Italie : éthique et politique pour une nouvelle République

Italie : éthique et politique pour une nouvelle République

Giuseppe Sacco

La crise de l’ordre post-fasciste qui a régi l’Italie pendant cinquante ans ne cesse de s’aggraver. La classe politique est atteinte de plein fouet ; mais le monde économique et industriel est aussi de plus en plus gravement touché. Le moteur principal du renouveau est la magistrature, et à juger du nombre et de la complexité des « affaires » sur lesquelles elle conduit ses enquêtes il est facile de prévoir que son action va continuer avec une intensité accrue pendant un temps indéfini, ce qui fait craindre, par ailleurs, qu’un « coup de torchon » ne vienne mettre un terme à l’action des magistrats.
A plusieurs reprises on a prononcé, à propos des changements en cours dans la péninsule, le mot « révolution ». C’est probablement trop dire, car à l’écroulement évident des équilibres internes, et surtout internationaux, sur lesquels se fondait un régime de plus en plus replié sur soi-même, et qui avaient engendré une formation sociale proche de la nomenklatura de type soviétique, ne correspond (sauf pour le système électoral) aucune proposition et aucune idée vraiment nouvelles.
Dans la mesure où cette crise démolit un système qui aux yeux des Italiens n’était plus tolérable, il s’agit d’un phénomène sur lequel on pourrait donner un jugement favorable. On pourrait le considérer comme l’occasion longuement attendue pour remplacer une classe et des institutions politiques universellement critiquées par une démocratie plus accomplie, et pour en arriver à une moralisation durable de la vie publique et à un meilleur rôle de l’Etat.
Cependant, la pars destruens de ce processus ne s’accompagne pas d’un flux de propositions relatives à la pars construens qui devra suivre. C’est un manque d’autant plus grave que le décalage entre les aspirations de la société et la classe politique apparaît grandissant. La protestation de l’opinion publique n’est pas prête à se laisser satisfaire du sacrifice d’un bouc émissaire, si visible et symbolique soit-il (Craxi, Andreotti), ni d’un blanchiment des partis politiques. Cette protestation n’a cependant produit jusqu’ici que peu de propositions ou, à l’inverse, comme si elle voulait se tenir à l’écart, épouvantée par l’extension de la gangrène et l’ampleur de la tâche que la reconstruction implique. C’est comme si toute la société montrait un manque de recul par rapport à la crise, qui l’empêche de réfléchir sur la manière de refonder la République.
Ce recul est probablement impossible, pour le moment au moins, si l’on est immergé dans le tourbillon de l’Italie. Mais au séminaire tenu au printemps à Oxford n’est non plus apparue aucune idée sur la façon d’éviter, au-delà de quelques changements de personnes, de sigles, et de rhétorique, qu’après la tempête soulevée par la magistrature, les nouveaux dirigeants du pays ne reviennent « à la normale », aux pratiques politiques classiques, transformisme, corruption et clientélisme en tête. Les précédents historiques — comme la rénovation gaullienne de la vie politique française en 1958 — ne sont pas d’une grande utilité. Même si le passage de la Quatrième à la Cinquième République est un précédent instructif, il peut être déroutant si l’on ne tient pas compte des grandes différences qui existent entre l’Italie et la France et qui ne tiennent pas seulement à la force et au rôle de l’Etat, mais à la nature et à l’expérience historique de la société, et qui se manifestent aujourd’hui par le fait que, dans la péninsule, le discrédit investit non seulement les institutions politiques, mais aussi l’administration et le patronat, ce qui serait impensable en France. L’élite culturelle n’est pas davantage épargnée, car son caractère « organique » — au sens gramscien — par rapport aux partis politiques la rend incapable d’assumer un quelconque rôle innovateur.
La comparaison entre l’expérience internationale de la France et celle de l’Italie dans l’après-guerre est davantage instructive, car la société politique française n’a pas connu l’influence directe et écrasante des anglo-saxons, qui a lourdement influencé la vie politique italienne du post-fascisme, et n’a pas été soumise aux contraintes internationales sous lesquelles a été créée, après la défaite militaire de 1945, la République italienne. Cette influence et ces contraintes visaient à imposer la création, et la survivance à tout prix, d’un régime « à l’occidentale », malgré la proximité de la menace soviétique que rendait plus crédible la force électorale (et, dans l’immédiat après-guerre, même militaire) des communistes italiens. Or, une fois que cette menace a disparu, l’impératif pro-occidental a perdu sa signification militaire et politique au moins en partie, car le choix de l’Italie pour la société ouverte reste immuable et même renforcé. Le relâchement de l’ordre mondial, et donc de l’encadrement dans le bloc occidental, qui est à l’origine du bouleversement actuel de la société italienne, met la péninsule dans une condition enfin comparable à celle dont la France a joui au moins à partir de 1958 et permet un regard nouveau sur le passé et l’avenir de la République née en 1946 .
Le paradigme international est, en effet, le point obligé de départ pour comprendre la crise italienne et pour aborder, en même temps que l’analyse de chacune de ses multiples facettes, la discussion sur les principes de base dont un nouveau régime devrait s’inspirer.

Le paradigme international

En science, un paradigme se définit comme un ensemble de questions examinées sur la base d’un ensemble de données acquises ; et un changement de paradigme consiste dans l’abandon d’une façon de penser une science et le passage à un nouvel ensemble de questions . Or, la crise du paradigme international dans lequel avait été conçu le régime postfasciste en Italie apparaît de plus en plus inquiétante, à cause de la profonde mutation de la plupart des contraintes auxquelles ce régime était censé trouver une réponse. La disparition de l’U.R.S.S. et de la « menace » qui expliquait l’acceptation par le peuple italien de l’inamovibilité au pouvoir d’une « coalition anti-communiste » axée d’abord sur la Démocratie chrétienne, puis sur le Parti socialiste s’est en effet accompagné d’un relâchement de l’action de « surveillance et protection » exercée sur l’Italie par ses alliés occidentaux.
S’est donc mis en place un nouveau paradigme international, dans lequel il est beaucoup moins dérangeant pour l’ordre établi, et donc enfin possible, que les juges commencent à enquêter sur la corruption de la classe politique pro-occidentale et que l’opinion publique se retourne contre ceux pour lesquels elle avait jusqu’alors continué à voter, tout « en se bouchant le nez ». Dans le nouveau contexte international, la corruption n’est plus aussi « paradigmatique » qu’avant, lorsque tout le monde la connaissait et l’estimait inévitable en raison de l’inamovibilité dont cette classe politique bénéficiait du fait que la seule autre voie possible était le P.C.I., lequel était, à tort ou à raison, identifié avec Moscou. L’ancien paradigme une fois dépassé, un ensemble de données acquises peut être abandonné et la politique peut être abordée par un ensemble de questions nouvelles.
L’impact des facteurs internationaux n’est cependant pas seulement « paradigmatique », c’est-à-dire qu’il n’est pas limité au fait que le relâchement de la tension Est-Ouest et, partant, du contrôle de chaque superpuissance sur ses alliées autorise la société italienne de s’interroger sur la manière d’améliorer la qualité de son gouvernement. Cela a été vrai dans une phase initiale, lors du déclenchement de la crise du régime anti-communiste. Mais après une année de tourmente judiciaire et politique de plus en plus violente, de nouveaux « paradigmes internationaux » ont commencé à apparaître et, même s’ils restent embryonnaires et contradictoires, ont exercé de nouvelles contraintes sur tous les pays, dont l’Italie. Ces contraintes sont d’autant plus fortes et les questions qu’on peut désormais poser sont d’autant plus novatrices que le vide laissé par l’écroulement de l’ancien paradigme est grand .
Aux conséquences du « relâchement » des contraintes extérieures de l’époque de la guerre froide semblent s’être progressivement ajoutées les conséquences internes des préoccupations suscitées à l’étranger par l’ouverture en Italie des « dossiers » du demi-siècle post-fasciste, ouverture à laquelle différents acteurs internationaux ne peuvent assister sans régir activement, chacun à sa manière. Par exemple, l’ouverture du dossier portant sur le soutien financier de la Stasi est-allemande à l’extrême gauche italienne n’est pas sans répercussions en Allemagne et la mise à jour des rapports entre mafia et politique au cours de la guerre froide a un impact certain outre-Atlantique.
De façon similaire, l’écroulement du vieux paradigme international pourrait rouvrir certaines dossiers internationaux qu’on pouvait considérer comme clos. Cela pourrait être le cas des « comptes de l’après-guerre » entre l’Italie (ainsi que l’Allemagne et le Japon) et les pays qui avaient été leurs ennemis pendant la seconde guerre mondiale. En effet, l’Italie, comme la R.F.A. et le Japon, grâce à leur position stratégique dans la confrontation Est-Ouest, avaient dû être rapidement transformés en alliés du monde anglo-saxon et avaient ainsi évité de payer le coût de la défaite. Pour comprendre la composante étrangère de la crise italienne, il faut tenir compte non seulement des conséquences du désintérêt de la part des puissances extérieures dans lequel l’Italie est tombée avec la fin de la guerre froide et l’écroulement de l’U.R.S.S., mais aussi de nouvelles formes d’ingérence dans la lutte interne de pouvoir. Les accusations contre M. Andreotti (qui, avec un paradoxe qui n’en est pas un, a confié sa défense à un avocat américain), ainsi que le retour du terrorisme, le parallélisme évident entre la crise de la mafia et du crime organisé sicilo-américain, les nouvelles rumeurs à propos des services secrets, en fournissent autant d’indices.

Fin du projet national ?

La crise italienne, dans sa dimension économique, a connu une évolution similaire. Au début elle a été vue surtout comme une crise budgétaire de l’Etat , dont la mesure et l’urgence auraient été mises en lumière par les engagement du traité de Maastricht. Or, si celle-ci existe, comme le montre la disproportion entre le P.I.B. et la dette publique, elle n’explique pas tout, et surtout n’est pas l’enjeu principal de l’affrontement politique. En effet, non seulement les Italiens renâclent à boucher les trous gigantesques créés, comme le montrent les enquêtes judiciaires, par les gaspillages et les abus du régime des partis, mais les abus de la nomenklatura ont tellement discrédité les concepts mêmes de politique et d’Etat que la révolte fiscale est considérée comme sacro-sainte. Pour la même raison, la privatisation intégrale des entreprises publiques est tenue pour une nécessité impérieuse.
Le passage au privé, ce qui dans les circonstances actuelles signifie souvent le passage aux étrangers, des sociétés d’Etat semble devoir être un des facteurs marquant de la transition vers la Seconde République. Cela ne signifie pas seulement, comme en France, « la fin de l’économie mixte » . Ce qui est désormais en question en Italie est l’abandon pur et simple de la stratégie économique et industrielle qui a accompagné, et en partie déterminé, la naissance et l’histoire de l’Etat national dans la péninsule : une politique fondée sur un rôle central de l’Etat pour garantir l’autosuffisance de l’Italie dans les technologies et les secteurs qui, les uns après les autres au cours des derniers deux siècles, ont été considérés comme indispensables aux ambitions d’une puissance qui voulait faire partie du « concert européen ».
Ces privatisations marquent la fin d’une politique industrielle volontariste qui a toujours été liée au « projet national » italien, à partir pratiquement de la Restauration. L’idée, chère déjà à Dante et Machiavel, de réunir toute la péninsule en un seul et puissant Etat, n’avait trouvé des forces sociales assez déterminées à l’imposer qu’après le Congrès de Vienne, où Metternich avait fait attribuer aux Habsbourg les régions de l’Italie du Nord dont l’industrialisation avait réalisé, dans le cadre du grand espace napoléonien, un formidable bond en avant. Entre l’impossible retour à l’avant-Waterloo et l’étouffement dans le cadre étroit de l’Autriche, l’idée d’un grand marché national italien, animé par une politique de puissance et donc d’armement, ne pouvait pas manquer de s’imposer. C’est ainsi que Milan devint le haut-lieu du patriotisme unificateur et que Brescia, grande productrice d’acier et d’armes à feu, fut connue sous le nom de « Lionne d’Italie ».
Le Royaume d’Italie issu du Risorgimento se donna des ambitions de grande puissance militaire, navale et coloniale, dont la structure industrielle se développa en parallèle avec l’action publique d’armement et d’équipement. Dans la même vague d’industrialisation entraînée par la demande publique peuvent être classés la politique d’équipement ferroviaire — une « cure de fer » destinée à parfaire l’œuvre du Risorgimento —, la création dans un pays sans fer ni charbon d’une sidérurgie destinée à doter le royaume d’une flotte de cuirassés, l’effort gigantesque fourni pendant la première guerre mondiale par les secteurs chimique et mécanique ainsi que par l’industrie automobile naissante, la recherche fasciste de l’autarcie et le développement d’une industrie aéronautique d’avant-garde, ainsi que — encore après la défaite militaire de 1945 — la création de l’E.N.I. et le défi de Mattei aux grandes compagnies pétrolières.
Cette tradition, traînée dans la boue par la gestion scandaleuse des derniers temps, est aujourd’hui reniée au nom d’une logique pure de marché, de privatisation et de dénationalisation de masse. C’est une attitude sûrement rationnelle, mais qui marque un tournant qu’on ne devrait pas prendre, comme on le fait, presque en cachette, sous la pression d’un consensus de principe dont on ne peut connaître la durée et d’exigences de budget qui ne sont parfois qu’un prétexte. Aucun débat explicite n’a lieu à ce sujet, car un tel débat reviendrait à prendre acte du fait qu’on remet en cause l’existence du projet national italien, comme projet économico-industriel, mais aussi comme projet politique et étatique, et même comme projet de société et de groupe humain qui partage une identité collective.
Sans avoir explicité les termes de cette dernière question il est difficile d’aborder le problème du type d’institutions les plus appropriées pour l’Italie d’après la guerre froide. Se faire une idée sur le sort actuel du « projet national » italien, tel qu’il a été poursuivi depuis l’écrasement militaire de l’Empire napoléonien, est indispensable pour passer de la pars destruens à la pars construens de la révolution dans laquelle l’Italie est engagée. La crise actuelle paraît donc avoir un sens plus large : après l’écroulement de l’U.R.S.S. on risque de revenir aux questions qui étaient à l’ordre du jour avant la naissance du communisme comme mouvement, c’est-à-dire non seulement avant la révolution d’octobre mais même avant la Commune de Paris. Or, en Italie, 1870 est l’année de la prise de Rome et de l’achèvement presque complet de la révolution nationale dont la campagne d’Italie des armées révolutionnaires avait été le détonateur.

Représentation et gouvernabilité

La question institutionnelle est vue, à présent, surtout comme une conséquence de la crise d’un régime parlementaire ayant dégénéré en régime des partis et de la difficulté extrême avec laquelle un nouveau système électoral est mis en place. La question connaîtra probablement plusieurs rebondissements et les réformes successives séviront pendant plusieurs années. Il n’est donc pas superflu de se poser le problème du système électoral, dans l’hypothèse où l’on veut rester dans le modèle de la république parlementaire.
Dans ce système politique, où le pouvoir exécutif est l’expression du Parlement, les élections législatives doivent répondre à deux finalités en partie contradictoires : le but de la représentativité et le but de la gouvernabilité. La gouvernabilité est privilégiée par tout système électoral garantissant à la majorité une marge au Parlement qui mette le gouvernement à l’abri du chantage des intérêts particuliers. Au contraire, il est facile de reconnaître, dans la loi électorale presque purement proportionnelle avec laquelle a jusqu’ici fonctionné la démocratie italienne, le choix pour la représentativité.
Comme la Constitution dans son ensemble, cette loi électorale date des années où se mit en place la guerre froide et a été conçue d’un commun accord entre deux groupes d’élus, l’un communiste et l’autre anti-communiste, qui faisaient leurs choix politiques dans une situation d’incertitude. Ni Togliatti ni De Gasperi ne savaient en effet lequel des deux blocs obtiendrait la majorité aux élections qui devaient avoir lieu une fois promulguée la constitution républicaine. Chaque bloc craignait que ce soit l’autre, et cette crainte le poussait à préférer un système électoral favorisant plutôt la fonction de contrôle et de veto de l’opposition que celle d’initiative et d’action du gouvernement.
En plus, dans la logique de Yalta et de la guerre froide, c’était le fait d’être dans la zone de contrôle militaire de l’U.R.S.S. ou des Etats-Unis et rien d’autre qui déterminait, comme Staline l’avait expliqué à Milovan Djilas, l’imposition d’un système social et politique. En Italie, l’orientation politique du gouvernement, comme sa capacité à gouverner, était donc garantie de l’extérieur, en l’occurrence par le fait que le territoire italien se trouvait — au mois provisoirement — dans la zone de contrôle militaire occidental. Bref, la « gouvernabilité » était garantie par le soutien américain à la Démocratie chrétienne, comme dans les pays de l’Est la fonction politique du gouvernement était déléguée à Moscou.
Dans le bloc occidental, cependant, cette dévolution de pouvoir à la puissance hégémonique présentait une complication que le bloc soviétique ne connaissait pas. Etant donné que le système social « imposé » par la puissance leader, les Etats-Unis, était la démocratie, la recherche du consensus le plus large possible était obligatoire à l’intérieur de chaque pays du bloc, sauf cas extrêmes et politiquement marginaux, tels le Portugal ou la Grèce, où la démocratie américaine devait s’accommoder de l’alliance avec des gouvernements autoritaires.
En Italie, où la capacité de l’exécutif à gouverner était limitée par cette dévolution de facto de ses pouvoirs à la puissance leader, la fonction de représentativité devenait donc prééminente et la proportionnelle s’imposait, avec même un « prix de minorité ». Les élections, d’autant plus fréquentes qu’elles étaient vidées de signification politique effective — au fur et à mesure que le régime se stabilisait et que l’« irremplaçable » classe politique anticommuniste se convertissait en caste nomenklaturiste —, devenaient ainsi un substitut de la politique impossible et se transformaient en un moment de sollicitation du consensus. Amato a souligné la continuité des partis post-fascistes par rapport au Parti National Fasciste des années vingt et trente. Mais l’on pourrait aussi faire le parallèle entre les élections des derniers temps et les congrès du M.S.I., où l’on ne décide rien — tout étant déjà établi en haut —, la fonction étant purement de propagande et mobilisation.
Une prétendue redécouverte de la possibilité de gouverner — même aux dépens du consensus — a été, après l’échec dans les années 1970 du « compromis historique » entre le P.C.I. et la D.C., la carte majeure de la stratégie craxienne. Craxi se voulait, comme Nakasone, le symbole de la fin de l’après-guerre et il pensait devoir aller au-delà du maigre rôle de représentation que lui donnait le dix pour cent du P.S.I. Avec ces 10% il voulait faire « beaucoup de choses », c’est-à-dire concentrer en ses mains un pouvoir suffisant pour gouverner, ce qui — dans un pays où tout intérêt est suffisamment représenté pour exercer un pouvoir de veto — passait à travers un troc criminel : Craxi acceptait de couvrir et de favoriser une corruption diffuse à toute la nomenklatura en échange de la renonciation à entraver son pouvoir. Un raccourci vers la gouvernabilité qui explique, en partie au moins, l’absurdité de son projet institutionnel, la République présidentielle avec un Parlement qui, lui, aurait dû rester élu à la proportionnelle
Ce système de concentration du pouvoir, contradictoire en soi, ne pouvait que conduire tôt ou tard au scandale et à la faillite, même s’il n’avait pas été condamné par le délire égocentrique de Craxi, qui s’est manifesté progressivement, et sa petitesse politique, visible surtout par sa pénible ambition à s’enrichir personnellement. Ce ne serait pas qu’un épiphénomène si, encore à l’été 1993, la vieille classe politique qui, dans une tentative désespérée de survivre, s’accrochait à l’idée de la représentativité, n’avait essayé — sans succès — de se dédouaner en choisissant comme bouc émissaire un Craxi désormais dévergondé comme chef indiscuté du « parti des voleurs » .
Avec le cadavre politique de Craxi, on essayait ainsi d’enterrer aussi l’idée de la République présidentielle. Mais la question de l’élection directe du chef de l’exécutif, qu’il soit ou non aussi chef de l’Etat, continue à se poser, car l’évolution (imposée par les Italiens au référendum du 18 juin 1993) vers un système électoral à l’anglaise, corrigé avec l’élection d’un quart des parlementaires à la proportionnelle, ne suffira pas à garantir la gouvernabilité.

Une nouvelle éthique publique

Le volet le plus connu de la crise italienne est celui de la corruption. Sans vouloir refaire le travail des magistrats en nettoyant les étables du régime anticommuniste, une réflexion s’impose sur l’éthique du régime qui devra succéder à celui qui est en train de s’effondrer. En premier lieu, se pose la question de la possibilité d’imposer la moralité par la loi. Et quelle moralité ? La moralité a un très grand nombre de dimensions, et aujourd’hui on a, en Italie, tendance à la réduire à une morale unidimensionnelle, axée sur le respect — plus « moderne » — de « l’argent des autres », comme dans le passé elle était fondée sur la seule dimension de l’honneur sexuel ou familial.
Le problème des différentes dimensions de la moralité se pose cependant de manière plus générale. Dans la société traditionnelle, des raisons socio-technologiques expliquent la priorité donnée à la préservation de l’unité familiale, raisons liées au rôle que celle-ci avait dans la conservation et la reproduction de la société, rôle qui — grâce à la « modernisation » — serait remplacé par des liaisons fondées sur l’argent. On peut se demander cependant s’il n’y a pas là un élément de « pouvoir », dans le sens où, de même que la priorité accordée à la moralité sexuelle garantissait la stabilité du système de pouvoir à l’intérieur de la famille, et donc la préservation de la cellule de base de la société, le respect de l’argent des autres (dont l’argent public représente une variante moins bien perçue) garantit lui aussi la stabilité du système de pouvoir à l’intérieur de la société marchande. Ce respect de l’argent garantit aussi la préservation de la structure même de la société « moderne » fondée sur une division du travail entre sujets qui n’ont aucun rapport autre que celui de l’échange, et d’un échange qui se passe à distance (physique et culturelle) toujours plus grande.
En perspective, cependant, une société dont la moralité publique serait fondée seulement sur le respect de l’argent des autres apparaît déjà dépassée. Dans la société actuelle, le pouvoir est de plus en plus fondé sur le contrôle de la vérité, ou tout simplement de l’information (aussi bien sous sa forme pure, que sous celle, qui a survécu au système précédent, d’acquisition du pouvoir économique par l’accès à des informations privilégiées). Ce pouvoir est aux mains de groupes difficilement assimilables aux catégories connues et l’on peut se demander si une éthique publique (si elle doit être encore une fois uni-dimensionnelle) ne doit pas être désormais fondée sur le droit à la parole. En d’autres termes, si un mécanisme de l’information (et de liberté des media) qui permet une critique impitoyable de ceux qui (tels les voleurs craxiens) agressent le pouvoir avec le moyen de la guerre précédente (c’est-à-dire, par l’appropriation de l’argent des autres), ne doit pas être considéré fondamentalement contraire à la morale dans la mesure où il laisse toute liberté de mensonge aux groupes économiques qui contrôlent l’information générale et qui pourraient vouloir l’utiliser dans le but d’acquérir plus de pouvoir, comme il arrive dans le cas des délits d’initiés dans un but d’enrichissement.
Se pose ainsi le thème général du mensonge. Avec La Rochefoucauld on pourrait le considérer comme un hommage à la moralité, donc un instrument d’imposition d’une limite aux agissements potentiellement non respectueux de la règle éthique de la part des hommes. Aux Etats-Unis, au contraire, le mensonge en politique est considéré comme une violation assez grave de l’éthique publique pour mettre terme à une carrière. Le cas Nixon-Watergate est exemplaire. Mais dans notre hypothèse d’une société fondée sur une forme de pouvoir lié, plutôt qu’à une forme de production, au contrôle des connaissances et de la « vérité », on en arriverait à une « politique du mensonge », où celui-ci serait utilisé, comme autrefois l’argent et le contrôle des moyens de production, pour exclure les autres du pouvoir et perpétuer une société globale stratifiée par castes d’initiés.
Si l’on accepte ce point de vue, on pourrait en arriver à la conclusion que la révolution qui secoue à présent l’Italie, menée comme elle l’est par des juges enquêtant sur une nomenklatura qui cherchait surtout à s’enrichir — juges que les media ont transformé en idoles des foules —, ne liquiderait que des formes dépassées de comportement contraire à la morale. La capacité de ces juges d’imposer une nouvelle éthique publique adaptée aux formes que le pouvoir aura demain et non aux formes qu’il avait hier, en apparaîtrait réduite presque à zéro.
En ce qui concerne l’efficacité de l’action judiciaire pour imposer une nouvelle éthique publique, en emprisonnant ou en contraignant à démissionner des hommes jusqu’alors tout-puissants, la magistrature peut non seulement éliminer des politiciens corrompus, mais donner de sévères avertissements qui vont rester gravés pendant un temps considérable dans la mémoire de la classe politique tout entière et de la nomenklatura qui prospère en son ombre. Mais la limite de l’action judiciaire est que les juges ne peuvent intervenir que ex post, lorsque les dégâts sont déjà faits. Ils peuvent soigner mais non vacciner une société de la maladie de la corruption politique.
Cela dit, l’accroissement du rôle social et politique de la magistrature est indéniable dans toutes les sociétés avancées. La « révolution des juges », qui depuis un an et demi secoue si violemment l’Italie, n’est pas un phénomène purement italien. En France aussi, bien que de façon moins violente, les scandales dévoilés par des juges courageux, ont contribué à ébranler le pouvoir socialiste, laissant à l’électorat le soin d’achever la démolition. Partout, par ailleurs, l’impuissance à prendre des décisions d’importance cruciale a déterminé une sorte de fonction de remplacement.
Les juges seraient-ils des techniciens de la moralité ? Seraient-ils appelés à régir le gouvernement dans des situations exceptionnelles, lorsqu’il y a défaillance de la politique ? Le cas allemand, où la cour constitutionnelle a été appelée à prendre la plus politique de toutes les décisions possible — celle d’envoyer des soldats à l’étranger — est un symptôme de cette substitution, même s’il s’agit en partie d’une tentative de donner le plus de « moralité » possible à une décision déjà prise, celle de récupérer pour l’Allemagne le rôle de puissance militaire et de liquider ainsi les interdits de la défaite et des crimes commis par les nazis. Mais on pourrait donner d’autres exemples tels, aux Etats-Unis, l’intervention des cours suprêmes, fédérale et des Etats, pour refaire le découpage des circonscriptions électorales ou, en Italie, la condamnation de la municipalité de Rome à imposer des limites à la circulation pour lutter contre la pollution, un pas que le municipalité n’osait pas franchir toute seule, par peur de la réaction électorale des commerçants.
On a fait remarquer que les circonstances politiques actuelles en Italie sont assez exceptionnelles pour justifier que la justice joue un tel rôle « technique ». Le moment est assez grave pour que le poste de Président du Conseil des ministres soit pourvu par le gouverneur de la Banque d’Italie et non par un homme politique à part entière ; c’est la première fois que cela se passe depuis la démission de Mussolini, en 1943, lorsque le Roi avait confié le rôle de Premier ministre au chef d’état-major des armées. Mais le caractère exceptionnel du moment politique ne peut pas suffire à compenser le manque alarmant de sens des institutions dans un Etat de droit que montre ce choix « technique » et une certaine incompréhension des principes sur lesquels devra se fonder une « deuxième République » si elle veut répondre à la demande qui monte de la société pour une démocratie plus accomplie.

Choisir

La « révolution à l’italienne », bien qu’elle réponde à un besoin criant et qu’elle soit largement soutenue par l’opinion, pose néanmoins la question des limites de l’action des différents pouvoirs.
Le rôle politique des juges répond à la nécessité urgente d’une politique de lutte contre la corruption et de nettoyage généralisé. L’accession du gouverneur de la banque centrale à la tête de l’exécutif se comprend également par l’obligation immédiate de donner aux marchés internationaux un signal fort de la volonté de mettre de l’ordre dans les finances publiques. Cependant, les deux sont en contradiction avec d’autres nécessités à plus long terme, mais de plus grande envergure, celle de dépasser le régime de la nomenklatura et de donner vie à un nouveau régime politique, fondé sur une division nette des différents pouvoirs étatiques ainsi que sur la multiplication des acteurs sociaux. Ceux-ci, dans la société post-industrielle, ne peuvent plus être seulement les forces politiques et syndicales de masse et les lobbies organisés. Dans une société atomisée, où chaque individu est porteur d’une grande variété d’intérêts qui méritent tous d’être protégés, les garanties fondamentales ne peuvent être fournies que par un équilibre entre pouvoirs constitués et contre-pouvoirs spontanés et même éphémères.
La gestion du court terme, l’évolution politique au jour le jour de la crise italienne ne vont toujours pas dans la direction qui mènerait à un renouveau institutionnel. L’usage impropre des pouvoirs n’est pas la meilleure recette pour en arriver à une nouvelle République. Aux magistrats, ainsi qu’aux autres personnes qui, occupant des positions publiques non électives, dans les grands media de masse ou à la banque centrale, ont acquis un pouvoir de plus en plus déterminant, il faut imposer de choisir. Car de la clarté des rôles, c’est-à-dire du choix des carrières et des incompatibilités, dépendra la différence entre la nouvelle République et l’ancien régime, où la complicité de la nomenklatura, l’affiliation au parti et au courant comptent infiniment plus que le rôle de service dont les individus sont théoriquement investis.
Si les magistrats doivent être les techniciens de la moralité publique, de même que la banque centrale la vestale de la sévérité monétaire, leur rôle s’apparente au sacerdoce et leur totale indépendance doit par conséquent être payée par la renonciation au « siècle », aux plaisirs et aux honneurs de la vie mondaine. Si l’autonomie de la magistrature doit être protégée des débordement possibles des autres pouvoirs, le système tout entier doit être prémuni contre les risques d’un gouvernement des juges. Ce gouvernement-là n’aurait en effet qu’un seul instrument pour entrer en rapport avec le citoyen, celui de le mettre sous enquête. Or, dans la société médiatique, où la mise en accusation fait la « une » des informations du journal télévisé, tandis que le procès n’est même pas une « story », le pouvoir des juges est devenu un « pouvoir illimité de guillotine », contre lequel les garanties de procédure, telles la présomption d’innocence ou l’habeas corpus, ne suffisent plus.
Bref, dans la société médiatique qui sera celle de la nouvelle République, l’obligation de choisir est aussi centrale au bon fonctionnement du système démocratique de sélection des élites que le fait d’être choisi à travers le mécanisme électoral. En principe, dans une démocratie effective, certaines fonctions à haute visibilité devraient s’accompagner d’une incompatibilité avec les mandats électifs ou autres fonctions publiques jusqu’à cinq ou dix ans après la fin des fonctions. Il n’y aura, par exemple, jamais de « Deuxième République » si l’on reste avec une Cour constitutionnelle telle qu’elle est aujourd’hui, une forteresse du régime des partis et des méthodes de la nomenklatura, au point que le même membre de cette Cour qui l’avait présidée lorsque fut établi le monopole d’Etat en matière de radio et télévision a pu devenir par la suite président de la RAI, la société qui justement a longuement profité de ce monopole.
Le même principe devrait logiquement s’appliquer aux fonctions qui impliquent pouvoir de fait ou pouvoir technocratique, tel la responsabilité de la politique monétaire. En effet, si l’on peut entreprendre une carrière élective après avoir occupé une fonction administrative, on peut facilement être poussé à prendre des mesures « populaires » ou éclatantes au cours de la première . Des règles tacites ont existé dans ce domaine (par exemple, les anciens gouverneurs de la Banque d’Italie ne pouvaient pas devenir ministre du Trésor), mais elles sont tombées en désuétude : phénomène qui fait partie de la naissance du régime de la nomenklatura. La « circularité des fonctions » (par exemple, le passage des grand commis de l’Etat à la direction des grandes entreprises fournissant l’Etat) est un mécanisme essentiel de la formations des nomenklaturas capitalistes, comme par exemple ce qu’en Amérique on appelle le « complexe militaro-industriel ».

La fidélité des clercs

L’édiction d’un filet serré d’incompatibilités serait le résultat naturel d’une tentative d’imposer la moralité par la loi, ce qui revient à dire qu’elle est pratiquement impossible et même politiquement dangereuse pour une société libre. Cependant, en discuter ne serait probablement pas inutile, car la formation d’un noyau de « philosophes » qui discutent en abstrait de Républiques presque utopiques peut avoir un impact essentiel dans le passage d’un ancien à un nouveau régime.
En effet, caché derrière les scandales qui secouent la classe politique, et volontairement tenue discrète par les media, apparaît une incapacité de la classe intellectuelle à jouer un rôle indépendant de critique et de proposition. On voit là les dégâts dus à l’imitation que tous les partis ont fait du modèle communiste et de la présence massive des intellectuels « organiques » dans les media. C’est le résultat de l’isolement dans un ghetto où il n’existe pas de droit de parole des universitaires et des autres intellectuels rattachés à des institutions publiques et donc protégés par celles-ci dans leur indépendance. On touche là l’aspect le plus « totalitaire » de la société italienne telle qu’elle est devenue au cours des années 1980. Un aspect totalitaire qui est arrivé à son maximum avec l’abolition de facto du service public de radio-télévision et le partage des chaînes entre les trois principaux partis, doublé d’une réglementation de la télévision privée calquée sur le même modèle.
L’inexistence d’un noyau cohérent et influent d’intellectuels indépendants (et à indépendance garantie par des institutions publiques), représente la plus grande différence entre la situation socio-politique de la France et celle de l’Italie, où ceux-ci sont réduits à une poussière d’individus dont la voix et les dénonciations se perdent contre un vrai « mur de caoutchouc ». Avant l’éclatement des scandales, le système dominé par la nomenklatura ne leur reconnaissait aucun rôle, et au contraire ne manquait aucune occasion pour les dénoncer comme complices des terroristes et, à l’instar de Socrate, comme « mauvais maîtres ».
Aujourd’hui, la situation a apparemment changé. Cinq ou six professeurs d’université occupent des ministères importants. Le conseil d’administration de la RAI, autrefois fief non disputé des « porteurs de serviette » des caciques politiques, n’est composé que d’intellectuels. Même la gestion du groupe Ferruzzi-Montedison, le deuxième groupe industriel après Fiat, a été confiée à un professeur d’université. Pourtant, on reconnaît encore trop souvent l’affiliation politique qui a valu à ces experts d’être choisis. L’absence d’une catégorie d’intellectuels indépendants qui donne leur loyauté à l’Etat et non pas à tel ou tel parti ou homme politique fait qu’un vrai débat sur l’avenir de l’Italie et de ses institutions n’est pas encore audible dans l’énorme vacarme créé par les scandales, les coups de théâtre à répétition, les voix de complots étrangers et les révélations des mafieux repentis.

Le crime organisé

Les « repentis » représentent un des plus remarquables éléments de nouveauté dans le paysage italien. Un élément qui ne peut être fruit du hasard, car leur nombre est trop grand et augmente trop rapidement ; d’un peu plus de deux cents il y a un an, ils seraient environ trois cent vingt au printemps 1993. Grâce à leurs récits, le rôle qu’a eu, dans le régime post-fasciste, le crime organisé, national et international, ainsi que ses rapports avec la classe politique et les services secrets, apparaît chaque jour plus important et central.
La gangrène mafieuse est donc structurellement liée à l’organisation de l’ancien régime. C’est pourquoi, avec son affaiblissement, il se produit un paradoxe, qui n’est en effet qu’apparent. Tandis que, au nord, l’Etat s’affaiblit avec les succès de plus en plus éclatants du mouvement régionaliste et que la protestation fiscale se développe partout, au sud ce même Etat marque des points de plus en plus importants contre la mafia. Celle-ci ne jouit plus des appuis internationaux qu’elle avait dans le cadre de la guerre froide. Mais surtout les protections qui empêchaient les parquets et la police de faire leur travail ont été affaiblies avec l’élimination d’un certain nombre de personnalités du régime et des partis.
De plus, si l’organisation mafieuse est arrivée il y a quelques temps, comme on l’a vu avec l’assassinat des juges Falcone et Borsellino, à son maximum d’efficacité avec la primauté de l’aile dite « militaire », le sentiment qui prévaut dans la société lui est désormais très défavorable, le « besoin de la présence de l’Etat » ayant beaucoup augmenté dans les zones traditionnellement à contrôle mafieux. De là, une série de revers qui fait que désormais toute la « Coupole » mafieuse se trouve sous les verrous.
La nouvelle République a donc une chance de pouvoir faire face à un problème qui se pose en termes nouveaux, davantage opérationnels et policiers que socio-économiques et strictement liés au problème plus général du sud italien, comme ils l’étaient sous le régime de la nomenklatura. La croissance fabuleuse du business mafieux a en effet été en rapport strict avec la politique de développement du sud italien mise en œuvre jusqu’ici. Avant même que cette politique ne dégénère en clientélisme pur, encore à l’époque où il y avait une stratégie, il était fatal qu’elle profitât surtout à la mafia. Le futur expert de l’administration Kennedy, Rosenstein-Rodan, avait suggéré l’idée d’un « big push », l’infusion soudaine — par la voie d’une dépense publique massive — d’une forte capacité d’achat dans la société méridionale de façon à stimuler les activités économiques locales. Mais celles-ci, comme il était inévitable dans une société où la compétition pour la richesse était d’autant plus farouche qu’elle était plus rare, étaient dominés par ceux des entrepreneurs qui n’hésitaient pas recourir à tous les moyens, y compris la violence.
Le problème du sud rejoint d’ailleurs celui des différentes dimensions de la moralité, car la nouvelle approche à la question du sous-développement montre la décadence objective de la solidarité. Cette dimension essentielle de l’éthique souffre d’avoir jusqu’ici été trop à la mode, mais ne disparaît pas à cause de l’écroulement du bloc soviétique. L’actuelle éclipse de sa popularité ne peut être que temporaire, car le « problème social » n’est pas résolu, même s’il se pose aujourd’hui sous des formes différentes qu’à la fin du siècle passé, notamment sous la forme de la pression des immigrés. Aucun système politico-institutionnel stable et durable ne peut donc être bâti sans en tenir compte. Une politique de l’immigration marquera inévitablement la nouvelle République, mais elle ne pourra pas non plus ignorer la nécessité d’effectuer des transferts de richesses vers les pays sous-développés ainsi que vers les régions du Mezzogiorno, quel que soit le degré d’autonomie des différentes parties de l’Etat italien.
Si la nouvelle République devait connaître une plus forte décentralisation régionale et si celle-ci devait amener à un affaiblissement de l’Etat, la mafia pourrait en être favorisée. Il faut cependant remarquer que la Sicile, région à statut spécial, dispose d’une grande autonomie par rapport à l’Etat central. De plus, une spécificité de la Ligue du Nord — qui dans le reste du pays s’appelle Lega Italia Federale — est que, en même temps qu’elle se dit favorable à la décentralisation, elle apporte son soutien déterminant à des réformes qui tendent à renforcer l’Etat central telles l’élection directe par le peuple du chef de l’exécutif.
Ce n’est pas la transformation de l’Italie en République fédérale qui risque d’affaiblir l’Etat en mettant le sud et le nord du pays sur des voies politiquement divergentes. Ce danger paraît plutôt se cacher dans la transformation du système politique, telle qu’elle s’ébauche sous la double pression de la poussée aux élections et aux référendums des forces de renouveau et des manœuvres politiciennes et juridico-formelles dans lesquelles l’ancienne nomenklatura est naturellement maîtresse. On accuse souvent la Ligue du Nord de remettre en question l’unité nationale, mais les faits prouvent plutôt le contraire. Ainsi, par exemple, en vue de la privatisation d’I.M.I., une très importante banque de crédit industriel, le gouvernement de Rome a rejeté l’offre d’achat de la Caisse d’épargne des Provinces lombardes, car celle-ci risque d’être fortement influencée par la Ligue. Or, après ce refus, cette institution-clef de la politique industrielle risque de ne trouver d’autre acheteur qu’étranger. Un bel exemple de la manœuvre anti-Ligue qui, en effet, reprend la stratégie de Milosevic en Yougoslavie, consistant à mutiler le pays pour que la nomenklatura garde le pouvoir sur le tronçon qui reste.

Ethique, moralisme et compromis

La crise du système politique au sens propre, c’est-à-dire la crise du « système des partis », est celle qui se prête mieux à être étudiée par des méthodes classiques. Il faut cependant tenir compte des bouleversements profonds dans le comportement politique et notamment le succès des formations qui n’ont pas fait partie du système post-fasciste : Lega, Rete, M.S.I., ce dernier ayant été longuement exclu du jeu, en tant qu’héritier direct du fascisme.
Le paysage politique de la deuxième République italienne apparaît déjà marqué par ces forces nouvelles, qui sont en train d’apparaître spontanément sur la scène politique. On dit parfois que la Lega est la nouvelle démocratie chrétienne dans la mesure où elle peut rassembler les mêmes couches sociales et occuper le même espace politique. La D.C., parti officiellement catholique, rassemblait en effet les voix modérées et conservatrices, grâce à la peur du communisme. La composante catholique de l’électorat, importante au départ, s’était progressivement et fortement réduite avec la sécularisation de la société et avec la disparition du « vote de déférence » envers l’autorité religieuse, si bien qu’elle est aujourd’hui limitée aux seuls « catholiques de progrès ». Mais ceux-ci sont fortement attirés par un nouveau mouvement, à propos duquel on parle de « khomeinisme à l’italienne », la Rete, née à Palerme sur la base d’une « plate-forme » anti-mafia, mais qui, aux municipales de juin 1993, a montré sa force surtout dans les villes industrielles du Nord, Turin et Milan.
Il y a, par ailleurs, une autre raison de ressemblance entre la Ligue et la D.C. Le mouvement fédéraliste, s’il arrivait à s’affirmer sur l’ensemble du territoire national, pourrait répéter, en se positionnant comme « anti-nomenklatura », l’exploit qui avait si bien réussi en 1948 à la D.C. grâce à son message anticommuniste. Mais les similitudes avec la D.C. s’arrêtent là. Tandis que la convergence ininterrompue du vote anticommuniste sur la D.C. a été garantie pendant cinquante ans par la menace soviétique, l’unité de la Ligue — si elle reste une unité de refus, une unité purement négative — ne pourra pas tenir une fois balayée la nomenklatura. D’ailleurs on voit déjà apparaître, à l’intérieur même du mouvement liguiste, un embryon de ce qui pourrait devenir une « gauche » fédéraliste.
Consciente de la menace qui pèse sur elle et qui a déjà commencé à se concrétiser avec la défaite de la D.C. aux municipales de juin 1993 et la disparition totale du P.S.I. — qui n’est plus représenté au conseil municipal ni à Milan ni à Turin —, la nomenklatura a choisi, comme dernier rempart, les ex-communistes du Parti démocratique de la Gauche. Choix judicieux et habile, car parmi les anciennes forces politiques, les héritiers du P.C.I. sont ceux qui ont le plus de chances de ne pas disparaître complètement du jour au lendemain. Ils ont l’avantage d’avoir été plus ou moins formellement dans l’opposition pendant les pires années du sac de la nation et peuvent faire valoir une gestion municipale assez correcte, même si très conservatrice — par exemple en matière d’immigration. De plus, l’écroulement de l’U.R.S.S. a résolu de façon définitive le problème de leur alignement international. Ainsi, dans une première phase, ce sont les purs et durs de Rifondazione Comunista qui — une fois disparu ce qu’on appelait « le facteur Ka », l’ineffaçable marque génétique des partis anciennement membres de l’Internationale communiste — ont profité du fait que l’extrême-gauche est devenue enfin utilisable à des fins de moralisation du système politique.
Mais cela ne pouvait pas plaire à l’élite du pouvoir dont la D.C. n’arrive plus à garantir la permanence au pouvoir, et qui s’est donc tournée vers l’autre aile des anciens communistes, qui peuvent même se présenter, en utilisant un ton moralisant « à la Berlinguer » comme une force consciente depuis toujours de la nécessité de fonder une nouvelle moralité publique en Italie. Une certaine redécouverte de Berlinguer existe dans les faits, même si le concept de base de sa stratégie, le « compromis » avec la D.C., est aujourd’hui refusé par les Italiens. Cette stratégie — pour inacceptable qu’elle fût à l’époque, car elle revenait à accepter la finlandisation de l’Europe — partait d’une analyse de la réalité internationale et du système de forces variées qui donnaient à l’Italie sa coloration (les « spaghettis en sauce chilienne ») qu’on est en train de découvrir assez proche de la réalité .
La redécouverte du « moralisme » de Berlinguer ne sert donc pas à la fondation d’une nouvelle éthique publique — il ne le pourrait d’ailleurs pas, trempé comme il est d’esprit de compromis — mais à un objectif tout à fait différent. Il s’agit d’un replâtrage visant à empêcher la Ligue — par la fraude électorale, si nécessaire, comme cela s’est peut-être passé à Turin — de passer en force non seulement les Appennins, c’est-à-dire la frontière entre l’Italie continentale et l’Italie péninsulaire, mais même le Pô au sud et le Tessin à l’Ouest, en la transformant en parti localiste de l’ancienne Lombardie-Vénetie, c’est-à-dire des régions que le Congrès de Vienne avait attribuées à l’Empereur d’Autriche.
La loi électorale uninominale majoritaire à un tour, à laquelle le Parlement s’est soudainement converti contre l’intérêt de la démocratie chrétienne, vise à faire passer l’éclatant succès milanais de la Ligue à la trappe. Avec ce système électoral, le candidats de la Ligue seraient gagnants partout en Lombardie et en Vénétie, mais une convergence de toutes les forces traditionnelles vers les anciens communistes pourrait empêcher que les hauts pourcentages de la Ligue dans le reste du nord (et en moindre mesure en Emilie-Romagne et en Toscane) lui donnent des députés. L’Italie de Nord-Ouest et du Centre seraient donc le domaine réservé du P.D.S., qui devrait en échange laisser la D.C. libre de jouer les cartes qui lui restent à Rome et dans l’Italie méridionale et insulaire .
On est très loin du système politique qu’on voudrait voir dans la deuxième République et qui permettrait aux Italiens de choisir entre deux pôles, un de centre-droit et un de centre-gauche. On en arriverait plutôt « à une opposition territoriale, qui est une chose bien différente » . Tandis que tout le monde parle de « révolution » — de « révolution souple » ou « de cashemire », car les Italiens sont trop bien habillés, avec des griffes trop coûteuses, pour avoir recours à la violence — on peut donc nourrir « le doute qu’il s’agit plutôt d’une gigantesque manœuvre de restauration, par laquelle on mettrait un P.C.I. ressuscité à la place centrale d’un système qui avait la D.C. pour “soleil”, autour duquel tournaient des satellites plus ou moins grands » .
Il est légitime de se demander ce qui arriverait à l’Italie si « après les prochaines élections, se formait une coalition qui excluait de la table des négociations la force politique dominante dans le nord du pays » . La réponse à été donnée par le nouveau maire de Milan, un membre de la Ligue qui a obtenu plus de 55% des voix : « C’est le bloc des anciens partis qui met en danger l’unité nationale » .
Si les anciens partis devaient réussir cette manœuvre à la Milosevic — risquer d’amputer le pays pour que la nomenklatura garde ses privilèges — on pourrait donc encore légitimement dire, à l’égard de la République future, « qu’après un peu plus de cent ans …la question du sud est résolue. Pour la future classe dirigeante italienne s’ouvre désormais une question du nord ».