Une vision entrepreneuriale

Une vision entrepreneuriale

Entretien avec Didier Pineau-Valencienne

Le Banquet : La récession que la France subit actuellement accentue les effets de la mutation structurelle de l’économie dans son ensemble. Alors que les tensions sociales se font plus vives, les moyens financiers de les réduire se font plus rares à mesure que les déséquilibres financiers du budget de l’Etat et des budgets sociaux s’accroissent. Le consensus bâti au cours de la dernière décennie doit être révisé à la lumière de ces faits. Peut-on encore donner des réponses d’ordre conjoncturel (relance sectorielle, ajustements à la marge…) aux mutations structurelles que subit l’économie et la société française ? En d’autres termes, la collectivité aura-t-elle encore demain les moyens de concilier le maintien des acquis sociaux et de la compétitivité ?

Didier Pineau-Valencienne : Nous vivons en même temps une crise d’adaptation structurelle à une nouvelle réalité économique caractérisée par l’exacerbation de la concurrence et un ralentissement conjoncturel. Il y a donc des mesures à prendre pour soutenir la conjoncture et d’autres pour réformer notre système de production. Le déséquilibre croissant entre les charges et les ressources pose évidemment le problème d’une réduction des premières et d’une augmentation des secondes. C’est toute la difficulté du plan présenté par M. Edouard Balladur qui doit à la fois accélérer et freiner. Parler des acquis sociaux n’a de sens qu’au niveau des principes, cette expression ne peut évidemment pas signifier qu’on va geler la situation de chacun dans un monde en plein mouvement.

Franc privé, franc public

Le Banquet : A quelles réformes de système de production doit-on, selon vous, s’attacher en priorité ?

D. P.-V. : La réforme la plus urgente de notre système de production consiste évidemment à limiter le poids de l’Etat. Par les privatisations bien sûr, mais aussi en s’interrogeant sur les conséquences d’une gestion publique ou para-publique de plus de la moitié des dépenses de la France. Je ne suis pas absolument sûr qu’un franc privé et un franc public aient exactement la même valeur en termes de croissance. Le premier est entouré d’un maximum de précautions pour qu’il se reproduise dans les meilleures conditions, le second paraît parfois semé à tous vents. Je regrette que les économistes ne se soient pas davantage interrogés sur les conséquences pour l’ensemble de notre société d’une affectation majoritaire de ses ressources en dehors des lois du profit.

Le Banquet : En particulier, les régimes sociaux doivent-ils être réformés ? Dans quel sens ? Comment devrait évoluer à votre avis la proportion de couverture par assurance et par solidarité ? La gestion paritaire et contractuelle doit-elle être remise en cause ?

D. P.-V. : Les régimes sociaux posent un problème qui découle de la difficulté que je viens d’évoquer. Les Français sont attachés à leur système de protection sociale et il n’est pas concevable de les en priver. Mais la position des chefs d’entreprise dans cette affaire est très inconfortable. Le paritarisme apparent cache un système dans lequel le jeu politique pèse souvent davantage que la recherche de la meilleure gestion. Face aux déficits insupportables de nos organismes sociaux, on trouve trois acteurs dont aucun ne veut porter le chapeau du contrôleur sévère. Il est difficile de bien gérer quand les symboles l’emportent sur les réalités et c’est pourquoi, de la même façon que l’Etat souhaiterait se défausser des décisions rigoureuses, certains chefs d’entreprise ont flirté avec l’idée de laisser le gouvernement et les syndicats en tête-à-tête. Intellectuellement c’est peut-être séduisant, mais il n’est pas possible pour les entreprises de se désintéresser de la gestion de sommes considérables qui pèsent sur leurs coûts de production. On finira par s’apercevoir qu’il y a là comme ailleurs des solutions raisonnables qui peuvent améliorer les résultats des organismes sociaux sans diminuer la protection des Français. Quant au développement de la capitalisation dans la préparation des retraites, il s’imposera tout naturellement. Parce que les salariés se rendent compte qu’ils devront s’assurer un complèment de ressources pour leurs vieux jours et parce que l’économie française a besoin des capitaux stables que représentent les fonds de pension.

Le Banquet : A quelles solutions pensez-vous pour améliorer la gestion des organismes sociaux sans diminuer la protection sociale des Français ?

D. P.-V. : Les organismes sociaux ont surtout besoin de véritables efforts de gestion. Aucune entreprise gérée dans les mêmes conditions ne pourrait survivre. Curieusement notre pays a tendance à faire du social comme si c’était un problème de bonne conscience. On donne sans trop se soucier de savoir à qui on donne et en confondant les capitaux de l’assurance avec ceux de la charité. L’argent prélevé sur les entreprises et les salariés en fonction de contrats précis mérite d’être traité avec rigueur. Il y a aujourd’hui trop de vases communicants et pas assez de contrôles. Les comparaisons internationales montrent que d’autres pays font aussi bien que nous avec des prélèvements inférieurs.

Le Banquet : Le recul relatif de la puissance syndicale est-il, selon vous, un facteur positif ? D’autres formes de dialogue social émergent-elles ? Lesquelles ?

D. P.-V. : Le recul de la puissance syndicale n’est certainement pas une bonne chose. Les chefs d’entreprise ont besoin d’interlocuteurs représentatifs et responsables pour négocier utilement. Ce qui serait positif, en revanche, c’est la disparition des liens qui ont trop souvent existé en France entre la politique et le syndicalisme.

Le Banquet : Que faire pour encourager l’émergence d’un syndicalisme non politique ?

D. P.-V. : Avec l’effondrement du mur de Berlin on pouvait espérer que tous les marchands d’utopies politiques adopteraient un profil bas. Il n’en est rien. Ils ont continué de préconiser des remèdes extrêmes sans accepter les contraintes de la concurrence internationale. On constate chaque jour que des services publics se mettent en grève pour des revendications qui paraissent d’un égoïsme outrancier par rapport aux vrais problèmes de l’heure. Il est logique que les syndicalistes défendent les intérêts de leurs adhérents, mais ils pénètrent dans le domaine de l’idéologie quand leur discours refuse sciemment de prendre en compte les réalités chiffrées. On peut espérer que les vrais négociateurs vont l’emporter sur les tribuns plus soucieux d’effets médiatiques que de sécurité de l’emploi.

Entreprise et imagination

Le Banquet : L’entreprise peut-elle et doit-elle jouer un rôle plus vaste que la défense de son intérêt économique immédiat en intégrant certaines dimensions sociales, notamment par l’innovation dans de nouvelles formes de travail ?

D. P.-V. : L’entreprise joue depuis longtemps un rôle plus vaste que la défense de son intérêt économique immédiat. Plus la société se déstructure, plus on se tourne vers elle pour lui demander de pallier les manques des autres institutions. Elle est toute prête évidemment à organiser de nouvelles méthodes de travail. Mais ce n’est pas elle qui décide de la réglementation sociale. Elle peut simplement constater que bien des rigidités ne sont plus adaptées aux nécessités du moment.

Le Banquet : Quelles sont les méthodes de travail qu’il vous paraît souhaitable de développer dans l’entreprise ?

D. P.-V. : L’entreprise française a besoin, comme le disait un rapport récent de l’Institut de l’Entreprise, de diffuser la responsabilité à tous les niveaux de sa hiérarchie. Elle doit donc devenir plus plate et moins pyramidale et développer la liaison entre ses salariés et ses clients. Il est indispensable que chacun à son poste réfléchisse aux moyens de répondre aux désirs du marché. La vraie richesse de nos entreprises occidentales ce sera bientôt la seule imagination. Plus personne ne peut faire son travail comme un robot s’il ne veut pas être remplacé par un robot.

Le Banquet : Un des remèdes à la question du chômage est-il une plus grande flexibilité du travail et des rémunérations ? La société française — qui jusqu’alors a préféré protéger les détenteurs d’un emploi — vous semble-t-elle en mesure d’accepter un plus grand partage de la précarité comme prix d’une réduction du chômage ?

D.P.V. : Quand on constate que les rémunérations ont augmenté plus vite l’an dernier en France que dans la plupart des autres pays européens, on peut effectivement penser que la société française se soucie davantage de ceux qui ont un emploi que des chômeurs. D’autres cultures existent, au Japon notamment, où l’ajustement se pratique par les salaires et non pas par les effectifs. Mais, en dépit des rigidités qui caractérisent son marché du travail, la France évolue vers la précarité. Dans les nouveaux contrats de travail, les contrats à durée déterminée prennent le pas sur les contrats à durée indéterminée.

Le Banquet : Quelles sont, selon vous, les rigidités qui affectent encore le marché du travail en France ? Relèvent-elles davantage des comportements ou du cadre réglementaire ?

D. P.-V. : De tous les pays libéraux, la France est un des plus rigides. Sa tradition dirigiste a amené l’Etat à intervenir dans tous les détails de la vie de l’entreprise. Le résultat c’est que le nombre des emplois est devenu la seule variable d’ajustement. Le temps, le salaire, les heures d’ouverture sont bloqués. Si nous ne voulons pas que le système continue de produire de plus en plus de chômeurs et de travail noir, il faut se dépêcher de lui donner de la souplesse. Dans toute activité humaine il y a des cycles. L’agriculteur ne peut rien contre le mauvais temps. Il peut simplement gérer son exploitation dans la durée en remplissant ses greniers quand la récolte est bonne. En France, les bonnes récoltes des entreprises sont distribuées avant même d’avoir été engrangées. C’est le plus souvent le gouvernement qui décide de la répartition mais nous sommes en démocratie. Autrement dit, je ne sais pas s’il y a une frontière claire entre les comportements et le cadre réglementaire.

Le Banquet : Alors que dans le monde développé le discours dominant de la dernière décennie a été tourné vers le « moins d’Etat », on assiste aux Etats-Unis à une réhabilitation du rôle de l’Etat, notamment par les théories de la « croissance endogène » qui influencent la politique du Président Clinton. Estimez-vous que l’on assiste au même mouvement en France ? Pensez-vous qu’en période de difficultés économiques l’Etat peut et doit corriger les effets de ces difficultés, par des politiques sociales mais également industrielles ?

D. P.-V. : La collectivité prélèvera bientôt en France près de 60% du P.I.B. Il est donc évident qu’on aura beau répéter « moins d’Etat », le seul poids des responsabilités dont il s’est lui-même accablé l’oblige à jouer un rôle déterminant dans l’économie. Ce qui lui est généralement reproché, c’est l’usage qu’il fait des sommes considérables qu’il absorbe. Personne ne lui conteste la responsabilité fondamentale de choisir les règles du jeu qui assurent l’organisation harmonieuse du marché et des rapports sociaux. Dans une période de dépression il serait évidemment souhaitable qu’il puisse soutenir l’activité en accroissant ses dépenses. Mais il est totalement désargenté et incapable de pratiquer les corrections budgétaires que justifierait la conjoncture.

Le Banquet : Faute de solutions adaptées, la poursuite des mutations économiques et de leurs conséquences sur le tissu social risque-t-elle de provoquer une grave crise sociale et politique ?

D. P.-V. : La France connaît une période de mutation profonde qui ressemble probablement à ce qui s’est passé au tout début du siècle. Une autre société est en train de naître sous la pression des transformations économiques. Dans le passé, ces périodes de mutation ont souvent mal fini, les guerres leur servant parfois d’exutoire. On peut penser que notre monde est suffisamment civilisé pour trouver d’autres ripostes à la crise économique actuelle. Sans être optimiste à tout crin, il est raisonnable d’espérer que la reprise de l’activité arrivera à temps pour faciliter des transformations qui vont de toute façon nous être imposées.

(Propos recueillis par François Ivernel)