L’internationalisation n’est pas un jardin de roses

L’internationalisation n’est pas un jardin de roses

Marin de Viry

A propos de Robert Reich, L’économie mondialisée, Dunod, 1993, 336 pages

Le livre de Robert Reich, L’économie mondialisée, se propose de casser les cadres de la réflexion traditionnelle sur les politiques économiques et de présenter des pistes de solutions à la fracture sociale américaine, à partir d’une vision renouvelée des méthodes et de l’efficacité de l’action publique. Reich est avec Ron Brown, ministre du commerce, Lloyd Bentsen, secrétaire au Trésor, et Michael Kantor, le négociateur américain en charge du G.A.T.T., un des quatre inspirateurs du président Clinton en matière de politique économique, le plus théoricien aussi de cette équipe — il fut professeur à Harvard avant de conseiller le président.
La première partie de son livre — la critique du discours de politique économique — est plus convaincante que la deuxième, tant les remèdes qu’il souhaite administrer à la société américaine semblent un traitement des symptômes dont on ne voit pas qu’il attaque les racines de la crise sociale américaine. Il consiste en un traitement d’accompagnement aux victimes de la mondialisation, qui accepte que leur destin économique se sépare de celui de ses inspirateurs qui sont aussi ses bénéficiaires. On ne peut toutefois pas reprocher à l’auteur de n’avoir pas fait l’effort méthodologique qui l’amène, in fine, à ne voir que de faibles marges de manœuvre pour lutter contre la tendance à la création de segments sociaux à la fois trop hétérogènes pour partager la même conception élémentaire de la société et potentiellement hostiles. Il exprime toutefois, en fin de livre, un spectaculaire redressement dans l’optimisme, quoique incantatoire dans son invocation du civisme et en rupture avec le caractère sérieux du reste de ses démonstrations. Ne soyons pas chagrin, car c’est une belle spécialité américaine, que nous ne comprenons pas facilement…

Un autre art d’écrire

Son titre, The work of Nations, mal traduit en français, fait écho à l’ouvrage de Smith, auquel il emprunte cette capacité anglo-saxonne à ne jamais se laisser déborder par l’abstraction et à mettre la théorie à l’épreuve d’une batterie d’exemples et de contre-exemples impressionnante. Livre intelligent, qui ne cède jamais à la tentation de la jonglerie enivrante — la macro-économie à base de paradoxes sonores comme Alain Minc nous en livre sa pelletée chaque année — ni à celle de la quiétude néo-classique péremptoire dont Guy Sorman faisait il y a peu le socle de sa « solution » libérale.
Livre différent pour les lecteurs habitués à des ouvrages d’opportunité factuels et votifs ou à des traités théoriques sans lien avec les enjeux que reconnaissent les acteurs de la vie économique. En faisant des choix de société le milieu dans lequel une proposition de politique économique tient son sens, en ramenant toujours les orientations qu’il propose aux conditions de leurs succès qui relèvent de ce que les citoyens éprouvent, sont capables de comprendre, d’accepter et de sacrifier, Robert Reich inaugure avec d’autres un genre politico-économique méfiant vis-à-vis des modèles censés sous-tendre les décisions et les anticipations et toujours à l’affût d’une validation des thèses qu’il avance par la vie économique concrète et actuelle. Une illustration de cette tendance réside dans le parti-pris de ne parler que des « citoyens » et non pas des agents économiques : la différence avec les approches classiques dévoyées est dans ce refus pragmatique de dissocier dans chacun de nous l’homo œconomicus qui arbitre au mieux de ses intérêts — optimise ses allocations de ressources, comme on dit — et l’homme social et politique qui assume des sacrifices et des risques pour voir évoluer la société dans son ensemble vers les objectifs qu’il s’assigne plus ou moins consciemment.
Ce mélange d’humilité — la mise à l’épreuve de ses démonstrations — et de pragmatisme — la soumission affichée de la réussite de ses propositions à l’existence d’une volonté politique qui les soutiennent — donne à ce livre maturité et séduction.

Le particulier ou le général ?

On peut lui adresser toutefois deux critiques d’inégale portée. La première vise l’ambiguïté concernant le champ d’application du livre : il se situe souvent à la marge entre la recherche de solutions à la décomposition de la structure sociale américaine et la théorie économique généralisable. La malice qu’on pourrait reprocher à son auteur est de ne pas dire s’il veut que ses thèses soient discutées comme plate-forme américaine ou comme théorie générale. Ensuite, le fait qu’il s’agisse d’un ouvrage de théorie économique générale sur la reproduction des spécificités de la structure économique américaine à toutes les économies développées est une source d’erreur méthodologique.
Pour Reich, les débats sur les politiques économiques nationales sont fondés sur des représentations des échanges qui sont devenues fausses. Nous raisonnons, pour les plus archaïques, comme s’il existait une « économie nationale » qui constitue un champ de décision pertinent sur le plan macro-économique ou, pour les plus avancés, selon une vision minimaliste de ce schéma, mais en suivant son principe, comme si les secteurs de l’économie nationale étaient des ensembles dans lesquels on pouvait prendre des décisions dont les effets seraient maîtrisés.
Les premiers sont rapidement ramenés à la raison, en théorie au moins ; le discours sur l’interdépendance des économies a aujourd’hui suffisamment pénétré l’esprit des dirigeants pour que nul ayant un poids politique ou économique significatif ne propose aujourd’hui un modèle de résolution à moyen terme des crises économiques s’articulant autour du protectionnisme et d’une relance keynésienne « nationalisée ». Les partisans d’une action macro-économique sectorielle, plus modernes, ne trouvent pas plus grâce aux yeux de l’auteur. Leurs arguments tournent autour de l’idée qu’il y a dans une économie nationale des secteurs qui sont insérés dans une filière amont et aval où la proportion de travailleurs nationaux est forte. Il ne suffirait pas d’allouer des ressources et de prendre des risques liés aux protections accordées par exemple à l’automobile, mais d’examiner la proportion de travail national chez les sous-traitants des constructeurs (fournisseurs de composants et chez les fournisseurs des fournisseurs, etc.). Du côté de l’aval, on recenserait de la même façon la part de travail national jusqu’à la distribution, et les filières candidates à la relance et aux soutiens publics seraient les filières à forte coloration locale.
Or, dans la plupart des économies développées, la quasi-totalité des filières comporte une telle mosaïque de nationalités dans les stades de valeur qui vont de la matière à l’utilisateur final, que de tels secteurs seraient introuvables. A l’idée de sélectionner comme candidats aux soins étatiques tout secteur articulé en amont et en aval à des fournisseurs et des clients nationaux, Reich oppose deux séries de faits. D’une part, il n’existe plus, dans les secteurs significatifs du point de vue de la création de richesses, de pays qui en détiennent tous les stades de valeur ajoutée. Ni l’informatique, ni l’automobile, ni l’aéronautique ne sont au Japon et aux Etats-Unis imbriqués dans des filières industrielles que des pays détiennent de haut en bas. D’autre part, il n’existe plus, à un niveau infra-sectoriel, de « champion national », c’est-à-dire de grande entreprise — américaine, mais la démonstration vaut pour l’Europe — trouvant par miracle les meilleures aptitudes à créer de la valeur à tous les stades d’un processus complexe dans un seul pays. Les constructeurs automobiles pratiquent depuis longtemps le métissage industriel, les fabricants d’ordinateurs jonglent avec les sources d’approvisionnement en composants de mémoire ou de calcul, les éditeurs saisissent les textes dans des pays à bas coût de main-d’œuvre et les compagnies d’assurance nourrissent leurs bases de données de façon délocalisée .
Il en tire, sur ce premier plan, deux conclusions. En premier lieu, le bilan d’une protection sectorielle est négatif quand on cumule les effets des représailles sectorielles, le fait que des firmes étrangères en amont ou en aval du secteur qu’on cherche à protéger sont généralement de nationalités diverses et la perte de compétitivité résultant d’une cure de protectionnisme ou d’une relance par les dépenses publiques. Ensuite, le protectionnisme est une solution à court terme pour les moins compétitifs ; les canards boiteux ne vont pas devenir des aigles capables d’affronter la concurrence internationale après avoir vécu sur un marché captif. En effet, si des firmes en difficulté réclament des mesures protectionnistes, c’est, en général, parce qu’elles ne peuvent pas survivre avec un coût de main-d’œuvre élevé. Mais si l’Etat met des barrières à l’entrée, il voudra en contrepartie un maintien du niveau de l’emploi, de sorte que ces firmes vivront avec une compétitivité toujours dégradée (en faisant l’hypothèse qu’elles gagneront peu en économies d’échelle, à la fois parce que ce phénomène ne s’observe plus de façon systématique et parce que des mesures de rétorsion les auront privées de débouchés), mais dans un marché captif. Captif pour combien de temps ? Combien de temps un Etat moderne est-il capable d’imposer aux consommateurs un surprix, aux distributeurs des marges obligatoires, aux fournisseurs de ces marchés protégés le passage sous les fourches caudines des deux ou trois champions nationaux ? Cet Etat offre de surcroît une cible électoralement payante aux hommes politiques des autres pays.

Vers un réseau mondial

Ayant déconstruit « l’économie-nation » comme cadre pertinent pour penser des décisions économiques efficientes, Reich propose une description de la structure émergente de l’économie mondiale, ce qu’il appelle le « réseau mondial », et dont les caractéristiques découlent de sa triple nature fragmentée, orientée vers des demandes sophistiquées et transnationale .
La fragmentation résulte du passage d’une économie où les effets d’expérience étaient constatés dans tous les secteurs à une économie dans lesquels ils sont plus difficiles à déclencher, parce que les produits connaissent des cycles de vie très courts. Si l’on change rapidement les technologies de fabrication et les produits fabriqués, l’effet d’expérience a tendance à s’amenuiser, voire à disparaître, parce qu’il n’a pas le temps de se développer. Il n’est dès lors plus possible d’espérer devenir compétitif avec un coût de main-d’œuvre élevé : celui-ci n’a que peu de chance de se diluer dans des séries très longues.
Pour les économies occidentales, la leçon est claire : dans les secteurs à forte intensité concurrentielle qui fabriquent des produits standards, notre main-d’œuvre est trop chère et, dans les secteurs fragmentés qui fabriquent des produits en petite série et différenciés pour répondre à des demandes hétérogènes, il faut que le coût de main-d’œuvre représente peu de chose dans la structure de la valeur ajoutée pour que la compétitivité des entreprises à fort coût de main-d’œuvre ne soit pas mise en péril. Si le coût de main-d’œuvre est important dans la structure de valeur ajoutée et élevé dans un pays, il faut le délocaliser et c’est le sens de toutes les décisions actuelles. Qu’on le veuille ou non, les cadres des entreprises sont payés pour améliorer la position concurrentielle de leur entreprise, en vue du profit à venir. Dans beaucoup de cas, licencier est une bonne décision de gestion.
A l’origine de la fragmentation, il y a un double mouvement de sophistication de la demande et de stratégies d’acteurs destinées à l’encourager pour bousculer, sur le terrain de la valeur apportée au client, des concurrents en place.
Cette deuxième caractéristique lourde du « réseau mondial » décrit par Reich incite les entreprises à rechercher en permanence la combinaison la plus pertinente de savoir-faire nécessaires à la conception, au développement, à la fabrication des produits et leur commercialisation et ce à une vitesse très grande dans laquelle les imbrications de ces phases tendent presque à leur recouvrement. Or, les moyens de communication ne contrariant plus, mais au contraire favorisant l’internationalisation du travail, l’entreprise peut facilement choisir la bonne équipe pour s’attaquer à un marché ; chaque zone géographique a alors, à ses yeux, des avantages et désavantages concurrentiels pour tel ou tel facteur de production.
Les demandes sont sophistiquées, donc les compétences pour les satisfaire dans de bonnes conditions concurrentielles, sont pointues. Or celles-ci sont réparties sur la planète, donc l’entreprise, dans sa recherche d’une position forte sur le marché, constituera un « flux » d’offre transnational. Et Reich de citer Gilbert Williamson président de N.C.R. : « J’ai été interrogé l’autre jour sur la compétitivité américaine, et j’ai répondu que je n’y pensais jamais. Nous, chez N.C.R., nous nous considérons comme une société compétitive à l’échelle mondiale, dont le siège social se trouve être situé aux Etats-Unis ! »
Dès lors, le caractère transnational de ce réseau mondial est le troisième aspect majeur du système : empêcher ici ou là une entreprise de « délocaliser » un stade de valeur qui se trouve mieux géré ailleurs ne l’empêchera pas de tout faire pour réaliser cette délocalisation et, si elle n’y parvient pas, sa perte de compétitivité sera telle que l’Etat du pays concerné finira par s’y résoudre, pour ne pas risquer un plus grand péril : les gouvernements passent, les stratégies d’entreprise restent. Les progrès de communication qui permettent aux flux physiques et aux individus de se déplacer à bas prix ou aux données de parcourir la planète sont irréversibles. La spécificité des savoir-faire requis est telle, dans les secteurs émergents à demandes sophistiquées, qu’il est peu probable de trouver les compétences dans un seul pays.
La déconstruction des schémas intellectuels de l’économie-nation et la présentation des caractères fondamentaux de l’économie en réseau mondial fait apparaître le vide dans lequel débattent les leaders d’opinion dans la démocratie américaine et le contraste entre ce débat et l’appropriation déjà ancienne de ces réalités par les dirigeants. Il est toutefois difficile de dire à un électeur que la richesse nationale est détenue par les entreprises sur lesquelles ils n’ont pas de prise, quelle que soit leur nationalité d’origine, et que s’ils interviennent dans un sens qui contrecarre leur recherche d’allocation de ressources optimale au niveau mondial, ils les tuent, les affaiblissent ou les incitent à s’en aller. Quant à déclarer qu’à tout prendre il ne faut rien faire, c’est une posture difficile à tenir pour un candidat moyen, fût-il libéral.

Quelles marges de manœuvre ?

En bonne logique, se demande Reich, quel volant reste-t-il pour mettre en œuvre une politique économique si les gouvernements n’ont plus comme espace de décision possible le cadre de l’économie nationale ?
La réponse théorique est la suivante. On ne peut plus jouer que sur l’ensemble des dimensions qui permettent à une zone d’être attractive pour y installer des activités stratégiques d’une filière sectorielle, afin d’intéresser des acteurs mondiaux. Pratiquement, cela signifie considérer les « externalités » (les conditions externes — favorables ou défavorables — qui entrent dans la création des coûts de revient d’une entreprise) non pas comme une partie de l’offre qui doit être privatisée dans un système de compétition pure et parfaite, mais comme un des rares moyens dont l’Etat dispose encore pour attirer les investissements. Les routes, les ports, les infrastructures ferroviaires, les nœuds d’éclatement de trafic d’information ou de marchandises, l’aménagement de zones industrielles, les centres de formation, les infrastructures sociales, c’est-à-dire toutes les prestations collectives qui rendent attirante une région pour une implantation industrielle doivent être considérées comme l’investissement public qui précède l’investissement privé et non comme le résultat d’une prospérité laissée à la seule initiative d’entrepreneurs. Peut-on demander à une entreprise japonaise de s’implanter à Florac sans lui offrir de quoi le faire dans de bonnes conditions concurrentielles ? Et ce qu’on fait pour une entreprise japonaise, peut-on le refuser, sans craindre de la voir perdre des parts de marché, à une entreprise française ? Cette politique de mise à niveau des externalités ne sera efficace dans les pays développés que lorsqu’une firme aura intérêt à implanter un emploi industriel élaboré dans une zone à fort coût de main-d’œuvre.
Si, celle-ci a plutôt intérêt à faire fabriquer en Inde car le coût de main-d’œuvre est la variable la plus importante de sa position concurrentielle, peu lui importe de savoir que Florac (ou Little Rock) soit désormais câblé. Il existe cependant suffisamment de secteurs dans lesquels la proximité de la fabrication et du marché est un facteur de succès pour que des externalités positives soient une incitation déterminante. Encore faudrait-il en faire le recensement et évaluer la hauteur et la nature de l’investissement public à consentir pour attirer les firmes qui y opèrent.

Une nouvelle éducation

La deuxième conséquence à en tirer consiste à faire de l’éducation une priorité, mais une éducation qui tienne compte des bouleversements de l’économie. Robert Reich est convaincant dans sa description — qui déclencherait des procès en sorcellerie en France — de la détermination du système éducatif par les exigences du système de production. Lorsque les entreprises gèrent une production standardisée de masse, elles ont une structure pyramidale où chacun contrôle le niveau inférieur selon des procédures rigides. Le système éducatif se met au service de ces organisations en prodiguant des enseignements répartis en niveaux de complexité plus ou moins élevés, dont le contenu est prédéfini. Le contrôle et l’accès aux diplômes sanctionnent l’acquisition de ce contenu. Lorsque les entreprises gèrent des marchés où la demande s’exprime plus en termes de solution complexe qu’en termes de produits et qu’elle évolue vite, le système éducatif doit fournir des esprits capables de critique et de créativité — en dehors de relations hiérarchiques qui n’ont alors plus le même sens qu’autrefois. Le déroulement et la sanction de ces études sont dans un tel système séparés dans le temps de la formation initiale.
Faisons à ce stade un détour par la typologie des métiers de Robert Reich car elle éclaire la place de l’éducation dans sa théorie économique. Il distingue quatre catégories de métiers, sans pouvoir disposer de l’appareil statistique qui permettrait de les quantifier :
— les « services de production courante » qui recouvrent tous les emplois de fabrication en masse de produits ou de services standard, y compris la supervision proche du poste de travail (ce qui inclut la maîtrise et les cadres moyens) ;
— les « services personnels », qui recouvrent les emplois marchands pour des services de personne à personne et qui ne peuvent être délocalisés par essence (cette catégorie s’apparentant à nos emplois de proximité) ;
— les « services des manipulateurs de symboles ». Cette terminologie rassemble tous ceux dont l’activité consiste à abstraire de la réalité des catégories manipulables, à les confronter à d’autres catégories, c’est-à-dire à penser sans que le cadre préalable d’exercice de la pensée ait été choisi par autrui. Les avocats, les professeurs d’université, les consultants en gestion, les chercheurs et d’autres emplois hautement valorisés sont à ranger ici ;
— le reste, qui n’est pas soumis à la compétition mondiale, c’est-à-dire les agriculteurs, les employés de l’Etat, les salariés des entreprises relevant des pouvoirs publics.
Sur quatre catégories, trois d’entre elles — représentant les deux-tiers des emplois aux Etats-Unis, d’après les estimations de Reich —, sont directement en compétition à l’échelle multinationale : les services de production courante, peu qualifiés même dans les secteurs de haute technologie — charger des données informatiques par exemple —, sont sensibles à des variations de coûts de main-d’œuvre, les « services personnels » peuvent s’importer et les « manipulateurs de symboles » sont recrutés sur des critères indépendants de leur nationalité.
Le niveau de vie des employés de « services personnels » à moyen terme dépend de la prospérité de ceux qui les emploient, c’est-à-dire des manipulateurs de symbole. Les « services de production courante » sont expédiés dans des zones de basse pression sociale, comme en témoignent maints exemples récents. Quant aux « manipulateurs de symboles », ils sont jugés sur leur capacité à manipuler, pas sur l’origine linguistique des symboles qu’ils utilisent : 40% des employés d’I.B.M. ne sont pas américains et on atteindra la moitié des effectifs à la fin du siècle.
Une politique d’amélioration des programmes d’éducation, même massive, ne pourra guère que renforcer le nombre et le caractère attractif sur le marché mondial de l’emploi des manipulateurs de symboles américains. Au moins seront sauvés des catégories en voie d’appauvrissement ceux qui en auront les capacités et peut-être, à moyen terme, la contribution accrue des manipulateurs de symboles américains à la richesse de l’économie mondialisée rejaillira-t-elle sur le niveau de vie des employés de « services personnels ».

Un nouveau volontarisme ?

L’inquiétante modestie des solutions, même si elle s’inscrivent dans le cadre d’un projet d’amélioration de la compétitivité des individus à long terme, s’appuie sur un programme de solidarité entre les catégories de travailleurs américains sur une base volontariste. Le dernier chapitre du livre, « Qui est “nous ?” », définit ce volontarisme comme résultant d’un « sentiment national positif », qui s’oppose à la fois au cosmopolitisme apatride et au nationalisme « négatif », ou xénophobe. Gloire posthume de Jaurès et de sa thèse de l’internationalisme qui éloigne de la patrie quand il est étroit et en renouvelle l’amour quand il est assumé…
Peut-on imaginer une seconde que les « manipulateurs de symboles » hautement rémunérés, vivant la moitié de leur temps à l’étranger et l’autre dans des banlieues protégées, ayant une culture de moins en moins commune avec celle des autres catégories de la population, puissent manifester sous une forme politiquement audible la volonté de payer beaucoup plus d’impôts afin de consacrer les sommes dégagées à l’éducation de leurs compatriotes et aux investissements publics ? On peut l’imaginer, nous dit Reich qui, après tout, en porte la responsabilité et connaît mieux que nous ses compatriotes.
Quoi qu’il en soit de l’efficacité d’un programme américain, qui n’est que défini dans ses principes, la pensée de Reich conduit à prendre acte d’absence de pertinence du cadre national ou national-sectoriel comme espace où une décision de politique économique est contrôlable dans ses effets et donc pensable comme politique, et nous invite à considérer que l’aménagement du territoire et l’éducation sont les deux seules catégories de la politique économique nationale.
Cette pensée prend acte du mondialisme dans ses conséquences les plus radicales sur l’exercice régalien de la politique économique. Une chose, pour le citoyen, est d’accepter l’idée de l’interdépendance, mais au sein de laquelle le gouvernement d’un pays dispose de marges de manœuvre assez importantes (politique monétaire, budgétaire, de l’emploi, etc.), une autre est de contester l’utilité à moyen terme du ministère de l’économie lorsque son objectif va au-delà de la cueillette des impôts et de la recherche des méthodes pertinentes de suivi statistique de l’économie. Or c’est à ce stade de délitement de l’action publique que Reich prétend que nous sommes, si nous prenons la mesure de la force que représentent les firmes transnationales dans la vie économique.
Pour conclure sur la transposition de ses thèses à l’économie européenne, deux facteurs les rendent inadaptées à fonder une réflexion sur les politiques économiques du vieux continent. Le premier est lié à l’invasion des secteurs déterminants du point de vue de l’emploi aux Etats-Unis par d’autres puissances économiques : dans l’informatique, les Japonais dominent les semi-conducteurs et les constructeurs de « hard » sont largement métissés, dans l’automobile la pression concurrentielle a mis à nu les limites du libre-échange lorsque les capacités de production sont excédentaires, etc. La multiplication de ces réalités finit par créer une vision dans laquelle la délocalisation est un moyen de gestion de même nature qu’autrefois la substitution du capital au travail. Cette vision apparaît d’autant plus aller de soi qu’on ne voit pas les moyens de mettre des freins sans sombrer dans une forme de régression économique pire que la perte d’autonomie nationale conjuguée à l’érosion des emplois… Il existe encore, de ce côté de l’Atlantique, des filières réellement européennes dont on peut penser qu’elles ne doivent pas éternellement être soumises à la nécessité de s’adapter aux coûts de main-d’œuvre des pays en développement.
Le deuxième est de nature sociologique : Berlin n’est pas encore Miami et Paris n’est pas Los Angeles. La trame sociale européenne n’est pas déchirée au point d’en appeler au civisme des cadres supérieurs pour qu’il paient la quiétude sociale en finançant l’adaptation des classes sous-éduquées au libre-échangisme mondial. En d’autres termes, il est encore temps en Europe de s’interroger sur le coût humain du libre-échange avant que sa réalité n’ait rendu vaine toute lutte contre ses conséquences sociales. Ce monde où l’Etat devient le jardinier-logisticien des firmes transnationales et le précepteur de ses futurs employés ne nous plaît guère et c’est le mérite du livre de Reich que de nous décrire la politique économique que nous ne souhaitons pas être obligés d’envisager comme seule possible.