Du danger politique d’un certain féminisme

Du danger politique d’un certain féminisme

Sophie Jacquot-David

A propos de Elisabeth Badinter, XY. De l’identité masculine, Ed. Odile Jacob, 1992

Pas de panique, messieurs ! Ce n’est pas que vous n’êtes plus des hommes, c’est que vous n’en avez jamais été, ou plutôt que l’homme n’existe pas — plus exactement, qu’il n’existe pas encore… La thèse du livre d’Elisabeth Badinter est la suivante : l’homme est en devenir. Si vous pensiez encore, comme le dit la chanson, que « la femme est l’avenir de l’homme », vous n’y êtes pas du tout : c’est l’homme qui est l’avenir de la femme. La femme, elle, existe ; elle s’est libérée, elle est advenue. « On ne naît pas femme, on le devient », disait Simone de Beauvoir ; eh bien, pour Elisabeth Badinter, c’est chose faite.
Le problème est que cette mutation opérée par la femme a déstabilisé l’homme qui, dans la bataille, a perdu ses repères : « Les trois dernières décennies ont fait voler en éclats les évidences millénaires ». Il convient donc, et c’est ce que notre auteur se propose de faire, de l’aider à trouver le chemin pour devenir le compagnon acceptable d’une telle femme, « la nouvelle Eve ». D’ailleurs, les Européens — ou plutôt les Latins — sont en retard sur ce chapitre où les Anglo-Saxons, eux, ont pris les choses en main . Pour cela, il s’agit de définir l’essence de l’homme. Défense de rire : ce n’est pas une mauvaise publicité pour parfumeur distribué en supermarché ; le propos est sérieux !
Elisabeth Badinter a l’intention de dégager dans une démarche scientifique (ou supposée telle) ce qu’est « l’essence du mâle humain » ou ce que celle-ci devrait être — selon elle. Pourtant, l’auteur qui, d’après la formule consacrée, n’engage qu’elle-même, avoue sans ambages en avant-propos ne pas y voir très clair, avoir conscience de ses limites et ne pas manquer d’imagination : « Ce livre se situe dans cette période de l’entre-deux où plus rien n’est très clair et où il faut parfois pallier l’absence de savoir par l’imagination. L’auteur féminin qui parle a pleinement conscience de ses limites ».

Une démarche singulière

Grâce — ou à cause — des féministes, les hommes ont donc perdu leurs repères et, par là, leur identité. En effet, pour Elisabeth Badinter qui a le sens de la nuance, il y a, d’une part, « la société patriarcale », ce qui dans son esprit désigne l’évolution de l’humanité tout entière, toutes époques et cultures confondues et, de l’autre, la société du féminisme, à savoir les trente dernières années.
En se positionnant de la sorte, notre auteur, féministe patentée et reconnue, fait preuve d’une modestie certaine : selon cette lecture, l’histoire se divise en deux parties — avant et après le féminisme… Mais surtout, cette affirmation présuppose que toutes les femmes sont aujourd’hui libérées. Sans parler de ce qui se passe dans des pays moins développés que le nôtre, il suffit de rappeler, pour ne prendre qu’un exemple, que les femmes représentent en France 10% des parlementaires, 4% des ministres et chefs d’entreprises et gagnent globalement la moitié de ce que gagnent les hommes, pour apprécier combien le principe de réalité guide de tels propos. Il convient de souligner que ce livre est le fruit de six séminaires tenus à l’Ecole polytechnique… Combien y avait-il d’élèves femmes dans vos séminaires en cette école, Mme Elisabeth Badinter ?
« Quelle est l’essence du mâle humain ? » Comment peut-on, quand on se prétend féministe, quand on est supposée se battre pour que l’on cesse de penser que les individus sont en fonction de leur sexe, donc par essence, ceci ou cela, comment peut-on poser une telle question et, pire encore, prétendre y apporter une réponse ? S’agit-il de traiter les hommes comme nous, les femmes qui nous sommes battues pour défendre la dignité de toutes, de tous et de chacun, n’avons pas admis que l’on nous traite ? S’agit-il de libérer ou bien d’opprimer à notre tour, ou du moins de tenter maladroitement de le faire en développant une idéologie rassie par le truchement d’une sémantique globalisante et totalisante ? Qu’est-ce que l’homme, « le mâle humain » ? Sachez, Mme Elisabeth Badinter, que la lectrice que je suis ne tient pas à le savoir, pas plus qu’elle ne tient à savoir ce que sont la femme, le Noir ou le Juif ! Le fait même de poser cette question ne signifie rien d’autre que le mépris de l’individu.

Des présupposés inacceptables

Le propos de ce livre n’est donc pas anodin ; le ton oscille entre les affirmations à l’emporte-pièce et la persuasion. Mais quel en est l’enjeu ? Il retrace en filigrane les interrogations d’une féministe par ailleurs mère de famille, mère d’un fils bien sûr, à qui l’ouvrage est — tiens donc ! — dédié. Comment en « faire » un homme sans en « faire » un macho ? En d’autres termes, comment faire en sorte que l’homme nouveau soit malgré tout viril ?
En fait, l’homme nouveau est d’abord une femme, Elisabeth Badinter en est convaincue : « Imprégné de féminin durant toute sa vie intra-utérine, puis identifié à sa mère aussitôt né, le petit mâle ne peut se développer qu’en devenant le contraire de ce qu’il est à l’origine ». Non seulement elle en est convaincue, mais elle cherche à le prouver en s’appuyant sur des découvertes scientifiques récentes en embryologie ou moins récentes en génétique.
Il s’agit de démontrer la « protoféminité du bébé mâle humain », en tirant argument de la 23e paire de nos chromosomes, qui détermine le sexe d’un individu (XX chez la femme et XY chez l’homme), pour soutenir que la masculinité est fragile et correspond à un caractère second : « Le mâle XY possède tous les gènes présents chez la femelle XX, et en plus il hérite des gènes du chromosome Y. En un sens, le mâle est la femelle plus quelque chose . Mais cela signifie aussi que le sexe femelle est le sexe de base chez tous les mammifères, autrement dit que le programme embryonnaire de base est orienté de façon à produire des femelles » . La « démonstration » se poursuit en faisant valoir la ressemblance anatomique des embryons mâle et femelle au stade gonadique.
Ce type de développement, qui pratique la confusion des genres entre données génétiques et morphologiques, constitue une insulte pure et simple à la rigueur scientifique la plus élémentaire. Ces arguments sont ici employés uniquement afin d’étayer un a priori ; quand on veut noyer son chien… Mais là n’est pas le plus grave. Le plus inadmissible est qu’en tirant des conséquences sociales d’observations réalisées par des biologistes, Elisabeth Badinter emboîte le pas à cet amalgame inqualifiable que représente la sociobiologie. L’enfer est pavé de bonnes intentions ! Je suis évidemment d’acord pour plaider en faveur d’une éducation différente de « nos » garçons, pour une société plus égalitaire dans la répartition sociale des sexes et une harmonie plus grande entre ceux-ci ; mais je refuse d’accepter que ce type d’argument puisse être employé. Non, Mme Elisabeth Badinter, tous les moyens ne sont pas bons pour défendre et illustrer une cause juste. Que les hommes des générations de transition, éduqués dans une vision traditionnelle des rôles respectifs de l’homme et de la femme et devant l’émancipation réelle ou supposée de celle-ci, éprouvent certaines difficultés à trouver leurs marques, est sans doute une réalité. Mais doit-on pour autant pousser la démagogie ou l’inconscience jusqu’à écrire que « tant que les femmes accoucheront des hommes, et que XY se développera au sein de XX, il sera toujours un peu plus long et un peu plus difficile de faire un homme qu’une femme » ?
Le petit garçon, qui au départ est une petite fille « par défaut », doit donc devenir un homme ; pour cela, il convient de le séparer de sa mère : en voilà, une découverte ! L’un des moyens proposés est la réhabilitation des rites de passage. Suit alors une série de considérations sur les rites d’initiation pratiqués sur les garçons à Tahiti, en Afrique ou en Nouvelle-Guinée, où il n’est fait référence qu’aux rites de type « coercitif » imposés aux adolescents par des hommes plus âgés : scarifications, circoncision, résistance à la douleur etc. Pour l’auteur, on ne peut considérer comme rite initiatique qu’une intervention « cruelle », réalisée par des hommes sur des garçons. Rien n’est dit, bien sûr, de l’équivalent concernant les filles (excision, infibulation…), ce qui aurait sans doute nui à la pureté de la démonstration et en révèle l’inanité : en effet, dans ce cas, quid de la spécificité du garçon, pivot de l’exposé ? De même, les initiations rituelles de type sexuel pratiquées par des femmes, par des mères, en extrême-Orient ou en Océanie sont complètement passées sous silence. Voilà qui dénote une vision pour le moins sélective de l’ethnologie…
Mais cette double supercherie en annonce une plus grande encore, qui permet à notre auteur de classer dans la catégorie des rites d’initiation ce qu’elle nomme « la pédagogie homosexuelle » en se référant cette fois-ci à l’Antiquité grecque et même romaine (sic). Ceci lui permet de présenter ce « substitut » comme une initiation bien plus acceptable, et ce à double titre : en premier lieu, la recette est moins violente (merci pour eux), et surtout présente aux yeux de l’auteur la garantie d’une certaine « orthodoxie ». En effet, la réhabilitation de la notion de rite de passage présente un risque : « Mais comment ne pas craindre que l’apparence du neuf ne camoufle les vieilles recettes du patriarcat dont on a eu tant de mal à sortir ? » Elisabeth Badinter préfère donc ne pas prendre de risque et recommander à la place ce qu’elle présente comme une initiation bien plus acceptable — l’homosexualité : « L’homosexualité est une pratique transitoire mais nécessaire pour gagner sa masculinité hétérosexuelle ». En d’autres termes, pour Elisabeth Badinter, la réponse est simple : mieux vaut « faire » un homo qu’un macho !

Une dérive dangereuse

En définitive, et avec une argumentation largement sujette à caution, Elisabeth Badinter, persuadée contre toute vraisemblance du triomphe social de la femme et de sa supériorité biologique, bonne fille ou plutôt bonne mère (sur le thème : « allez, les petits, maman vous regarde »), jette un œil compatissant sur le pauvre homme naturellement désavantagé, privé par les féministes de sa béquille patriarcale et en quête de nouvelles assurances pour conforter sa virilité chancelante : « Aujourd’hui, contraints de dire adieu au patriarche, ils [i.e. les hommes] doivent réinventer le père et la virilité qui s’enfuit. Les femmes, qui observent ces mutants avec tendresse, retiennent leur souffle ».
Si c’est ainsi qu’Elisabeth Badinter pense raviver la virilité prétendument chancelante de nos contemporains, je lui souhaite bien du plaisir. Plus sérieusement, ce livre se situe dans un débat qui oppose aux Etats-Unis deux courants du féminisme : les tenants du déterminisme biologique et les culturalistes ou constructivistes. Les premiers défendent une vision de la masculinité comme donnée biologique, et les seconds la considèrent comme une construction sociale ou culturelle. Elisabeth Badinter, sans le dire explicitement, prend parti pour les tenants du courant qui prône le déterminisme biologique, non sans grappiller chez les constructivistes tel ou tel élément susceptible de lui complaire. Le féminisme militant étant en France passé de mode et les querelles théoriques telles que développées par les féministes aux Etats-Unis n’ayant au demeurant jamais rencontré beaucoup d’écho dans notre pays, l’événement revêt une dimension toute relative. Pourtant, ce livre est un succès de librairie malgré des critiques très sévères, notamment celle de Josyane Savigneau parue dans une livraison du Monde des Livres ; c’est à se demander s’il ne suffit pas, en France, de jouir d’une certaine notoriété pour pouvoir publier un mauvais livre. On s’en remettra en l’espèce au lecteur pour apprécier à sa juste valeur le ridicule, voire le pathétique de semblable entreprise.
Il n’en demeure pas moins qu’en tirant des conclusions culturelles de prémisses biologiques, cet ouvrage ouvre la porte — ce qu’Elisabeth Badinter cautionne — à la diffusion en France de thèses sociobiologiques, et ce de façon d’autant plus insidieuse qu’il s’agit de défendre une cause que la plupart des gens de progrès s’accordent à trouver juste : celle de l’émancipation des femmes.
Une telle caution peut constituer un risque au regard de la réception de cette idéologie appliquée à d’autres domaines que celui de la libération des femmes : une telle argumentation, qu’elle vise comme ici à l’assimilation, ou au contraire à l’exclusion, contient en germe la négation de la volonté et donc de l’individu. Une telle prise de position pose la question de la conscience politique des femmes au-delà du champ strict de l’engagement féministe. Une féministe responsable, donc démocrate et respectueuse de l’individu quel que soit son sexe, ne peut à l’évidence admettre ce type d’argumentaire.