Quelle philosophie politique aujourd’hui ?

Quelle philosophie politique aujourd’hui ?

Le Banquet

Les textes et entretiens ici réunis portent essentiellement sur deux questions centrales. D’une part, qu’est-ce que la philosophie politique peut encore signifier aujourd’hui ? A-t-elle une permanence, voire une essence, ou est-elle dépendante des conditions précises dans lesquelles notre époque dite postmoderne nous a placés ? D’autre part, faut-il mettre en avant des lignes de rupture liées à des philosophies politiques différentes, qui correspondent le cas échéant à des traditions et à des aires géographiques diverses ? Nous nous sommes efforcés de donner plusieurs éclairages sur ces questions sans tenter de trancher.
De manière insistante, apparaît à travers tous les textes et entretiens que les questions évoquées ne sont pas étrangères à la pratique politique elle-même. Comment concevoir que le débat sur l’articulation entre pensée philosophique et réalités politiques puisse rester cantonné dans l’histoire de la philosophie ? Suivant que la réflexion théorique sur les fondements et les buts de la politique est ou non encore possible, la politique que concrètement nous ferons sera très différente. Aucun des textes présentés ici n’est politiquement neutre et indifférent tant sur le fond de l’action à conduire que sur les méthodes.
Pour introduire à ce débat, Nicolas Tenzer explore une troisième voie entre celle du retour à un fondement et celle de la déconstruction absolue de tout ce qui tenait ensemble l’édifice de la réflexion philosophique — la raison, le principe de non-contradiction, l’exigence d’un discours articulé — et montre l’importance pour une philosophie qui ne saurait avoir une vocation totalisante de situer le statut de son discours. La philosophie n’est ni discours sur l’Etre — qui hésite entre aphasie et poésie —, ni réflexion sur l’horizon de l’universel, mais réflexion située perpétuellement affrontée à l’épreuve de la réalité. Dès lors, ne jouons pas sur les mots : la réflexion philosophique se définit de manière autoréférente à l’aide des concepts qu’elle élabore en s’affrontant avec le réel. Le choix pour la philosophie n’est-il pas le plus démocratique qui soit ? Que serait une démocratie où la philosophie ne serait pas promue et respectée ?
L’entretien avec Richard Rorty, philosophe américain contemporain qui pousse jusqu’à ses extrémités les thèses pragmatistes, révèle un refus de la philosophie politique, à travers la négation de la spécificité de l’interrogation philosophique. Se plaçant dans le cadre de la défense d’une démocratie progressiste, le professeur d’humanités de l’université de Charlottesville montre que nul principe ne peut lui apporter une consolidation, qu’il faut la défendre politiquement et non philosophiquement.
Vincent Descombes explore les voies de la philosophie appliquée à la politique qui, selon lui, doit considérer la nature particulière de la décision politique : la politique, dit-il, n’est pas un congrès de professeurs de philosophie. La philosophie est certes, pour lui, sans fondement, mais cela restitue une liberté d’autant plus grande aux acteurs politiques. L’absence de fondements ne signifie pas pour lui qu’il n’y ait plus de valeurs présentes dans le champ politique. Là également, la portée des concepts est liée au champ précis auquel ils s’appliquent. La philosophie n’a pas à donner de sens ni à fournir des garanties dernières. Est-elle pour autant inexistante ?
Le texte communiqué par Charles Taylor en réponse à nos questions est une illustration d’une réponse particulière aux problèmes qui nous occupent puisqu’il explore une troisième voie possible, celle du « communautarisme » dont il est, avec Alasdair MacIntyre, le meilleur représentant. Le philosophe canadien plaide notamment pour une lecture tocquevillienne de la politique conciliant prise en compte de l’imaginaire social et reconnaissance des spécificités de la politique moderne.
Jean-Pierre Cometti souligne l’événement marquant pour la réflexion morale et politique qu’est à son sens la production de Une Théorie de la Justice de Rawls. Il resitue cette théorie dans le débat philosophique américain d’hier et d’aujourd’hui en explicitant les critiques notamment des « communautariens », mais aussi de Habermas à cette philosophie politique. Enfin, il met l’accent sur un point important et souvent sous-estimé dans ce débat : Rawls renoue avec la tradition contractualiste de Locke et Rousseau. Il met aussi l’accent sur la distinction de position qu’on peut remarquer entre les philosophes « nourris de la lecture de Hegel » et les autres.
Sophie Jacquot-David s’interroge, quant à elle, sur la signification de la condamnation de la métaphysique. De manière pragmatiste, elle s’interroge sur les risques politiques concrets de la condamnation de la métaphysique, qui peuvent saper les principes démocratiques sur lesquels nous vivons, sur la distinction nécessaire entre l’homme et le citoyen et l’intérêt qu’il y aurait à exprimer dans ce débat notre propre culture philosophique et politique plutôt qu’à vouloir « acclimater » des conceptions appartenant à des traditions culturelles sans doute proches mais différentes dans leur arrière-plan culturel. Plus que jamais, il est apparaît qu’il est, là aussi, important de s’entendre sur les mots.
Jacques Régniez, dans une perspective davantage pratique, reste sceptique sur l’utilité de la Théorie de la justice de John Rawls pour le renouvellement de la pensée politique française. Avec un point d’application précis, il montre que la philosophie politique de John Rawls, loin de tendre à l’universalité, est incluse dans les conditions particulières de développement de la société américaine. Nulle philosophie ne peut être désincarnée.