Au cœur du media-bovarysme. Récit d’une expérience de lecture de L’Evénement du Jeudi par un survivant de l’expédition

Au cœur du media-bovarysme. Récit d’une expérience de lecture de L’Evénement du Jeudi par un survivant de l’expédition

Marin de Viry

Si c’était une vision du monde, ce serait celle qui s’empare de l’automobiliste verbalisé.
Si c’était une rhétorique, ce serait une dialectique sonore recherchant vainement dans une chicane enragée ses propres fondements.
Si c’était une esthétique, ce serait une forme dans laquelle se coulent les lecteurs dans leur hebdomadaire, afin qu’unis dans la chaleur du contentement de soi, ils s’autosaisissent du temps présent et passé et de tous les domaines de l’activité humaine pour les citer à comparaître au tribunal des classes moyennes.
Si c’était un texte fondateur, ce serait l’Apocalypse des bourgeois indignés.
Une lecture approfondie d’une dizaine de numéros de L’Evénement du Jeudi appelle des images simples dans lesquelles la banalité la plus parfaite cherche à se sauver d’elle-même par un dévoiement trop timide pour être efficace, et trop spectaculaire pour n’être pas ridicule. Un film qui décrirait la tentative d’un père de famille pur redevenir play-boy ou d’une pensionnaire pour écrire un livre révolutionnaire sur les mœurs privées, garderait le même coût de ratage dans l’excès et de retour douloureux à l’enfermement initial que cette plongée dans le racolage faussement sulfureux.

La fiction du centrisme héroïque

Comment être centriste sans demeurer toujours raisonnable ? Voilà le drôle de drame fondateur de L’E.D.J., le concept, comme on dit. Sa vocation est de pallier l’inconvénient majeur du centrisme, qui est de prendre congé de la grandeur, de l’espace, de la violence et des distractions du tragique. En s’éteignant, en régulant, en prenant acte de la complexité, en ratiocinant aux marges, en grignotant des compromis, en manifestant la volonté de ne pas trop en avoir, en parlant juste assez haut pour laisser comprendre qu’on ira pas trop loin et juste assez bas pour pour ne pas s’entendre, en refilant en douce des éteignoirs, en bottant en touche comme une équipe italienne à dix minutes du coup de sifflet, en se métamorphosant en bouc émissaire à force d’avoir peur de la violence des autres, le centriste finit par être un peu à l’étroit entre une prudence à venir et le poids de ses reniements.
Il faut des distractions, que diable, et le garde des sceaux n’y suffit point. Les centristes ont atteint une perfection dans la transparence qui donne l’aspect du vide à tous les lieux qu’ils investissent. En arrivant au stade suprême de la furtivité, les hommes du centre ont ressenti un certain besoin de compenser dans une saturnale quelconque la tension qu’ils ressentent à force de frustrations pour devenir invisibles, inaudibles, ectoplasmiques.
Il n’existait point, avant que paraisse L’E.D.J., de maison de tolérance qui jouât ce rôle de défouloir à citoyen adepte de la régulation de tout par sa moyenne et où il pût prendre le masque de Néron, tagger la cage d’escalier et consulter l’encyclopédie des histoires belges tout en restant entre soi. C’est maintenant chose faite, et notre hebdomadaire a dû sauver des foyers que la frustration de ne rien vouloir faire avait à la longue menacés d’implosion.
Pour attirer la grande masse de la clientèle potentielle, l’E.D.J. s’appuie sur une sirène : Jean-François Kahn. Rendons hommage à la séduction de son chant : au fond, il est le même que celui de ses lecteurs ; sur la forme, il en est le fantasme héroïque. Il est d’autant plus troublant qu’il ressemble à l’appel de la maison centriste, mais d’une maison qui aurait été reconstruite par quelques héros énergique et inaugurée par un talent original pendant que la galère centriste faisait le tour de la mer de l’ennui, au milieu de faux périls.
Le centriste, lié au mât de ses inhibitions, aveugle volontaire et sourd consentant, qui a traversé tous les espoirs et toutes les transcendances sans faillir, en cultivant l’art de la sieste imposée à soi-même, craque enfin, car le piège est trop subtil. La sirène J.F.K. chante Portrait of a centrist as a hero, dans un arrière-monde hebdomadaire où Feydeau équivaut Goethe, et Offenbach, Wagner.
Que devient le ménage du lecteur séduit par la rhétorique de derviche tourneur de Jean-François Kahn et de l’hebdomadaire tentateur ?

Après la chute

Comme l’histoire finit mal car le héros n’a pas résisté, nous entrons ici dans le roman moderne, celui d’après la chute. Le scénario s’articule autour de l’idée que le centriste égaré du droit chemin et le journal tentateur forment un couple fusionnel et désagréable à autrui.
Fusionnel : trente francs le numéro ! Un club ! Un courrier des lecteurs colossal frisant l’exploitation du lectorat par les journalistes ! Un appel à contribution constant ; testez l’eau de votre salle de bains, rédigez un programme pour la France ! (n° 368).
Désagréable à autrui : en dehors de la rhétorique incomparable de J.F.K., on citera au hasard de l’ordre où ils arrivent les titres et sous-titres suivants : « Qui croire, comment croire ? », « Un peu de Dieu et le caddie plein », « Hippocrate est fatigué » (sur la corruption des médecins), « On achève aussi les syndicalistes », « Les chevaliers blancs de la presse sont tombés dans la gadoue », « Langue de bois, tête de noix ».
Dans cet enfer ontologique du couple cultivant frénétiquement un fantasme de supériorité qui serait risible s’il était clairement annoncé comme destiné à relâcher l’étreinte, à la manière des jeux de collégiens anglais, il se trame des complots où la décoction rhétorique de J.F.K. est l’arme du crime. Contre toutes les supériorités, réelles ou supposées, contre tout ce qui se dérobe à la bêtise, contre tout ce qui est essayé parce que ça n’a pas encore marché, contre tout ce qui a marché parce que c’est déjà établi, et contre tout ce qui fait mine de ne pas spontanément se réduire aux simplifications d’un journaliste à demi-ivre du sentiment bovaryste d’avoir tout pigé, J.F.K. oppose un art assez maîtrisé de la polémique à base de bonneteau rhétorique. On voit l’idée de départ, on croit la suivre mais celle qu’on croit reconnaître à l’arrivée comme étant la même était l’idée contraire : vous avez perdu trente francs.

Le paradoxe furibond, ornement d’une indignation sans objet

Tout opposer à n’importe quoi, en allant chercher chez l’ennemi des contradictions qui n’existent que pour son public « chauffé » par l’annonce d’un scandale ou d’une supercherie intellectuelle, est la plus simple des perversions du métier de sophiste de J.F.K. Son art atteint avec le numéro sur les élites (n° 398) un sommet dont l’encadré sur l’« intellectualisme » français et ses perversions donne un bon aperçu. Ouverture en isme, sur une figure classique de la filiation honteuse : « Enfant adultérin de l’aristocratisme et du snobisme petit-bourgeois, l’intellectualisme, en effet… ». Lecture de l’acte d’accusation des intentions d’on ne sait qui, puisque l’intellectualisme n’est pas incarné, sauf scoop : « L’intellectualisme, en effet, a édifié autour de l’espace culturel une cloison étanche qui le met à l’abri aussi bien des interpellations vulgaires que des exigences de la communicabilité ». Dans la série, « Ne dites pas à mon chef que je suis poujadiste, il me croit cadre commercial d’une boîte de communication », c’est bien joué.
Allant de la dénonciation du mal au constat de culpabilité sans passer par la case débat, J.F.K. poursuit dans la description sous-jacente des caractéristiques de la bête : « Pas de compte à rendre ! L’obscurité, ici, n’est ni une douloureuse nécessité, ni le signe d’une difficulté à vivre, mais un garant d’impunité. Ainsi, le dialogue de soi avec soi, forcément insondable, ne sera pas souillé par on ne sait quelle démagogie consumériste ». L’hydre prend forme, c’est un intellectuel égoïste et poitrinaire, jouisseur et inverti, plein de mépris pour la canaille qui fait ses courses au supermarché et qui, elle, ne ment pas. J.F.K. a sorti sa plume de justice, celle qui fait le procès d’intention d’une instance qui n’existe que pour cristalliser les allergies à un type imaginaire, l’intellectuel méprisant, diabolisé dans l’intellectualisme. « A cette aune, tout créateur est Van Gogh ou Lautréamont dès lors que sa production se dérobe à la compréhension immédiate. La difficulté devient, paradoxalement, une condition du sens ». Ils nous prennent la tête, les salauds ! Plus loin : « La sophistication devient le gri-gri de la pensée molle, la volute, l’escamotage de toute idée claire. Le baroque n’est plus un art, mais le camouflage d’une confusion. […] Pour échapper à ce “meilleur” qui le méprise, le consommateur se rue vers le “pire” qui le flatte. En cela, l’intellectualisme fait le jeu du vrai populisme, celui qui tue la culture ».
Résumons : un petit lutin « Isme », vivant dans les jardins du Luxembourg, dont l’existence est voué au jeu sadique de ne rien produire mais d’abuser les gogos, déguisé en artiste perplexe et souffrant, fabrique de la complication pour le plaisir d’emmerder le monde en l’éblouissant de son narcissisme. Mais J.F.K. s’est approché de lui déguisé en prosateur hermétique — il fait cela très bien — et a reconnu sous son masque la figure millénaire du petit marquis, de l’homme de lettres mondain et improductif, passé maître en l’art d’intéresser les foules à sa stérilité. Lacédémone, réveille-toi ! Rappelons aux artistes qu’ils sont là pour produire du sublime, et qu’ils ne nous gonflent pas ! Sinon la foule qu’éclaire l’E.D.J., frustrée de n’y rien comprendre, et désespérée de ne pas retrouver en Sollers les accents universels et familiers de François Villon, en Tal-Coat la franche évocation de nos racines qui nous ravit à la vision de L’Angélus du soir, déambulera au pas de l’oie dans les galeries d’art contemporain aux cris de « Halte à l’ésotérisme, on veut y voir clair ». J.F.K. est un grand démocrate installé sur la dunette d’où l’on voit poindre le fascisme ; qu’on ne dise pas qu’il ne nous a pas prévenu.
Nous suggérons humblement que le risque n’est pas si grand, qu’il est à vrai dire nul, car ce n’est ni le problème, ni le bon raisonnement, ni le sujet, ni rien du tout de pertinent . Mais quelle mouche pique donc un journaliste pour se lancer dans cette description ridicule des rapports du public à l’art, dans des termes qui eussent été judicieux pour écrire le scénario du Retour de Don Camillo IV ?
Pour abolir cette rage, une sanction honnête dans l’au-delà nous paraîtrait l’obligation de méditer pendant dix mille ans, faite à la rédaction de l’hebdomadaire et aux lecteurs qui auraient pris du plaisir à le lire, les passages sur les distractions des Pensées, notamment celui dans lequel tout le malheur du monde vient de l’incapacité des hommes à demeurer en repos dans une chambre, source de toutes les tentations, dont celle d’écrire des billevesées sur des sujets dont on n’a pas une notion élémentaire. Cette pensée vengeresse, nous en convenons, nous vient particulièrement de la lecture du numéro du bicentenaire de l’exécution de Louis XVI, un des plus soutenus dans le genre du dialogue entre le crétin des Alpes et l’histoire de France (n 429).

La Révolution revisitée par un sondage ad hoc

Après une couverture qu’une connaissance même sommaire de la psychologie des profondeurs oblige à voir comme un acte manqué, puisqu’elle est partagée entre l’annonce enfin révélée de la culpabilité du roi et une série de portraits en col d’hommes politiques contemporains barrés de rouge avec la mention « ils ont déjà servi », le cœur de l’article nous propose une enquête façon « au fil de la Vologne ». Avec des encadrés sur le récit exclusif des dernières heures, une déclaration de Thierry Ardisson qui a dû forcer sur l’omelette aux champignons du Crillon pour déclarer devant une centaine de chouans très people « le procès de Louis XVI fut le premier procès stalinien », et l’inévitable sondage « quali » qui permet de savoir ce que nos parlementaires auraient voté au procès de Louis, pensent de l’exécution de Robespierre, et le cas qu’ils font des idéaux républicains d’alors et de la vitalité du principe aujourd’hui. Il faut reconnaître que l’E.D.J. a réussi à ramasser des réponses tellement bêtes qu’elles justifient quatre numéros de dénonciation de l’incurie de la classe politique actuelle. Bel exemple de fabrication d’une corde à nœuds à partir de rien : je te pose une question débile, tu me réponds une insanité, je te pourfends dans le numéro suivant, et on existe ensemble.
Chaban en Fouquier-Tinville : « Oui [j’eusse voté la mort], car il y a eu haute trahison par appel aux armées étrangères… » Il oublie de guillotiner une dizaine de rois de France qui n’étaient pas au courant de la jurisprudence républicaine de temps de guerre. Max Gallo, forcément tragique : « Décréter la mort d’un homme, fût-il roi, est un acte barbare. Mais la guerre est barbare […]. Dans cet affrontement impitoyable, la mort du roi devenait inéluctable ». On notera l’effet de ressac (le barbare recouvrant le barbare) et les allitérations propres à la rhétorique de la grandeur républicaine. L’E.D.J. est un endroit mal choisi pour exprimer le remord de n’être pas Michelet. Brice Lalonde, soft dans un rôle à contre-emploi : « Non, ce n’était pas nécessaire, ça aurait épargné une vie ». Oui-da. Manque Marguerite Duras, pour le bonheur de notre santé mentale. Bilan : Louis XVI s’en sort, mais sa bonne femme, c’est vraiment limite, et la « une » fait la synthèse : « Son exécution fut un crime, et c’était un brave homme, mais… »

Seul un miracle…

Louis XVI ! Un « brave homme » ! Mais qu’une colombe descende du ciel pour expliquer à J.F.K. la différence entre Jean Carmet et le roi de France ! Entre la géopolitique et une visite guidée du musée du Lego ! Entre l’art moderne et l’abus de crédulité ! Entre un éditorial et un interminable échange de fond de cour entre le maire de Champignac et un khâgneux raté en phase de bouffée délirante !