs d’Helsinki se sont téléscopés et ont pulvérisé l’ordre issu de la guerre froide : nous avions dit : « intangibilité des frontières issues de la Seconde Guerre mondiale ». Très bien, les Allemands l’avaient violé en 1989 en se réunifiant. Nous avions dit aussi : « Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », « autodétermination », c’est ce qu’ils ont fait, mais pas selon le schéma prévu. Et comme nous avons refusé de prévoir cette situation, nous avons été pris de vitesse à toutes les phases de l’opération. Tout ce qui s’est passé par la suite découle de ces a priori. Quand les experts font des études, ils émettent aussi des propositions. Les experts ont proposé d’envoyer des troupes dès 1991 : nous savions très bien que le cas slovène se réglerait bien, mais non le conflit serbo-croate, et que c’est ce qui nous attend pour très bientôt et qui sera probablement pire que le problème bosniaque. Cela mettra en cause le mandat de la FORPRONU : Franjo Tudjman l’a déjà annoncé et l’on s’y attend. Le problème n’est pas réglé. Les Croates n’accepteront pas que les casques bleus soient seulement là pour matérialiser un statu quo inacceptable pour eux.
Cela, nous l’avons dit. Mais les décisions politiques intègrent d’autres facteurs. Dans les trois dimensions décrites, les dimensions externes ont été privilégiées par rapport aux dimensions internes. Les Allemands se sont désolidarisés de leurs partenaires de la Communauté lorsqu’ils ont reconnu en décembre 1991 la Croatie. Ils n’ont pas attendu la Commission Badinter et les onze autres. Roland Dumas peut écrire aujourd’hui que les Allemands et le Vatican portent une lourde responsabilité. Il ne l’a pas dit en décembre 1991. Alain Juppé disait à la mi-juin 1993 qu’on n’enverrait pas un soldat supplémentaire en Bosnie. Edouard Balladur, après la réunion de Copenhague, alors que s’ouvrent les négociations à Genève vient de dire que la France enverrait huit cents hommes. La France ne quittera pas le théâtre d’opérations ni croate, ni serbo-croate. Peut-être les Anglais partiront-ils. La France est restée fondamentalement sur une option pro-serbe. Dans une affaire comme celle-là, le scénario le plus probable est qu’une des puissances régionales actrices impose son ordre ou ramène une forme d’ordre, amène une solution temporaire, éventuellement insatisfaisante ou cruelle — comme la Syrie au Liban. On prétend alors essayer de réaménager les choses. On risque d’aller vers cela. Nous avons beaucoup travaillé avant que ne paraisse dans la presse le plan Vance-Owen : nous avons apprécié les conditions de sa mise en application circonscription par circonscription. En géostratégie, on se demande comment on pourrait le faire. Si vous prenez la position des populations avant le début du conflit et si vous le prenez maintenant, comment ramènera-t-on les réfugiés dans les zones qu’ils ont quittées, comment assurera-t-on leur réinsertion ? C’est un processus qui sera très long et compliqué : il n’y a pas de puissance ou un ensemble de puissances extérieures à l’espace yougoslave qui soient en mesure et décidées à le faire. On risque de s’orienter vers l’acceptation par la communauté internationale d’une formule de compromis. Cette solution bénéficiera aux Serbes et aux Croates et pénalisera les Musulmans dispersés dans un archipel formé d’enclaves exiguës. Izetbegovic est de plus en plus isolé à la direction de Sarajevo à l’heure actuelle. Si son successeur est Abdic, cela amènera à des compromis et arrangera un certain nombre de puissances extérieures.
Malheureusement, j’ai peur qu’il n’y ait pas de bon règlement de ce conflit à l’extérieur de l’espace ex-yougoslave. Actuellement, nous vivons une parenthèse dans laquelle les nationalités, les peuples retrouvent une place sur la scène internationale qui leur avait été pendant longtemps déniée. Ils ont soif d’autonomie et de souveraineté et en réclament tous les attributs. Cela les amène à des options qui nous paraissent dangereuses et échappent à notre vision d’un ordre international en Europe. J’évoquais tout à l’heure la division entre Tchèques et Slovaques qui nous paraît irrationnelle mais non pour eux. Donc remise en cause des ordres d’Helsinki, de Yalta, de Versailles et peut-être même de Westphalie. Nous allons peut-être nous retrouver dans une situation proche de la guerre de Trente ans. Je ne crois pas que cela puisse durer. Je pense qu’il y a des signes à l’Est que la Russie replace sur le terrain tous ses éléments de puissance afin d’enrayer ce processus de fragmentation.
De notre côté, ce qui nous manque est une volonté politique concertée pour intervenir. L’Union européenne est divisée, la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (C.S.C.E.) a été incapable de faire face au problème yougoslave dès l’apparition de celui-ci au grand jour en 1991. Le conflit yougoslave est arrivé trop tôt par rapport à ce que la C.S.C.E. envisageait de faire. Le Centre de prévention des conflits (C.P.C.) à Vienne n’était pas en état de fonctionner.L’union de l’Europe occidentale (U.E.O.) n’était pas une structure capable d’offrir à l’Union européenne un moyen d’action efficace même si la volonté d’intervenir avait existé. Alors, on s’est défaussé sur l’O.N.U. Est-ce la meilleure structure pour réagir à des crises de ce genre ? En tant qu’Européen, j’aurais tendance à dire d’emblée qu’on ne peut pas attendre grand-chose de contingents aussi hétéroclites dans l’espace yougoslave. Que font les Ghanéens ou les Kényans en Krajina ? A Sarajevo, on dit qu’il y a trois confessions et qu’on va mettre des contingents français, ukrainiens et égyptiens. Que va-t-il se passer si, dans les zones de sécurité en Bosnie orientale, on met des Tunisiens, des Marocains et des Pakistanais ? Que font les Américains dans l’affaire alors qu’ils ont déjà mal ficelé plusieurs paix en Europe ? Pourquoi attendre d’eux quelque chose de mieux conçu que ce qu’on n’a pas été capable de faire jusqu’à présent ?
Donc, que faire ? Cyniquement, on peut dire : « Jouons Taëf », c’est-à-dire laissons les Serbes jouer la carte qu’ils ont joué jusqu’à présent, qui consiste à occuper en Bosnie 60% du terrain, renforcer leur couloir reliant la Serbie à la république serbe de Bosnie de Banja Luka, consolider leurs positions, laissons les Croates consolider leur Herzeg Bosna et conservons quelques îlots musulmans épars. C’est la situation libanaise actuelle. C’est négliger le fait que le problème serbo-croate n’est pas réglé et que le conflit peut s’étendre à l’Est. Le président de l’Albanie S. Bericha a fait une déclaration récente assez claire à ce sujet : « Il fallait un Kosovo indépendant » et Rugova, président des Kosovars, quoique modéré, a dit que telle était aussi la solution et ce n’est pas l’attitude des Serbes qui va arranger la situation. On n’a pas davantage résolu le problème en Macédoine. Pour l’instant, la bonne solution n’a pas été mise en œuvre : on met des pare-feux pour éviter l’extension du conflit et confiner celui-ci à l’intérieur de l’espace ex-yougoslave.
D’autre part, il existe des pays qui, tout en étant membres de l’Union européenne ou de l’O.T.A.N., lorsqu’ils sont confrontés au problème de l’ex-Yougoslavie, réagissent en Etats balkaniques. On retrouve donc des clivages très proches de ceux des guerres balkaniques qui ont précédé la guerre de 1914-1918. Sur le terrain, on voit très bien que la dynamique de guerre balkanique existe. Comment l’enrayer ? Pour l’instant, la solution n’a pas été trouvée. Celle de l’engagement militaire n’est pas évidente : les militaires sur place sont très réservés à l’égard d’une intervention militaire massive, maintenant, alors qu’il est trop tard. Les Allemands se sont attaqués à la Yougoslavie pendant la dernière guerre mondiale ; ils y ont engagé beaucoup de divisions et ne sont pas venus à bout ni des miliciens de Tito, ni de ceux de Mikhailovic. C’est un terrain très difficile. Déjà, le maintien de la paix est difficile. Aucun n’envisage sérieusement le rétablissement de la paix. La France dit : « Nous allons envoyer huit cents hommes ». Mais que signifient huit cents hommes sur le terrain ? Concrètement, un tiers s’occupe de tâches proprement militaires, un tiers se repose, un tiers est affecté à des missions de soutien. Cela signifie donc trois cents hommes en état de tirer.
Est-ce que l’O.N.U. est la bonne structure d’intervention ? Regardez les endroits où l’O.N.U. est engagée dans le monde. On oublie trop facilement que dans une zone qui paraît apaisée — le Sud-Liban — une force intérimaire de l’O.N.U. est stationnée depuis mars 1978. Elle n’est jamais descendue en-dessous de cinq mille hommes, atteignant à un moment presque huit mille hommes. Elle y est stationnée en vertu d’un mandat renouvelable de six mois. Trente-deux mandats se sont succédés à ce jour. Si l’O.N.U. est la force choisie en Yougoslavie, elle y sera pour longtemps. Qu’on veuille rétablir la paix et ensuite assurer l’application des plans de paix qui seront choisis, demandera du monde et coûtera cher, à un moment où beaucoup d’acteurs ne voudront pas intervenir et où beaucoup de contributeurs financiers sont en difficulté. Qui peut jouer ? Les frappes aériennes américaines avec personnel au sol, je n’y crois pas beaucoup. C’est comme les coups contre le général Aidid en Somalie. On peut vouer les hommes aux gémonies, dire qu’on va instituer un tribunal international pour les juger. On ne peut en même temps en faire des interlocuteurs. Il faut choisir ; or, en Yougoslavie, on n’a pas choisi.

Une marche annoncée : vers la grande Serbie

Alain Finkielkraut : Je participais aujourd’hui à un comité Vukovar-Sarajevo sur la purification ethnique. Je commencerai mon propos par les intellectuels : ceux-ci apparaissent, par rapport aux politologues, aux hommes politiques et aux militaires, comme des moralistes. On attend d’eux un supplément d’âme ; on se dit qu’heureusement qu’ils sont là pour défendre les principes mais il y a un fossé entre les principes et la réalité. Dans le cas précis du conflit yougoslave, ceux des intellectuels qui se sont avisés du danger dès l’invasion de la Slovénie ont fait preuve d’un assez grand réalisme, à la différence des hommes d’Etat. Ils ont compris ce qui allait se jouer et inévitablement se produire. Il n’y a rien eu de surprenant dans cette guerre. Ils ont vu que, contrairement à ce que disent des politique comme Roland Dumas — qui a une responsabilité écrasante dans la guerre —, comme le président de la République faisant dire par son entourage que l’Europe s’est laissée emporter par des pressions germano-vaticanes. Ils ont compris que la guerre n’a pas commencé au moment de la reconnaissance de la Croatie et de la Bosnie-Herzégovine en janvier et février 1992 mais que la désintégration de la Yougoslavie a commencé en 1988-1989 avec la mainmise de la Serbie sur la Voïvodine et le Kosovo, avec la modification de la constitution serbe et ensuite avec le détachement des régions serbes de Krajina et de Slavonie en juillet 1990 et février 1991 et le détachement des régions serbes de Bosnie-Herzégovine en septembre 1991.
Autrement dit, depuis 1988 au moins et de façon inexorable, un Etat panserbe était en train de se constituer et cette constitution était antérieure aux déclarations d’indépendance. Pour les républiques non serbes, le choix était simple : soit la soumission totale sur le modèle du Kosovo, soit l’indépendance. Donc, les autres républiques, à partir du moment où ce mouvement panserbe était en action, étaient condamnées à choisir l’indépendance. Le réalisme était de le comprendre ; les principes le requéraient aussi : on ne peut vanter la démocratie et s’asseoir sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Les unes après les autres, ces républiques ont choisi l’indépendance avec un état d’esprit différent dans chaque cas. La Slovénie l’a choisie avec une certaine jovialité, voire une certaine insouciance et ne s’attendait pas à la campagne militaire qui l’a prise par surprise. Le choix de l’indépendance en Croatie était beaucoup plus douloureux : elle ne pouvait faire autre chose sauf à être province de l’Etat panserbe. Elle savait très bien que cela ne se passerait pas comme cela. Quant à la Bosnie-Herzégovine, c’est avec une certaine hésitation qu’elle a demandé sa souveraineté. On a des conversations enregistrées entre Milosevic et Karadzic où ce dernier demande à Milosevic d’entrer en action dès septembre 1991 et Milosevic lui dit simplement d’attendre.
L’erreur capitale de la communauté internationale a été de défendre l’intégrité territoriale de la Yougoslavie à tout prix, en faisant comme si sa transformation en Etat panserbe n’était pas en train de se produire. Ignorance chez certains, superficialité chez d’autres, malhonnêteté chez d’autres encore qui s’est surtout manifestée en France. C’est pour moi le scandale majeur du président Mitterrand que le soutien indéfectible, jamais démenti, à l’allié serbe qu’il a apporté. Chaque fois que la communauté internationale a fait mine de prendre des sanctions dures contre la Serbie, c’est le président de la République française qui a dit que les menaces militaires contre la Serbie n’étaient pas sérieuses car jamais il ne tirerait contre les Serbes. Dans les moments difficiles, les Serbes l’ont toujours trouvé de leur côté. Il y a une manière bien française de dire deux choses en même temps, de pratiquer simultanément le bombement de torse et la capitulation. On a vu cela avec les actions, unanimement célébrées, du général Morillon. L’autre jour, il disait : « J’ai sauvé Srebrenica ; laissez-moi sauver Goradze ». Phrases extraordinaires quand on sait ce qu’il s’y passe. La France a un art consommé de l’hypocrisie. La capitulation a bien eu lieu. N’oublions pas que la reconnaissance de la Croatie a eu lieu le 12 janvier 1992, soit une semaine après la cessation des hostilités et la signature du plan Vance. Comment cette reconnaissance a-t-elle pu mettre le feu aux poudres puisque la guerre était terminée et que Vukovar était en cendres ? Quelle absurdité que de dire qu’après sa destruction il était encore temps de discuter et de trouver un compromis. La ville était intégralement détruite. Les réfugiés existaient par centaines de milliers. Ce qu’il y a de particulièrement terrible dans cette guerre est cette espèce de deux poids deux mesures entre ceux qui appartiennent à la grande histoire et ceux qui appartiennent à un no man’s land de l’histoire dont on estime que les difficultés et les guerres n’affecteront pas durablement la grande histoire.
Il y a quelque illusion de penser qu’on peut rester à l’écart de ces problèmes. Il est possible que la grande histoire sera aussi affectée s’il y a extension du conflit. Mais la seule division de l’histoire est scandaleuse en tant que telle. Même si demain le monde ne change pas de visage parce que Vukovar a été détruite ; il était de la responsabilité de l’Europe de ne pas le laisser faire et de reconnaître qu’une fois cela fait, quelque chose d’irréparable a été commis. Mais dans le no man’s land de l’histoire, on n’existe pas vraiment et l’on passe en quelque sorte d’inexistence à trépas ; donc il ne s’est rien passé à Vukovar ; le T.G.V. de la grande histoire ne dessert pas Vukovar. Ce que cette guerre nous apprend est de combattre ce non-réalisme sur son propre terrain, mais nous devons nous défaire de cette frontière entre ceux qui appartiennent à l’ordre mondial et ceux qui n’y appartiennent pas. L’ordre mondial laisse des gens en dehors de lui. A Vukovar, c’est-à-dire nulle part.
Je voudrais ajouter un point sur le conflit entre Croates et Musulmans. Il tourmente beaucoup de ceux qui se sont engagés aux côtés des républiques qui demandaient leur indépendance et dénonçaient à la fois l’impérialisme serbe et la complicité de la communauté internationale. Il faut revenir en arrière : le 15 septembre 1991, paraissait dans Le Monde un entretien avec le ministre croate de la défense Mate Boban qui était considéré comme un dur et qui appartient au clan des Herzégoviniens. Il est proche de Tudjman et fort contesté. Or que disait-il ? Il mettait en garde contre le risque d’extension des combats en Bosnie-Herzégovine, trois jours avant la chute de Vukovar. Il disait qu’il fallait empêcher les Serbes de poursuivre leur conquête territoriale pour permettre que les trois peuples constitutifs puissent y vivre en commun. Il y a deux moyens : l’O..N.U. ou la guerre. Cet appel est resté sans réponse parce qu’on parlait de conflit tribal et qu’on renvoyait les interlocuteurs dos à dos. La préoccupation était seulement de limiter le conflit. Aujourd’hui, la guerre s’est étendue et a été plus terrible encore : six cent mille morts, un million et demi de réfugiés, six cent mosquées détruites, deux cents églises détruites, des villages et des villes rasés, deux cent cinquante mille réfugiés musulmans accueillis en Croatie, 78 dans le village olympique d’Albertville. Effectivement, les Croates d’Herzégovine, contre l’avis de l’église croate, de l’opposition croate, des autres Croates de Bosnie, ont choisi de faire prévaloir leurs intérêts territoriaux sur le maintien de l’alliance avec les Musulmans. Le 15 avril, Mate Boban qui a remplacé un Croate plus modéré à la tête des Croates d’Herzégovine, a lancé un ultimatum aux Musulmans de Bosnie qui disait ceci : pour mettre en application le plan Vance-Owen, dans les régions où vous êtes majoritaires, nous passons sous votre autorité et dans les régions où nous le sommes, vous passez sous ma coupe. Comme l’alliance n’était pas viable, les Musulmans ont vécu cet ultimatum comme un casus belli et ont réagi par la guerre. Les Croates portent une part de responsabilité.
Mais, il y a quelque chose d’indigne et de stupide à dire que nous serions les témoins d’une agression croato-serbe contre les Musulmans, fondée sur un pacte. Ce dernier n’a pas d’existence : l’Union européenne, qui a abandonné le plan Vance-Owen, a accepté la tripartition de la Bosnie. Pour Tudjman, c’était attendu car il n’a jamais cru que la Bosnie tiendrait. Il n’y a accord sur rien d’autre, sinon sur ce principe. Quand on regarde la situation sur le terrain, elle n’est pas celle-là. Le plan Vance-Owen était beaucoup plus favorable aux Croates que la tripartition : ils avaient trois régions, notamment dans le Nord et la zone centrale, et ils vont en perdre une. Ils ont voulu avec un égoïsme coupable consolider les régions où ils étaient majoritaires, ce qui n’était pas la même chose que la conquête serbe dans les zones où les Serbes étaient minoritaires — les seules où la guerre a eu lieu et qu’ils voulaient. Aujourd’hui, ils perdent du terrain et c’est une déroute des Croates en Bosnie centrale à laquelle nous assistons. Les Croates perdent ville après ville et les Musulmans sont contraints, étant donné le terrain qu’ils ont perdu par rapport aux Serbes, d’élargir leur base au détriment des Croates et ils le font. Cette tripartition apportera peut-être un cessez-le-feu, sûrement pas la paix. Il y en a qui sont encore en train de conquérir et d’autres en train de perdre. D’autre part, l’un des grands dangers de cette guerre est que le conflit s’embrase à nouveau entre Serbes et Croates. On a assisté à ce référendum en Krajina pour lequel seulement 5% ont voté contre le rattachement à la Serbie : pour ceux qui sont tentés de s’incliner devant le verdict d’un scrutin populaire que tous les non-Serbes et les Croates y ont échappé. L’opposition croate a demandé que soit organisé un référendum sur la Krajina pour les réfugiés. Cela a été refusé par Tudjman. Si les Croates font la guerre sans aviation, cela sera une guerre extrêmement coûteuse. Ils peuvent être sûrs qu’ils seront condamnés par la communauté internationale et qu’ils connaîtront un embargo aussi sévère que celui qui a visé la Serbie. Or, il y a quatre cent mille réfugiés musulmans et croates dans ce pays. Ils ne peuvent pas se payer ce luxe si bien que la seule carte qu’ils ont à jouer est une négociation avec Milosevic qui, en échange de discussions autour de la Bosnie et peut-être d’une restitution de territoires croates situés dans le nord de la Bosnie, leur permettrait de recouvrir leur souveraineté sur la Krajina. Je ne crois pas que la Croatie soit indemne de tout reproche dans cette affaire et elle a joué un jeu extrêmement dangereux en Bosnie-Herzégovine, mais il est absolument idéologique et indigne de parler de guerre civile en Croatie, d’affrontement interethnique ou de conflit tribal. C’est la même bêtise qui continue à nous aveugler sur cette réalité.
Beaucoup de gens ont condamné le nationalisme de ces pays sans voir qu’ils n’avaient pas d’autre choix sauf à accepter une soumission totale à l’Etat panserbe en voie de constitution. Ils se référaient ainsi à la Seconde guerre mondiale. On sort du siècle avec cette leçon : il y a un mal terrible qu’il faut guérir par l’Europe, par l’union, par le dépassement des frontières surtout. A partir de là, les coupables étaient forcément ceux qui dressaient des frontières ; ils ne condamnent pas la Serbie envahissante, mais les Slovènes, les Croates les Bosniaques et les Macédoniens. C’est un étrange usage de la mémoire. Ce n’est pas du nationalisme en tant que tel dont le XXe siècle a souffert, mais du nationalisme hégémonique, impérial ; c’est du pangermanisme. Il faut se souvenir d’un texte publié par Drieu la Rochelle dans les années 1930 : « L’Europe contre les patries ». Il préparait dans ce texte le collaborationnisme qui a été une certaine idéologie européenne. Quand l’Europe allemande est en train de se constituer, il faut que les patries disparaissent et se fondent dans ce grand ensemble. Dans son Journal, il dit que quand les Allemands prennent la Hollande, c’est une petite nation de plus qui disparaît. La Seconde guerre mondiale était piétinement des frontières et abolition des nations. C’était la guerre des nations contre l’empire comme le dit Raymond Aron dans ses Chroniques de guerre. Si vraiment nous voulons faire référence à la mémoire, souvenons-nous au moins de cela. N’accusons pas de nationalisme fasciste ou de national-socialiste, ceux qui veulent échapper en dressant une frontière à l’avidité de l’impérialisme panserbe.

L’alibi humanitaire de l’inaction militaire

Sophie Jacquot-David : Je voudrais revenir sur une question relative à l’action humanitaire. Celle-ci a-t-elle pu résoudre un certain nombre de problèmes locaux ? Y a-t-il une place pour l’action humanitaire ou celle-ci n’est-elle qu’un moyen d’évitement des solutions proprement politiques ?

Eric Sandahl : L’action humanitaire a été associée à deux choses qui la dénaturent. Premier problème : le médiatique et l’humanitaire. J’ai une expérience vécue tirée de la révolution roumaine. J’ai dû m’occuper de la coordination de l’humanitaire au lendemain de la révolution et du passage de Kouchner. Chaque fois qu’on associe le médiatique et l’humanitaire, on entre dans une situation ingérable. Les organisations non gouvernementales ne travaillent bien que lorsqu’elles sont loin de leur chef et des media. Second problème : le mélange du militaire et de l’humanitaire. Dans l’espace ex-yougoslave, on a tout vu. La caricature totale est ce qui vient de ce passer en Somalie où A.I.C.F. reçoit une volée de roquettes américaines. C’est difficile sur un plan pratique parce que les objectifs ne sont pas les mêmes. C’est difficile sur un plan politique, parce que l’humanitaire peut servir d’alibi. On amène les media à braquer les projecteurs sur un endroit — en laissant dans l’ombre les autres — et l’on provoque une prise de conscience qui amène la mauvaise conscience. Quand cette dernière commence à germer, les motivations de l’action humanitaire sont créées. On se défausse des vrais problèmes qu’on ne traite pas. Quand les populations sont massacrées, l’humanitaire signifie qu’elles vont mourir le ventre plein si l’aide humanitaire leur parvient, ce qui n’est pas si facile. L’humanitaire se dévoie lorsqu’on cherche à le coordonner et les O.N.G. ont raison de le vivre mal. Comme élément d’une politique, c’est très dangereux.

Alain Finkielkraut : Nous sommes en phase. Il faut défendre l’action humanitaire des O.N.G. et des particuliers d’un point de vue politique. Quand on s’intéresse aux affaires du monde, on a de plus en plus de mal à se faire entendre. C’est une façon de montrer qu’on n’est pas indifférent. Pour répondre à ce souci, l’action humanitaire offre quelque chose de politique. On ne va pas faire les brigades internationales car les guerres modernes ne s’y prêtent pas. Cela a une vertu politique pour les citoyens qui ne se sentent pas quitte de leur action en regardant la télévision. Restent deux problèmes. Le premier est l’humanitaire d’Etat, dénoncé par Jean-Christophe Rufin et Rony Brauman. Il y a une morale politique : l’humanitaire s’occupe des populations qui ont faim ; l’affaire des politiques ce sont les peuples et les conditions de leur dignité et de leur liberté. La politique ne s’épuise pas avec la prise en considération des populations en danger mais concerne les peuples. Le risque est de se moquer des peuples et de ne s’intéresser qu’aux populations. Une bouche est faite pour manger mais aussi pour parler. Quand on donne manger à la bouche, on peut aussi la faire taire. On l’a vu lors de la visite de François Mitterrand à Sarajevo. On ne s’est jamais posé la question de savoir ce que cette population pensait de ce voyage qui a été très impopulaire en Bosnie-Herzégovine. Les Bosniaques pensaient à tort ou à raison que le 28 juin 1992, date choisie avec un sens du spectacle par le président de la République, puisque c’était la date anniversaire de l’assassinat de l’Archiduc, qu’une intervention militaire était possible, qu’on en discutait dans les chancelleries. Or ce voyage a tout cassé. Même si cette intervention ne se préparait pas, il est clair que la communauté internationale s’est sentie quitte de toute responsabilité envers Sarajevo car un homme seul avait forcé le blocus de l’aéroport. La noria des avions a pu commencer et Sarajevo a pu continuer à être pilonnée et détruite. Le peuple dit : « Nous voulons des armes, une intervention et ne pas mourir », et, sous prétexte de s’intéresser aux populations, on fait venir des vivres et des médicaments. On voit le détournement de l’humanitaire et le défaussement de ses responsabilités propres par le politique. L’action humanitaire sert de cache-misère et de cache-capitulation. Le troisième point, c’est le risque que se développe une mentalité humanitaire qui tienne lieu de rapport au monde, car l’humanitaire, c’est le monde vu sous l’angle de la compassion. On voit des visages brûlés, des enfants qui ont faim ; il faut certes faire quelque chose. Mais la politique, ce n’est pas que cela : c’est la pluralité humaine, des situations, des identités, des exigences, et la nécessité, au sein de cette pluralité, de construire un séjour habitable pour tous. La compassion ne suffit pas ; c’est un rapport pauvre au monde. On ne voit l’autre qu’en tant qu’il souffre et non en tant qu’il parle. Elle est avant le dialogue. Cette mentalité se répand de plus en plus à la télévision car elle ne prend pas la tête. On y voit et l’on fait un chèque. Cela devient une sorte de téléthon universel. Il faut affirmer la nécessité d’une distance entre le politique de l’humanitaire.

Eric Sandahl : Je voudrais aussi évoquer un autre aspect de l’humanitaire : c’est sa superficialité et le fait que cela ne dure pas dans le temps. J’évoquais l’exemple roumain. Il montre comment à une phase d’engouement extrême pour un peuple peut succéder un coup de balancier inverse. Les Roumains ont fait leur révolution en décembre 1989 ; il y a eu un élan pour cette petite sœur latine isolée dans un océan de Slaves et de Hongrois. Pour ceux qui recevaient cela de là-bas, c’était davantage que ce qu’ils pouvaient attendre et même accepter. La Roumanie s’est trouvée terre ouverte par tous les bouts, sous toutes les formes. Six mois après, ils ont voté pour Illiescu ; il y a eu l’épisode des mineurs. Et tout a été terminé. La presse a diabolisé la Roumanie. L’humanitaire est lié au médiatique. On est quitte et on diabolise ce qu’on avait adoré. Si l’on y joint du militaire, on arrive à un télescopage : le militaire n’est pas fait pour accompagner l’humanitaire ; il a besoin de missions claires. Les consignes qu’on reçoit dans l’accompagnement de l’humanitaire n’ont rien de militaire dans l’explicitation même des termes. Les militaires n’ont qu’un élément de la partition à jouer.

Carole Butor : Ne peut-on pas donner à manger du riz et apprendre à penser ?

Alain Finkielkraut : Parfois, on emplit la bouche des gens pour ne pas entendre ce qu’ils ont à dire. En clair, les Bosniaques n’ont pas demandé l’ouverture de l’aéroport et la noria des avions, mais que soit levé le siège de Sarajevo. Nous avons assisté à la mort en direct de cette ville dans des conditions horribles, tandis que se déroulait une action exclusivement humanitaire. Il y a un accompagnement humanitaire de la purification ethnique et qui scandalise les organisations humanitaires elles-mêmes. Sur le plan de la philosophie politique, une grande réflexion naît des hommes engagés dans l’action humanitaire. Ils ont vu comment le politique pouvait s’emparer de l’humanitaire pour ses basses besognes. Quand ils font de l’humanitaire, ils ont aussi des exigences politiques. Voir le militaire ligoté par l’action humanitaire et entendre le politique dire qu’on ne peut intervenir non pas parce qu’il y a des montagnes — on s’est habitué ; au début, on ne pouvait faire la guerre qu’à la Hollande ! — mais parce qu’on a des soldats qui font de l’action humanitaire, qui ne peuvent riposter et qu’il ne faut pas mettre en danger. La mission de ces soldats aurait dû être de garantir la sécurité des Bosniaques et nous n’intervenons pas en Bosnie pour garantir la sécurité de nos soldats.

Eric Sandahl : Il y a un problème de définition des mandats. Envoyer des casques bleus pour faire du symbolique, on a du symbolique. Si l’on veut qu’ils agissent, il faut leur définir une mission. Vous en avez une illustration récente. Dans les trois semaines qui viennent de s’écouler, on ne savait plus quoi faire — notamment après l’enterrement du plan Vance-Owen. Alors on a sorti du chapeau les zones de sécurité. Avec les Russes, nous étions à leur origine ; comme eux, nous disions : « Nous n’irons pas car nous sommes déjà les plus forts contributeurs en Bosnie ». Le problème dans cette affaire est de savoir quel mandat on peut leur donner. On s’adresse un message à nous-mêmes et on ne répond pas à une attente sur le terrain. On envoie des gens pour répondre à nos propres questions. C’est ce qu’ont fait les Américains en Bosnie centrale ; ils parachutaient des vivres ; ils étaient le plus haut possible. Beaucoup de colis sont arrivés chez les Serbes. Mais ce que la télévision couvrait le plus, c’était l’embarquement des containers de vivre.

François Denis : Vous paraissez bien désabusé à l’égard de la mission des Casques bleus en ex-Yougoslavie. Pourquoi ?

Eric Sandahl : On peut certes critiquer les forces de l’O.N.U. Mais celles-ci ont eu sur le terrain une action positive ; cela aurait pu être pire sans elles. C’est comme l’humanitaire ; on peut être critique sur la façon dont il est envisagé, mais il existe un dévouement extraordinaire de l’aide dont une partie parvient. Ce n’est pas parce qu’on n’en voit pas bien l’issue sur un plan politique qu’il faut mettre fin à la présence des casques bleus sur place. Mais le problème des zones de sécurité est qu’on ne peut pas obliger les populations à rester sous l’emprise serbe et à subir la terreur serbe. On a donc décidé de faire des convois de réfugiés qu’on a sorti et amené en zone croate. Voilà comment on se fait piéger. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer. Il faut des casques bleus, à condition toutefois qu’ils aient des missions et des mandats permettant d’avancer vers une solution. Mais, dans certains cas, c’est délibérément qu’ils sont dépourvus de mandat clair.

L’Europe déconsidérée

André Thiéblemont : Une question un peu provocante. Pourquoi cette obsession sur le conflit yougoslave alors qu’on a vécu et vit d’autres conflits tout aussi douloureux, comme au Cambodge, au Liban, en Algérie, où il n’y a pas eu une mobilisation comparable de la part des intellectuels et une même volonté de s’ériger en stratèges ? Pourquoi va-t-on en Yougoslavie — au-delà de l’humanitaire, des droits de l’homme, des bons sentiments ? Au nom de quels intérêts ? N’a-t-on pas, par une illusion historique, l’impression que ce qui se passe dans les Balkans menace directement notre territoire ?

Alain Finkielkraut : Je suis un peu stupéfait de cette contradiction qui consiste à reprocher aux intellectuels de ne pas assez raisonner en stratèges et de leur demander pour quelle raison pratique on va en Yougoslavie et de les placer ainsi dans cette alternative entre la politique et les bons sentiments. Rien de ce que j’ai écrit ou dit ne permet de dire que j’ai raisonné en stratège. Je n’ai jamais donné de conseils militaires précis au gouvernement. Avec beaucoup d’autres, avec des hommes politiques, comme en juillet 1992, j’ai demandé une intervention de la France et ai organisé un débat entre stratèges qui a eu lieu. Certains disaient qu’une intervention totale est impossible, d’autres qu’il ne s’agissait de toute manière pas d’une intervention totale mais ciblée et ponctuelle. Un membre important du Pentagone a démissionné car il s’opposait à l’attentisme de la présidence Bush. Il m’a semblé simplement qu’au moment où la Slovénie accédait à l’indépendance, il eût été légitime pour l’Europe démocratique de lui faire bon accueil. Elle avait eu de plus toutes les raisons d’agir ainsi. Il était de bonne politique pour l’Europe au moins de parler vrai et de désigner le coupable — ce qu’elle n’a pas fait. Si, en effet, la Yougoslavie, c’est important, c’est, comme le dit une formule qui circule beaucoup et qui est irrépressible, que cela se passe à nos portes, c’est à une heure et demie d’avion de nous. Nul n’est situé par rapport à tout. Nous ne sommes pas les spectateurs de la planête mais les habitants de la terre. Nous habitons quelque part sur la terre, en un endroit qui s’appelle l’Europe. Si le centre de l’Europe est si important, c’est aussi à travers de ce que les dissidents de cette région ont dit de cette Europe et qui était inaperçu en Europe occidentale. Or voilà que survient à la porte de l’Europe, mais dans l’Europe quand même, une guerre raciale, une guerre de conquête et une guerre délibérée contre la culture, ce qui est sans précédent : une guerre contre tous les monuments, contre les bibliothèques, les théâtres, les églises, les mosquées. Le serment originel de l’Europe est clair : plus jamais ça. On voit tout à coup l’Europe trahir ce serment l’année même où elle célèbre sa majorité politique. L’une des répercussions à laquelle il faut s’attendre est un dégoût, un mépris de l’Europe. Il sera très difficile de susciter dans l’opinion, après ce qui s’est passé, un volontarisme européen. Encore un post-scriptum : je ne crois pas qu’on puisse parler des intellectuels en général. Nous avons été très peu nombreux à nous mobiliser. Je considère que l’attitude médiatique envers ce problème, étant ce qu’il est, étant donné qu’il s’agit de la première guerre raciale en Europe depuis la capitulation nazie, est incroyablement intermittente, sporadique et méprisante. On n’en parle pas ou mal. Il n’y a jamais de grands débats sur cette question. Les stéréotypes les plus incroyables circulent. Les approximations témoignent d’une indifférence inouïe. Où sont les intellectuels du temps de la guerre d’Algérie ? Voyez le code de la nationalité aujourd’hui ou les lois sur l’immigration : là il n’y a d’aucune difficulté à avoir des signatures.

Eric Sandahl : En Europe, on a toujours eu le problème du traitement des minorités et des nationalités. Le traité de Versailles et les traités annexes n’ont pas réglé ce problème. En 1945, on a mis ces problèmes sous le granit et ce granit vient de sauter. Tant que l’Europe n’aura pas pris en compte le problème posé par les droits des peuples, on aura des germes de guerre. En Europe, l’occasion nous est donnée d’avoir une attitude exemplaire. Tout le monde nous guette. Regardez notre refus d’envisager certaines évolutions depuis 1989. A la C.S.C.E., nous étions trente-cinq. Nous sommes maintenant cinquante-deux ; le Kazakhstan en fait partie. Si nous ne résolvons pas le problème yougoslave, il va se produire ce qui s’est passé à la fin de la guerre quand on a démissionné sur certains points vis-à-vis de pays qui étaient nos colonisés. Nous avons été totalement discrédités et puisque nous n’avons pas résolu leurs problèmes, ils ont voulu les résoudre eux-mêmes. Si nous ne parvenons pas à adopter une attitude efficace, ce n’est plus la peine de parler de construction européenne. On revient alors à la période antérieure au traité de Westphalie : l’état de nature règne. Il faut un minimum d’ordre en Europe : quelle est la dose de déséquilibre que nous pouvons accepter en Europe sans risquer de nous déséquilibrer nous-mêmes ? Les nantis en Europe doivent se colleter avec les vrais problèmes. Le processus yougoslave a des implications sur la cohésion européenne et même la cohésion interne des Etats. Certes, on ne risque pas une guerre nucléaire en Europe. Mais la guerre yougoslave est un test. C’était le pire qui pouvait arriver en Europe et l’on a commencé par le pire. Si nous ne parvenons pas à nous en dépêtrer, il y aura encore pire à attendre.

Patrick Butor : Au-delà des explications que vous avez données, qu’est-ce qui explique que, sachant ce qu’ils savaient, les gouvernements occidentaux n’ont pas mieux réagi au conflit yougoslave ?

Rémy Croella : Est-ce que ce que révèle l’affaire yougoslave — ce qui explique aussi le caractère désabusé des opinions publiques — n’est pas une crise de valeurs ? Est-ce que les peuples européens savent encore au nom de quoi il convient de se battre ? N’en est-on pas réduit en France à une conscience non plus collective mais seulement individuelle ?

Alain Finkielkraut : Sur l’efficacité des démocraties, il est certain que la vie humaine est la valeur suprême et il est difficile de la sacrifier pour la patrie, encore plus pour les autres patries. Le Premier ministre ne fait pas mystère de cela : il ne supporterait pas que reviennent en trop grand nombre des cadavres de militaires français. Cela fait que les interventions ne peuvent être que limitées. De ce point de vue, c’est toute l’ambiguïté de la guerre du Golfe que d’avoir accrédité l’idée d’une guerre sans morts. On se dit donc qu’on ne veut pas faire la guerre, sauf dans les conditions de la guerre du Golfe, qui risquent de ne jamais se reproduire. Il y a eu aussi un problème d’erreur d’analyse et d’impréparation à la sortie du communisme, de stupidité de la pensée démocratique. On s’est dit que la démocratie pouvait s’épanouir dans les formes léguées par le communisme en oubliant que c’étaient des formes impériales et que la démocratie, c’était aussi les nations. Les nations n’étaient pas au rendez-vous de notre idée de la démocratie. On a célébré le peuple, mais celui-ci se décline au pluriel. Il n’y a pas un peuple, mais des peuples. Si l’on avait dit le droit très vite, on aurait pu faire pression sur la Serbie, ce qui nous aurait fait l’économie d’une vraie intervention. De plus, il y a le tropisme pro-serbe du Président de la République et du Quai d’Orsay.
Je ne crois pas, par ailleurs, que l’analogie avec le Liban puisse jouer complètement. Il n’y a pas de nations au Liban, mais des communautés. Même s’il y a un accord en Bosnie, il n’y aura pas de pax serbica. Si les Serbes veulent créer leur grande Serbie et que les Serbes de Krajina se rattachent aux Serbes de Bosnie et à la Serbie, c’est la guerre. Les Croates en prendront le risque en dépit des sanctions internationales qui seront terribles. On se vengera sur eux de ce qu’on n’a pas fait avec les Serbes. D’où la grande difficulté : il est impossible d’avoir Taëf. Il aurait été utile de commencer à faire pression sur la Serbie dès 1988-1989 et notamment au moment de l’instauration d’un régime d’apartheid au Kosovo. A ce moment-là, la Serbie mettait la Yougoslavie au ban de l’Europe, ce que l’opinion publique yougoslave n’aurait pas supporté. Quant à imaginer une manière de regrouper les Serbes, il n’en est pas question. Nous avons fait preuve d’une impréparation sur les rapports entre nations et minorités. Nous avons eu ce grand rêve que la démocratie n’est plus nationale et donc que nous aurions un peuple soviétique démocratique et un peuple yougoslave démocratique. Or le peuple soviétique est une gigantesque imposture et le peuple yougoslave aussi. Pour traiter le problème des minorités, on s’est référé aux années 1930 et l’on a dit qu’il fallait respecter les minorités. Or, le problème n’est pas celui du droit des minorités car les Serbes ne veulent pas du statut lui-même de minorités, car ils ne se reconnaissent pas comme minorité et qu’ils jugent l’idée infamante en tant que telle. Nous sommes dans une situation où ce n’est pas la majorité qui opprime la minorité, mais la minorité qui, appuyée sur une armée très forte, conteste la loi de la majorité. Ce cas de figure a existé lors de l’affaire des Sudètes : une minorité veut être rattachée à une grande nation en expansion. Nous aurions eu les moyens de faire en sorte qu’il n’y ait aucun problème de minorité pour la minorité serbe en Croatie. Nous aurions pu faire pression sur la Croatie pour l’empêcher de faire pression sur la minorité serbe qui voulait faire entendre son expression culturelle, mais le problème n’était pas là. D’ailleurs, quand les Croates réussissaient à s’entendre avec les Serbes en Slavonie orientale dans le cadre d’un Etat autonome, les Serbes ont commencé les massacres, d’abord sur la police croate.
Eric Sandahl : Elargissons notre réflexion sur notre fin de siècle en Europe. Ce qui peut être un point de divergence entre la France et l’Allemagne, c’est l’organisation future de l’Europe, la confrontation du modèle français de l’Etat-nation qui a eu tant de succès en France et le modèle d’une Europe fédérale. Si la France garde ce tropisme serbe, c’est parce qu’elle garde cette idée. Quand la France, après 1918, a été la marraine des Etats-nations en Europe centrale — royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, piloté par les Serbes, grande Roumanie —, ce modèle était suivi. Le modèle allemand conduit à gérer de manière différente le problème des nationalités. Il faut ouvrir à nouveau la réflexion sur ces modèles.