De l’individualisme et du socialisme selon Pierre Leroux et selon Tocqueville

De l’individualisme et du socialisme selon Pierre Leroux et selon Tocqueville

Bruno Viard

La triade Tocqueville-Leroux-Marx

Longtemps, Sartre fut le champion de Marx, comme Raymond Aron celui de Tocqueville : cette opposition classique a survécu à l’effondrement des sociétés communistes (même si le rapport des forces a évolué) à l’Ouest et, spectaculairement, à l’Est, où traductions de Tocqueville et colloques se multiplient. Nous voudrions introduire avec Pierre Leroux un terzo incomodo. Dans les années 1830 (Marx étant un enfant), Leroux et Tocqueville ont élaboré, autour des notions de liberté et d’égalité, deux pensées, prophétiques à beaucoup d’égards, qui présentent de grandes ressemblances apparentes, mais qui, à l’épreuve des événements historiques, aboutirent à un affrontement violent sur les questions les plus fondamentales, à la Chambre où ils étaient députés, après avoir été des deux côtés opposés des barricades de juin 1848.
La pensée de Leroux était arrivée à maturité dès 1832 et n’a pas connu de variations importantes par la suite . Sa grande originalité est d’avoir identifié non pas une forme de corruption du lien social (comme la gauche et la droite, comme les partisans de 1789 et ceux de 1793, s’accordent à le faire), mais deux : l’individualisme et le socialisme. Tel est, en effet, le titre d’un article qu’il publia en 1833. Le terme individualisme était nouveau à cette époque. On sait encore quelquefois que c’est Leroux qui a introduit en France le néologisme socialisme, mais on a oublié qu’il lui a d’abord donné une acception péjorative : nous dirions aujourd’hui collectivisme ou totalitarisme. Leroux s’était détaché du saint-simonisme après 1830, notamment parce qu’il contestait la préférence accordée aux sociétés « organiques » sur les sociétés « critiques », parce qu’il aimait également la liberté et l’égalité, mais voyait où pouvaient mener les abus de l’une (l’individualisme) comme de l’autre (le socialisme). Il dénonçait donc autant « l’Etat-nain » de son temps que « l’Etat-hydre » dont il voyait le modèle tant dans la théocratie papiste du passé que dans certaines tendances du Contrat social et dans les rêveries de certains utopistes. Ces derniers, souvent admirateurs du paradigme médiéval, comme Buchez, ou de la Terreur, « disaient anathème à l’ère moderne, au protestantisme et à la philosophie ». De même, montre Leroux, que la liberté sans l’égalité « ressemble beaucoup en vérité au bagne de Toulon », de même, avec l’égalité sans la liberté, l’individu devient « fonctionnaire et uniquement fonctionnaire ; il est enrégimenté, il a une doctrine officielle à croire et l’Inquisition à sa porte ». L’article Culte de l’Encyclopédie Nouvelle reprend les idées d’Individualisme et socialisme : « Le socialisme absolu […] n’est pas moins abominable ni moins absurde que l’individualisme dont nous venons de voir les déplorables effets ; et l’on oublie que c’est parce que l’humanité était lasse de ce socialisme qu’elle s’est précipitée dans la liberté absolue, tombant de Charybde en Scylla. […] Le socialisme, à force de tuer et de persécuter, s’est tué lui-même. Il fit boire la ciguë à Socrate, et mit Jésus-Christ sur la croix ; il a brûlé Jean Huss et Jérôme de Prague. […] Qu’il soit maudit et rejeté pour toujours » .
L’individualisme et le socialisme sont l’un et l’autre la corruption d’un juste principe. Le problème des temps modernes est qu’il n’est question de transiger ni sur la liberté ni sur l’égalité alors que ces deux principes sont comme « deux pistolets dirigés l’un contre l’autre ». C’est pourquoi Leroux bouleversait l’ordre traditionnel de la devise républicaine pour mettre « la fraternité au centre », pensant que seule une religion fraternelle permettrait d’éviter ces deux impasses et que la critique de la théocratie, du dualisme augustinien et de l’exclusivisme catholique, qui avaient opprimé l’Europe si longtemps devrait préparer l’essor d’une nouvelle religion terrestre et humaine. Quelques années plus tard, Leroux modifia son vocabulaire (mais non sa pensée) : « Nous sommes socialistes, si l’on veut entendre par socialisme la doctrine qui ne sacrifiera aucun terme de la formule : Liberté, Fraternité, Egalité, Unité » .
On voit la parenté avec Tocqueville. Dans la deuxième Démocratie en Amérique (1840), Tocqueville identifie, lui aussi, deux maladies du lien social qu’il nomme « individualisme » et « despotisme démocratique ». Seulement, à la différence de Leroux, Tocqueville ne voit pas dans l’individualisme un fruit de la liberté, mais de l’égalité. L’égalisation des conditions, écrasant la hiérarchie des castes, fait sauter les chaînes qui liaient les castes entre elles et les hommes au sein des castes, pour mettre « chaque anneau à part ». Avec les temps démocratiques, une autre chaîne est rompue, celle qui unissait les générations entre elles. Ainsi advient l’individu. Si Tocqueville a renoncé à toute nostalgie envers l’ancien ordre des choses, il n’en fait pas moins un tableau très ambivalent de la démocratie, puisque la contrepartie de l’égalité est l’atomisation du corps social, le repli sur la sphère du privé, un appétit pour les biens matériels qui porte à déserter le domaine public : c’est l’avènement du consommateur plus que du citoyen. Tocqueville est psychologue autant que sociologue quand il montre que les modernes, ayant « détruit les privilèges gênants de quelques-uns de leurs semblables, rencontrent la concurrence de tous », concurrence vécue dans l’inquiétude, sur le mode de l’envie et de la vanité. La grandeur de Tocqueville est d’avoir mis en garde contre cet avilissement. La description de l’homo aequalis par Tocqueville trouve d’ailleurs son prolongement dans les psychologies actuelles de Paul Diel ou de René Girard .
Deuxième différence avec Leroux : le despotisme démocratique procédant, lui aussi, de l’égalité, la pensée de Tocqueville est marquée par une dissymétrie, puisque les deux pièges que recèle la démocratie trouvent leur source dans l’égalité alors que la liberté, à ses yeux, n’a que des beautés. La menace du despotisme procède directement de l’individualisme puisque le désinvestissement vis-à-vis du politique, provoqué par le surinvestissement dans le domaine matériel et privé, laisse la place vacante pour l’entreprise des despotes. C’est donc une servitude volontaire que redoute Tocqueville pour des sujets déshumanisés, « animaux industrieux » étendus « aux pieds d’un seul maître ». Cette servitude « douce », prophétiquement décrite par Tocqueville, prévaut en Occident alors que le vrai prophète du totalitarisme dur est Pierre Leroux .

Egalité de droit et égalité de fait

Si la profondeur propre à la vision binoculaire est à porter au crédit de nos deux auteurs, comment apprécier les différences de leurs analyses ? Pour Leroux, les bienfaits et les dangers se répartissent également entre liberté et égalité tandis que pour Tocqueville, non seulement c’est l’égalité qui est grosse de toutes les menaces, mais c’est de la liberté que peuvent venir les remèdes. L’exercice de la liberté politique sous forme de vie associative, de citoyenneté active, peut préserver la démocratie des tares qui ont été décrites et qui ne sont nullement inéluctables. En fait, Leroux et Tocqueville ne font pas le même usage du mot liberté. Leroux critique l’abus de la liberté au sens des modernes (l’économie politique anglaise, Locke). Tocqueville entend la liberté au sens des anciens, celle qui faisait des citoyens par opposition aux sujets des monarchies orientales, pour reprendre la distinction proposée par Benjamin Constant. Pour Leroux, l’abus de la liberté, conçue comme exercice des droits naturels, risque de diviser les hommes ; pour Tocqueville, la liberté, conçue comme exercice des droits politiques, les unit. En somme, chez lui, l’aristocratie liait les hommes, la démocratie égalitariste les délie : c’est à la liberté de les relier.
Cette vie associative que Tocqueville admirait tant en Amérique — mais si peu en France — était au cœur de la pensée et de l’action politiques de Leroux. L’association était l’un de ses mots préférés et il a milité toute sa vie en faveur de la démocratie religieuse, que ce soit en fondant une communauté typographique à Boussac, ou comme député, de 1848 au 2 décembre, en cherchant à promouvoir des institutions de solidarité populaire.
L’usage du mot égalité diffère, lui aussi, de Leroux à Tocqueville. C’est avant tout l’égalité de droit que vise Tocqueville. Il a, d’une part, nettement sous-évalué les inégalités de fait produites par la société industrielle (qu’il considérait comme marginales). D’autre part, sa dialectique du maître et du serviteur atteste qu’il n’ignore pas qu’il demeure des niveaux hiérarchiques dans la société moderne, mais ce qui l’intéresse, c’est l’égalité « imaginaire » qui fait que le serviteur n’est désormais plus un autre homme que son maître : il pourrait prendre sa place, et, en dehors du contrat qui les lie, « ce sont deux citoyens, deux hommes ». Marx, notamment dans La question juive, a soutenu un point de vue inverse, mettant en évidence les antagonismes réels cachés sous une égalité formelle. Leroux, lui, a refusé de choisir entre égalité formelle et égalité de fait. L’article Egalité de son Encyclopédie Nouvelle (1838) applaudissait l’abolition juridique des castes au point d’affirmer que « le droit proclamé et non réalisé est supérieur à l’usage qui n’était pas revêtu du droit » , mais, à la différence de Tocqueville, il critiquait aussi vivement, au lieu de les contempler avec indifférence, les inégalités de fait entre classes, races et sexes. La société, écrit-il, a fait « une grande ironie » en ne donnant de l’égalité que l’ombre. Leroux percevait donc dès 1838 les deux aspects d’une question dont Tocqueville en 1840 et Marx en 1843 ne virent chacun qu’un seul côté. Là est le point aveugle de la Démocratie en Amérique, et, peut-être, la cause de l’évolution ultérieure de son auteur.

Des paroles aux actes

Après le temps des livres vint en effet, en 1848, celui de l’action. Nous empruntons un commentaire à Marcel Gauchet : « L’étonnant, c’est que le même homme (Tocqueville) qui se montre si convaincu du caractère irrépressible du mouvement d’égalisation des conditions, confronté en 1848 au soulèvement ouvrier, ne sait regarder ces prolétaires que comme de véritables étrangers, participant d’une condition en tout point autre, et qu’il n’est point d’autre issue que de contenir ou d’écraser. […] C’est aux Souvenirs que je fais allusion : lecture à nombre d’égards stupéfiante tant s’y vérifie cette possibilité bien connue, mais toujours à redécouvrir, de la coexistence chez le même homme du génie le plus clairvoyant et de l’obtusion la plus systématique » .
Les 30 août et 12 septembre, Leroux et Tocqueville intervinrent à la Chambre lors du débat sur la Constitution , tous les deux sur la question du travail : fallait-il en limiter la durée à onze heures et mentionner le droit au travail pour tous dans le préambule de la Constitution ? Leroux parla pour et Tocqueville contre. Les paroles de Leroux prolongent ses écrits d’il y a quinze ans : « Je ne suis pas socialiste, si l’on entend par ce mot une opinion qui tendrait à faire intervenir l’Etat dans la formation d’une société nouvelle, où seraient véritablement réalisés les augustes mots de l’immortelle devise de nos pères : Liberté, Fraternité, Egalité. Non, ce n’est pas pour réaliser de tout point cette société nouvelle que vous avez reçu mandat du peuple, mais pour permettre que cette société nouvelle se réalise par les efforts individuels des citoyens, s’échappant du néant de l’individualisme, et convergeant par des essais d’associations de toute nature, vers la société véritable […] Il ne s’agit donc pas de faire intervenir l’Etat dans les relations sociales ; mais entre l’intervention de l’Etat dans les relations sociales et la négation de toute médiation et de tout droit tutélaire de sa part, il y a un vaste champ où l’Etat peut et doit marcher, sans quoi, il n’y a plus d’Etat, il n’y a plus de société collective, et nous retombons dans le chaos […] Deux abîmes bordent la route que l’Etat doit suivre ; il doit marcher entre ces deux abîmes : inter utrumque tene » .
Tocqueville, lui, se prononça contre l’inscription du droit au travail dans la Constitution en disant : « Il ne faut pas que la révolution de février soit sociale […] Il ne faut pas suivre cette politique qu’indiquait jadis Babeuf, ce grand-père de tous les socialistes modernes ». Cet amalgame lui permettait de confondre les propositions de réformes raisonnables qui avaient été faites par Leroux et plusieurs de ses amis avec la surenchère des quarante-huitards violents, utopistes ou démagogiques comme Blanqui ou Proudhon. Confondant les socialistes « de toutes les couleurs, de toutes les écoles », accusés d’acharnement contre la propriété et la liberté, il s’écriait : « Croyez-vous donc que c’est en parlant de salaires, de bien-être, de consommation illimitée, de satisfaction sans bornes des besoins physiques […] (que la révolution française a fait les grandes choses qui l’ont illustrée dans le monde). […] Non, Messieurs, non, c’est en parlant de choses plus grandes et plus belles, c’est en parlant de l’amour de la patrie, de l’honneur de la patrie ; c’est en parlant de vertu, de générosité, de désintéressement, de gloire, qu’elle a fait ces grandes choses ; car après tout, messieurs, soyez en certains, il n’y qu’un secret pour faire faire de grandes choses aux hommes : c’est de faire appel aux grands sentiments » .
Tout autre était la préoccupation de Leroux dans son discours déjà cité en faveur du décret limitant la durée de la journée de travail : « Pour justifier l’abrogation du décret du 2 mars […], on invoque la liberté des transactions. Sont-ils donc libres ces ouvriers auxquels on dit : Vous travaillerez quatorze heures par jour, ou bien procurez-vous ailleurs ! Où iraient-ils, quand tous les ateliers sont pleins ? Il faut bien qu’ils se résignent ; et on appelle cela la liberté des transactions ! c’est une véritable dérision si ce n’est une cruelle raillerie. Chose bizarre, étrange, inconcevable, au moment où la France vient, à la suite d’autres nations qui lui ont donné l’exemple, de proclamer les nègres des colonies citoyens, on vient nous demander que ceux de nos citoyens avec qui et par qui la République existe, qui sont investis du plus évident droit de cité, puisqu’ils sont électeurs, soient regardés comme des exclus de la cité, afin qu’il soit permis de les livrer à un travail destructif de la qualité d’hommes ! […] J’adjure tous ceux qui veulent que la révolution de février marche pacifiquement vers son but, l’amélioration de condition de tous, de ne pas détruire un des meilleurs décrets du Gouvernement provisoire, mais de le confirmer et de voter contre la proposition, à mon avis insensée, qui vous est faite. Oui, repoussons cette proposition, au cri de Vive la République ! nous ne risquons pas de nous tromper […] Citoyens, je vous en conjure, ne portez pas la hache réactionnaire sur ce décret ; arrêtez-vous devant lui : c’est un monument ! »
Rendons la parole à Tocqueville : « La démocratie et le socialisme ne sont pas solidaires l’un de l’autre. Ce sont choses non seulement différentes, mais contraires. […] La démocratie étend la sphère de l’indépendance individuelle, le socialisme la resserre. La démocratie donne toute sa valeur possible à chaque homme, le socialisme fait de chaque homme un agent, un instrument, un chiffre. La démocratie et le socialisme ne se tiennent que par un mot, l’égalité ; mais remarquez la différence : la démocratie veut l’égalité dans la liberté, et le socialisme veut l’égalité dans la gêne et la servitude ».
Abusant de son autorité d’intellectuel respecté et sans parti, Tocqueville fermait la porte aux mesures de progrès qui émanaient de la minorité montagnarde anti-étatiste. Sa pensée est devenue binaire et manichéenne ; la critique de l’individualisme est oubliée. Par un glissement significatif, le mot liberté a changé de sens : il ne renvoie plus à l’activité civique et associative, identifiée au socialisme babouviste, mais à l’égoïsme des propriétaires. La liberté des modernes s’est substituée à la liberté des anciens. Quelque chose de grand s’est perdu, mais cette perte était inscrite dans l’angle mort de la Démocratie en Amérique, sa définition unilatérale de la liberté comme de l’égalité.
En juin, Tocqueville qui avait écrit en 1835 « Pense-t-on qu’après avoir détruit la féodalité et vaincu les rois, la démocratie reculera devant les bourgeois et les riches » , alla s’assurer dans la rue, auprès du général Lamoricière, du déroulement de la répression sanglante, et le 13 juin 1849 trouva « sublime » le discours où Cavaignac s’opposa à Leroux pour réclamer un nouvel état de siège. Lorsque le 2 février de la même année, il accepta de devenir ministre des affaires étrangères, on est loin de la Démocratie en Amérique : la nation de petits propriétaires individualistes préoccupés de confort matériel, remettant le pouvoir entre les mains de qui leur promet la loi et l’ordre, se rapproche beaucoup de la catégorie du « despotisme démocratique » ; voilà Tocqueville au service d’un régime fort proche de celui contre lequel il avait fait tant de mises en garde. Est-ce sa bonne foi ou sa lucidité qui est ici en cause ?
Par une ironie de l’histoire, un siècle après le discours de Tocqueville, l’assemblée des nations du monde votait la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, spécifiant le droit de toute personne au travail en même temps que la limitation du temps de ce travail (articles 33 et 34). L’Arabie saoudite et l’Afrique du Sud votèrent contre. On ne peut donc pas se satisfaire tout à fait de l’alternative de François Furet, quand il affirme, après Raymond Aron : « Le pronostic de l’aristocrate français sur le monde contemporain est infiniment plus proche des réalités que nous vivons aujourd’hui que celui du socialiste allemand » . Ne serait-il pas plus judicieux de dire que l’écroulement des économies planifiées et la révélation du terrorisme d’Etat auquel elles ont donné prétexte, d’une part, les progrès incontestés de la législation sociale en Europe depuis un siècle, d’autre part, donnent l’avantage au socialiste français sur l’aristocrate français autant que sur le socialiste allemand ?

Actualité de Leroux ?

L’ombre portée par le marxisme sur tout ce qui n’était pas lui, et une réputation injuste, d’origine positiviste, d’utopiste à la religiosité nébuleuse, expliquent l’oubli dans lequel se trouve plongée l’œuvre de Pierre Leroux depuis un siècle, jusque chez les spécialistes du XIXe siècle. Sa réhabilitation n’intéresse pas seulement la vérité historique : il en va aussi des enjeux politiques d’aujourd’hui. Michel Charzat l’avait-il senti en proposant en 1991 au congrès du Parti socialiste de réhabiliter « face au marxisme, le courant qui va de Leroux à Jaurès » ? On ne l’a jamais su. Ce travail de réhabilitation a été entrepris par plusieurs chercheurs isolés .
Leroux travailla toujours en équipe dans les revues qu’il fonda et anima : Le Globe, La Revue Encyclopédique, La Revue Indépendante, La Revue Sociale, L’Espérance. Il réalisa avec Jean Reynaud une Encyclopédie Nouvelle qui fut selon Henri Heine « le digne complément du colossal pamphlet de Diderot ». Plusieurs aspects de cette pensée élaborée entre 1830 et 1850 sont devenus des évidences aujourd’hui. Affirmant qu’il n’existait pas d’humanité sans famille, sans patrie et sans propriété, Leroux dénonçait la triple corruption de ces institutions dans l’oppression de la femme par l’homme, des races étrangères par les nationaux et des prolétaires par les bourgeois , à la différence de Proudhon antiféministe et antisémite et de Marx antipatriote. La double critique de l’individualisme , d’une part, du totalitarisme avant la lettre, d’autre part, est complètement avérée, surtout depuis 1989 : on sait à quel prix. On peut se prendre à rêver à la bifurcation qu’aurait prise l’histoire si la France avait été fidèle à ses traditions et avait continué à jouer son rôle de modèle en matière de progrès politique.
C’est pour des raisons de fond que Leroux condamnait aussi fermement le socialisme absolu que l’individualisme absolu. S’il protesta contre la brutalité de la répression militaire en juin 1848, il désapprouva toujours les méthodes révolutionnaires violentes. Non parce qu’elles étaient trop radicales, mais au contraire parce qu’elles étaient trop superficielles et se retournaient contre la cause qu’elles défendaient. Il fut attentif aux dangers du volontarisme en politique. Sur ce point comme sur d’autres, la profondeur et la justesse de son appréciation procédaient de l’ampleur d’une vision binoculaire et du dépassement des antagonismes à l’aide d’un troisième terme. Ainsi, régenter l’avenir en rupture avec le passé est une faute aussi grave qu’amarrer le présent à des normes périmées. De même, l’amour de soi est un ressort humain aussi profond et légitime que l’appartenance structurelle (matérielle, intellectuelle et affective) de chaque individu à l’humanité. Leroux le rappelait aux partisans de l’oblation pure, chrétiens aussi bien que socialistes : « Toute théorie qui voudrait se fonder sur le dévouement comme sur la formule la plus générale de la société, (qui regarderait comme mauvais tout acte individuel), et qui déduirait ensuite de cette formule des lois et des institutions qu’elle aurait l’espérance d’appliquer de force à la société, serait fausse et dangereuse » . Leroux est en cela le moins utopiste des penseurs attachés à la notion de solidarité. Il n’a dessiné les plans d’aucune cité idéale, et, au contraire, fait des mises en garde contre « l’esprit géométrique » appliqué à la politique , comme c’est le cas dans le Contrat social (ce qui ne l’empêchait pas d’aimer et d’admirer Rousseau) et virtuellement dans le marxisme et sa vision unilatérale de l’homme comme homo œconomicus.
La politique est un art et non une science, et cela pour des raisons de droit autant que de fait. Ainsi, aucun problème politique, économique ou social ne peut trouver de solution hors du champ délimité par la liberté et l’égalité. Or, ces deux valeurs sont contradictoires. Malgré sa foi en la perfectibilité de l’espèce humaine, Leroux jetait un regard attristé sur la société de son temps : « La société est en poussière », disait-il pensant que le propre des temps modernes était « le difficile mais non insoluble problème de la liberté avec l’association » .
Récusant tout dualisme, il affirmait que l’homme était indissolublement sensation, sentiment et connaissance et que l’antinomie entre liberté et égalité ne pouvait trouver de résolution que dans la fraternité. Vœu pieux ou au contraire refus de la technocratie et appel à la responsabilité de tous éclairée par la meilleure des sagesses de l’humanité ? Il faut dire ici un mot de la religion de Leroux : vivre sans religion est la pire des souffrances, disait-il, et la distinction du spirituel et du temporel est aussi absurde que celle de l’âme et du corps : il n’existe qu’un seul Royaume. Croyant en un Dieu immanent à la vie, admirateur de l’Evangile (mais autant de l’hindouisme, du bouddhisme et du confucianisme), Leroux déclarait le catholicisme historique caduc et en appelait à une nouvelle religion humaine (c’est-à-dire terrestre et universelle), progressive (intégrant la tradition des Lumières à celle des vérités révélées entendues dans un sens symbolique). Si, pour lui, le socialisme égalait la République, synthèse de la liberté grecque, de la fraternité chrétienne et de l’égalité des philosophes, sa « religion » semble être l’esprit de cette République et relevait d’une éducation qui ne soit pas seulement instrumentale.