Eloge du discours delorien

Eloge du discours delorien

André-Luc Molinier

Ecrire sur Jacques Delors ! L’idée rebute par avance, l’inspiration fuit, le découragement s’installe. L’étude et la réflexion sur l’action politique offrent tant de contrées inexplorées ; alors pourquoi — à moins d’aimer la mortification — s’arrêter encore sur la morne plaine tant de fois parcourue du delorisme ? Parce qu’il y a un vrai mystère. Passe encore que ce haut fonctionnaire au C.V. idéal, sérieux jusqu’à l’ennui, consciencieux jusqu’au scrupule, et, ajoutent ses biographes, tout à la fois, pragmatique et visionnaire, soit depuis 1985 un patron sur mesure pour une Europe à qui les Etats prétendent ne confier que les questions d’intendance. Mais pourquoi et comment, en France, cet homme gris, général en chef des technocrates bruxellois honnis par le peuple, demeure t-il juché, en haut des sondages, candidat bien solide à défaut d’être très exaltant, pour les présidentielles ? Est-ce que raisonnablement, ce personnage a la stature, le souffle et l’ambition requis pour conduire la France vers le prochain millénaire ?
La réponse ne fait pas de doute. Jacques Delors, parangon de l’homo politicus des années 1990 incarne le résumé irréfutable de ce que la société contemporaine a été capable de sécréter et des vertus, en quoi, aujourd’hui, elle se reconnaît. En démantelant le syncrétisme du discours delorien, on y trouvera les ingrédients indispensables constitutifs du parfait vademecum pour candidat aux plus hautes responsabilités. Allons y voir.

Le laboratoire oulipien du lieu commun

On n’a pas attendu Jacques Delors pour découvrir ce que François-Bernard Huygues appelle la langue de coton. La langue de bois était celle de la rigueur impitoyable des idées, la langue de coton est celle qui n’énonce rien ou tout ; redondante, floue, creuse, elle pense pour vous, et paralyse toute contradiction. Nombreux sont les clairvoyants, les professeurs de certitudes, adeptes de ce « parler vrai » dont on peut vérifier le caractère irréfutable et universel par l’impossibilité qu’on a de lui opposer la proposition négative contraire. Les Lang, Léotard, Rocard, Sarkozy et tant d’autres sont maîtres en cet art où Jacques Delors ne se défend pas mal non plus. Exemple : cette phrase « cotonnière » prononcée au sommet de Copenhague « la croissance économique est une nécessité mais n’est pas suffisante ». Sûr qu’on aurait du mal à soutenir l’inverse. On peut ainsi piocher dans le discours du président de la Commission de ces truismes élégants qu’il martèle comme autant de convictions politiques et qu’il puise au besoin chez les (bons ?) auteurs. « Il faut être inventeur de simplicité » (Pierre Massé). Pourquoi faire compliqué ? « Il vaut mieux faire que paraître » (Jean Monnet). En effet. Mais où Delors innove par rapport à tous ses rivaux, c’est dans l’oulipianisation de la langue de coton. On sait que les adeptes de l’oulipo, la littérature potentielle, les Calvino, Perec, Queneau introduisaient des contraintes mathématiques dans le récit, en particulier des structures combinatoires. Jacques Delors a été à bonne école. Ainsi, les variations qu’il propose sur « l’Europe sera européenne ou ne sera pas », dérivation oulipienne de la fameuse sentence de Malraux, se débitent au gré des discours et des auditoires : « l’Europe sera pluraliste ou ne sera pas », « l’Europe sera unie ou ne sera pas », « l’Europe sera forte ou ne sera pas ». Le jeu est sans fin. Il semble convenir à chacun. Après trop de mensonges, trop d’idéologie, trop de promesses jamais tenues, il est doux d’entendre ces riens ronronnants. Jacques Delors, ainsi parlant, a toujours raison et en France, on a toujours aimé les Monsieur Perrichon.

Le devoir de grisaille

C’est à Michel Rocard, un expert, qu’on doit cette étrange notion de « devoir de grisaille » qui repose sur une confusion, regrettable entre sérieux et rébarbatif. Fabius, Balladur et d’autres savent faire. Mais Delors les surpasse. Jacques Delors est sérieux, la cause est entendue et tous les hebdos du jeudi fourmillent d’anecdotes charmantes sur sa capacité de mettre ses dossiers sur la table et ses collaborateurs autour à des heures indues. Ainsi nous apprend son service de presse : il est un rien masochiste au point que pour se reposer, son truc, c’est de changer de boulot. Bravo ! Delors est aussi, pardon de le dire, sinistre. Sans doute parce que ce qu’il a à nous dire est grave. Parce qu’aussi la nature même des dossiers communautaires, où coexistent la technicité la plus complexe et la subtilité de la diplomatie exigent une modération que seule la platitude monocorde du discours parait garantir. Parce que, peut-être, les contraintes matérielles de la traduction simultanée inspirent des stéréotypes et le rythme tronçonné de l’élocution. L’ennui est que la grisaillerie delorienne n’est pas consubstantielle à l’Europe. Elle ne tient pas à l’inévitable désabusement après plus de dix ans de semi-pouvoir. Elle remonte aux origines du personnage. Delors apparait ici comme un symbole de la vie politique française où tout se passe comme si la grisaille était l’habillage et le gage même de la compétence. Attention, tout ceci n’interdit pas un zeste de lyrisme ornemental, il faut bien la « part du rêve ». Cela donne par exemple « Faisant écho à l’idée de la Maison Commune chère à M. Gorbatchev, je proposerai une équipe différente sous la forme d’un village Europe, avec en son sein une solide maison communautaire » (Strasbourg, 17 janvier 1990). On sait le goût des Français pour le pavillon individuel, modeste mais solide. Et comme si cela ne suffisait pas, Jacques Delors conclut « Il faut planter la fleur espérance dans le jardin européen » (discours d’investiture de 1992)… On ne ballade plus le citoyen avec des discours sur la nouvelle frontière, les grands défis. On propose aux Européens un gentil « Sam suffit ». Le calcul n’est pas mauvais. Cela peut faire une majorité. Vive le cocooning en politique !

Le non professionnalisme

Heureux les cœurs purs ! Car l’affection des Français leur appartient. « Mon passé n’est pas une carrière, c’est un périple » dit Jacques Delors. Ce genre de sentence ne laisserait pas d’interpeller les bac philo. Contentons-nous de rappeler qu’étymologiquement « carrière » vient du latin carrus (le char) et que « périple » a pour origine grecque periplos : navigation autour. Autour de quoi ? On l’ignore, cela n’a guère d’importance. Fluctuat nec mergitur, la vertu delorienne gît précisément dans le caractère non professionnel de l’itinéraire politique. Pas de marche forcée vers un destin politique, où tous les coups sont permis, du moment qu’on franchisse toutes les balises classiquement disposées : le mandat local, puis national, le destin ministériel et plus peut-être. Non il s’agit ici d’une lente déambulation, on n’ose pas dire d’une errance — dix-sept ans à la Banque de France des années au Plan, huit ans à la Commission européenne. Il a vu, il a appris, il a compris le monde si difficile. La politique n’est qu’un accident, au mieux une conséquence. D’ailleurs, chez lui, il n’est pas question de parti, mais de club, de réseaux, d’amitiés. Les quadras de la gauche n’avaient-ils pas voici peu décidé eux aussi d’offrir aux Français rien moins que « leur jeunesse et leur amitié ». Les Français n’en n’ont pas voulu.
Au demeurant, le peuple n’est pas leur problème et la réflexion du général de Gaulle sur Valéry Giscard d’Estaing ne vaut plus. Les nouveaux politiques, ceux qui séduisent, ont tous des rapports distants avec l’électeur. Il y a longtemps que le suffrage universel est suspect et qu’on a plus de respect pour les battus que pour les vainqueurs. Qui se souvient du scélérat Rémy Montagne qui naguère osa battre Pierre Mendès France ? Comment s’appelle l’adversaire injustement élu de Bernard Stasi en 1993 ? Pourquoi le crédit médiatique dont jouit Brice Lalonde est-il intact quelle que soit l’ampleur des échecs électoraux — européennes de 1989 ou législatives de 1993 ? L’idéal demeure bien sûr de ne pas du tout affronter l’électeur : Bernard Kouchner s’épargne l’obstacle. Barre et Balladur ont attendu d’accéder au sommet par une autre face pour redescendre, solidement assurés, vers les profondeurs des urnes. Quant à Jacques Delors, exempté d’élections — qui se souvient de son bref passage à la mairie de Clichy en 1983 —, il sait, d’instinct, qu’il n’est pas fait pour l’électeur et inversement. Et s’il vient à l’oublier, on s’empresse de le lui rappeler, c’est ainsi que les ministres danois ont tout fait pour éloigner Jacques Delors de la campagne référendaire de Maastricht, sachant que l’intrusion du président de la Commission aurait réveillé les partisans du « non ».
Michel Jobert, s’était, voici quelques années, simplement trompé d’adverbe. A « l’ailleurs », il eut dû préférer « l’autrement ». La politique « autrement » façon Delors, n’est-elle pas au fond la plus sûre qui prémunit contre le peuple ceux qui clament avoir fait vœu de « non professionnalisme ». La compétence supposée, mais communément admise, et une certaine connivence avec la presse suffisent à rendre et pour toujours les battus ou les dispensés du suffrage universel inatteignables. Parce qu’il n’a jamais couru après une fonction (sic), il va de soi que le bien commun passe avant toute chose, y compris avant son destin personnel. Jamais donc, c’est promis, de démagogie, de vaines promesses. Jacques Delors est un homme aux mains propres. Comme on les aime.

Jacques le fataliste

La vie politique a réhabilité les discours sur la méthode : la méthode Rocard, la méthode Balladur. On observera que la manière de faire compte plus que l’action accomplie. Autrement dit, on a le droit d’aller dans le mur à condition que cela soit méthodiquement. Passons. De la méthode Delors, on lit qu’elle emprunte au pragmatisme des pères fondateurs (le plus grand marché après l’acier et le charbon) et le reste suivra. On pourrait ajouter que ce pragmatisme (mot élégant qui signifie pilotage à vue) se satisfait d’un sens aigu du fatum, une sorte de vision marxo-chrétienne de l’histoire. Le singulier mariage du pragmatisme et du fatalisme donne un discours type qui le plus souvent se décline en trois phases : 1. L’incantation « demain il sera trop tard ». Cela vaut pour tout, l’écologie et la monnaie, la Yougoslavie et l’aide aux pays du Sud, le G.A.T.T. et la T.V.H.D. Comme toute incantation, celle-ci s’accompagne d’une incapacité à agir qui tient autant sinon plus au système institutionnel qu’au tempérament de l’homme. 2. La menace « retiens-moi ou je fais un malheur ». On sait combien à Paris comme à Bruxelles fût agitée l’arme suprême de la démission. Arme dérisoire et prétentieuse, propre aux hommes irremplaçables sans doute, mais dont on admettra volontiers qu’elle est la seule que les traités et les dirigeants politiques des douze concèdent au président de la Commission. Cette séquence du discours connaît une variante utilisée en période de crise sur le mode redoutable du « je suis tenu par le devoir de réserve, comme tout fonctionnaire… Mais je n’en pense pas moins et même. Je parlerai un jour ». 3. La mortification du « je vous l’avais dit » Delors avait tout prévu et d’ailleurs les thuriféraires du delorisme (il y en a) jurent que cet homme est un visionnaire. Il a eu raison en 1983 mais pas en 1981. Il a eu raison sur l’Allemagne mais pas sur l’U.R.S.S. De fait, l’honnêteté intellectuelle commande de dire que dans son action européenne, Delors a démontré une constance et une persévérance digne d’éloge. On sait ce que lui doit le grand marché de 1992, on ignore peut être que dès 1985 il appelait de ses vœux l’Europe sociale (dont viennent d’éclore les embryons, charte sociale de 1989, protocole social de Maastricht, Livre Vert de 1993) et qu’il souhaitait en 1988, déjà, une initiative européenne de croissance que les sommets d’Edimbourg et de Copenhague quatre ans plus tard ont consacré. Aujourd’hui comme hier, Delors, à la Rocard, rédige des Livres Verts et Blancs, prépare des rapports et convoque des comités ad hoc — chers souvenirs, du conseil économique et social et du Plan réunis — Est-ce cela faire le visionnaire ?
Mais ne confondons pas vision de l’avenir et opiniâtreté. Delors en a rêvé — c’était un pari pascalien —, l’Europe l’a fait. Certes, mais pour quel résultat ? Pour reprendre une métaphore cycliste, sport très cher à Delors, le centième du Tour de France sait en gravissant l’Aspin qu’il lui restera quatre cols à franchir… et qu’à condition de persévérer et d’appuyer fort sur ses pédales, il arrivera au bout, bien sûr … Mais ce n’est pas à sa pédalée souple, son sens tactique ou son panache qu’on demandera de dynamiter le peloton. L’Europe, mérite t-elle ou ne veut-elle qu’un grégario fut-il de luxe ou qu’un maillot jaune à la Walkowiak ? La France devra-t-elle se contenter d’un intendant las, d’un général du train, qui lui promettra de la sueur et des larmes, mais jamais de bouquet de vainqueur ? Avec Delors, quoi de neuf ? Rien. Plus rien.
On n’échappe pas à son destin, et l’itinéraire personnel de Jacques Delors en atteste. Fils d’employé de la Banque de France, employé à son tour puis cadre modèle de cette estimable institution, voici que le président de la Commission parachève une boucle historique. Lui, l’héritier des prolétaires de Nazareth, le militant jociste et cédétiste le ministre des finances des nationalisations, va, grâce aux réformes qu’il a voulues dans le cadre de l’Union européenne, non pas restituer la Banque de France aux deux cents familles à qui elle avait été confisquée. (il lui reste un fond de socialisme) ni au peuple, mais à une escouade de technocrates — sûrement honnêtes et scrupuleux — qui lui ressemblent sans doute… Le tour de force de Jacques Delors est d’avoir réussi à imposer cette réforme comme une paisible évidence. Est-ce à dire qu’une autre paisible évidence va s’installer aussi dans l’esprit public : qu’en ces temps frileux et moroses, Delors a toutes les qualités requises. Résumons : l’innocuité du propos, la modestie des ambitions, la pureté des intentions, une façon d’avancer sans illusion au fond. Il n’y a pas mieux. Un détail cependant, l’article 157 du Traité de Rome énonce que les membres de la Commission européenne « sont choisis en raison de leur compétence générale et offrant toutes garanties d’indépendance ». Qualités deloriennes sans nul doute, mais précisément, la compétence générale et l’indépendance garantie, exigibles de tout fonctionnaire ne sont-elles pas celles qu’aucun « politique » ne peut oser sérieusement revendiquer ? D’où il ressort que Jacques Delors n’est pas un homme politique ?