No reading

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Nicolas Tenzer

Il faut lire les publicités qui encombrent nos boîtes aux lettres. J’ouvre machinalement et par réflexe l’une d’entre telles qui m’assène en gros caractères : « MONSIEUR TENZER VOUS N’AVEZ PAS LE TEMPS DE LIRE » et ajoute « Voici une idée originale pour vous faire aimer la littérature. 10 francs seulement ». A témoin, avec leurs photographies, on voit notamment Paul 10 ans, Stéphane 20 ans, etc. qui, eux non plus, « n’ont pas le temps de lire ». Aimer la littérature pour 10 francs, l’offre était alléchante. Et, de plus, il s’agit de « gagner son temps » — comme disait une autre annonce.

La littérature en zappant

De quoi s’agit-il ? De fiches-résumés en quatre pages présentant l’œuvre, l’auteur, des citations. Le répertoire est vaste : Les fleurs du mal, les Essais de Montaigne, La chartreuse de Parme, etc. Deux fiches accompagnaient l’envoi : Le Père Goriot et Les liaisons dangereuses — l’auteur de cette dernière fiche avertit même qu’il s’agit d’« un livre efficace, mais qui doit être lu avec précaution ». Il faut protéger le petit Pierre de la tentation d’imiter Valmont et la malheureuse Magali de singer la Merteuil — dont il est rappelé qu’elle finit mal.
L’argumentaire visant à nous convaincre d’acheter ces fiches est détaillé et nous invite à adopter une nouvelle philosophie de la lecture. Grâce à ces résumés en quatre pages, nous aurons accès à « une nouvelle [nous soulignons] façon d’aimer la littérature ». Car il y en aurait plusieurs et l’ancienne étant dépassé — comme toute chose ancienne —, il faut mettre la mention « nouveau » sur l’ancien, comme sur les paquets de lessive — le nouveau roman n’étant d’ailleurs pas au programme. Ainsi les parents retrouveront « le plaisir de lire » — les fiches ou les œuvres ? Ne précisons pas : on ne sait jamais à qui la publicité parviendra. Mais leur fonction est aussi utilitaire : elles seront essentielles aux étudiants pour « préparer avec succès les examens » — l’éditeur doit penser (ou savoir) qu’on ne lit pas les textes originaux et intégraux dans les D.E.U.G. littéraires et que la littérature est quasiment bannie des autres formations supérieures. Ces fiches sont présentées comme de « véritables armes culturelles » (sic). Et, comme il ne faut pas brusquer les plus jeunes des écoliers : « les résumés, clairs et précis, aideront vos petits “Balzac en herbe” à s’initier en douceur aux grands classiques par morceaux choisis [c’est plus bref que le Lagarde et Michard]. Avec les doubles fiches, vos enfants bénéficieront d’une avance culturelle appréciable pour entamer — sereins — le cycle secondaire ». Je pensais qu’on n’enseignait plus la littérature au collège ? En plus, on aura un coffret de rangement qui nous permettra de « vagabonder d’une époque à l’autre » : après tout, l’âge de la lecture est aussi celui du saute-mouton et la différence entre l’un et l’autre n’est pas si grande puisque ce sont des loisirs. Quelle concurrence pour Jean de Bonnot qui nous affirmait jadis dans ses publicités qu’il valait mieux avoir peu de livres pourvu qu’ils fussent beaux — ce qui établit une secrète filiation entre Jean de Bonnot et les fiches-cuisine : la littérature considérée comme un ornement. Ici, il est préférable d’avoir plusieurs fiches qu’un seul ouvrage. Ce n’est même plus la littérature intégrale, mais la littérature tronquée. On renverse tout. A lire, avec modération.
Mais comme la cellule de base reste encore la famille, ne la détruisons surtout pas. Au dos de l’image sympathique de Caroline, 8 ans, et François, 37 ans, il est dit : « Le meilleur moyen de se cultiver, c’est encore de le faire en jouant ! » Et à ce jeu, est-il précisé, « tout le monde sera gagnant ». « Tous les gagnants auront tenté leur chance », comme le dit la Française des Jeux, qui aime les truismes davantage que la loi des probabilités. Littérature et jeu : même combat — en tout cas mêmes moyens publicitaires. Bref, la littérature en zappant, aisée à pratiquer devant son petit écran. Finie la littérature comme plaisir solitaire — entendez égoïste. La littérature était un vice — « impuni », disait Larbaud — ; la fiche lue en famille, c’est la communion et même l’absolution en kit. Là aussi, on sera tous gagnants : « Nous irons tous au paradis » (bis).

Le loisir de l’homme moderne

La littérature telle que présentée ici n’est plus composée d’œuvres auxquelles on accède car ce n’est plus une discipline visant à l’acquisition d’une sensibilité, mais un savoir creux, précisément vide de tout plaisir. C’est parce qu’elles ont un côté sinistre, contraire au rêve et à ce bonheur de lire, que ces fiches sont nauséabondes. Et l’on voit de quelle société elles nous parlent : l’homme est si seul qu’il ne peut, par la lecture, rester dans sa solitude ; il a besoin de l’illusion de la lecture conviviale. La littérature, dans ce contexte, a déserté le champ scolaire et son insupportable austérité pour devenir une partie de la « culture ». Comment avoir la prétention de faire aimer quelque chose qui n’est plus appris, alors que les enseignements qui permettaient d’y accéder se défont ? On a vu que la publicité d’Atlas reposait sur une double tromperie : c’est cela qu’on demande à l’école ; voilà ce qu’est la grande littérature — comme les philistins parlent de la « grande musique ». Or, non seulement l’école devient muette sur le plan littéraire, n’offrant plus d’accès — ou peu — aux œuvres intégrales — en cela seulement littéraires — et devient une école où l’on ne peut sentir, goûter, aimer un texte, mais la littérature devient chose extérieure, passage obligé — mais sans qu’on y passe vraiment. Parce que précisément ce qu’on nous propose n’est pas de la culture, on est aux antipodes de la culture pour tous. Ce n’est pas ainsi que la culture deviendra véritablement populaire.
Il n’est pas utile de jouer les grincheux en dénonçant le commerçant par correspondance ayant formé l’idée de ces fiches si « efficaces ». Les affaires sont les affaires et l’accroche « vous n’avez pas le temps de lire » est sociologiquement vérifiée. Son entreprise est seulement dans l’air du temps : la littérature est d’autant plus, et au sens propre, valorisée — comme valeur d’échange, entrant dans le commerce, comme avoir et non comme être — qu’elle est moins pratiquée. Lorsque le jeu anesthésie le contact risqué avec le texte — comme ces parents bourgeois qui souffrent que leurs enfants regardent la télévision plus que de raison mais vont veiller à ce qu’ils ne lisent pas trop tard le soir —, il ne reste que des choses à consommer. Car attention, lire nuit gravement à votre santé.