Présence géopolitique de la Roumanie

Présence géopolitique de la Roumanie

Par Éric Dumoulin

Claude Karnoouh, chercheur au C.N.R.S., spécialiste de la pensée nationaliste moderne dans les pays de l’Est de l’Europe, explique dans son ouvrage L’invention du peuple, Chroniques de Roumanie que les campagnes roumaines lui ont toujours fait irrésistiblement penser aux Soirées du hameau de Gogol. Même monde fabuleux de tendresse et d’amour, sans oublier la rudesse et la violence parfois sanglante, jouxtant une vie de pauvreté et de précarité fatale.

La Roumanie, un hameau ? Paul Morand n’écrit pas autre chose dans son Bucarest. S’il magnifie le Paris des Balkans, le diplomate écrivain le cantonne cependant dans un rôle subalterne. La Roumanie n’était-elle pas après tout hier une simple province de l’Empire austro-hongrois ? Il fallut attendre la chute de Nicolae Ceausescu et la révolution de parade qui s’ensuivit pour que l’Occident en général et la France en particulier acceptent de jeter un regard sur l’ancienne patrie des Daces.

De là à lui donner un intérêt géopolitique… Pourtant, il est temps d’en convenir : la Roumanie s’affirme comme l’un des pivots stratégique des Balkans en fusion. Plus encore, elle joue les rôle de sas à mi-chemin de l’Orient et de l’Occident, ouverture européenne entre Russie et Turquie.

Pivot d’abord par sa façade de la Mer Noire. Longtemps géopolitiquement neutralisée parce que Mare nostrum du bloc communiste (URSS, Bulgarie, Roumanie), la Mer Noire retrouve en cette période de chaos et d’incertitudes tout son intérêt. Espace déterminant pour l’Ukraine, la Russie, les nouveaux États caucasiens (Géorgie, Ossétie, Abkhazes), les nations balkaniques, elle suscite toutes les convoitises, à commencer par celles des Turcs. La Sublime Porte commandait au début du siècle aux détroits, verrous de la Mer Noire. La Turquie moderne en tira pendant l’affrontement Est-Ouest le prétexte d’une aide américaine ininterrompue. 1992, derrière Ankara surgit à nouveau Istanbul. Du kiosque des Sultans, penon de marbre du palais de Topkapi, la Turquie rêve au pantouranisme. A travers deux traités de coopération technique, l’un rassemblant les républiques turcophones d’Asie centrale, l’autre embrassant toute la côte occidentale de la Mer Noire, la Turquie affine et renforce sa stratégie d’encerclement de cette région du monde.

En Asie ex-soviétique, les Tatars peuvent être classés dans la catégorie des peuples turco-mongols. Ils y côtoient les Ouzbeks (16,6 millions), les Kazakhs (8,1 millions), les Kirkizes (2,5 millions), les Azéris (6,7 millions), les Turkmènes (2,7 millions dans l’ex-U.R.S.S.), les Bachkirs (1,4 million). Ajoutons (ils sont numériquement moins important) Iakoutes, Karakalpakes, Touvas, Gagaouzes. Il n’est donc pas étonnant qu’Almaz Estekov, intellectuel kazakh qui s’est distingué comme résistant au régime soviétique, écrive : « Il y a un espace culturel fondé sur les langues turques. La Turquie, qui a réussi à devenir une nation moderne, en est la tête. Les Tatars de Crimée et les Azéris en constituent la gorge et les épaules. Les Kazakhs sont le cœur. Quant aux Ouzbeks et aux Turkmènes, de tradition nomade, ils en sont les jambes ». En Europe aussi, les Turcs représentent 9% de la population bulgare. Sans parler des liens entretenus avec les 10% de Musulmans de l’ex-Yougoslavie. Point de passage obligé de ce croissant du pantouranisme : la Mer Noire et Constanta, fenêtre portuaire de la Roumanie.

Moscou ne s’y trompe pas non plus, qui s’escrime contre son concurrent byzantin à fleuret à peine moucheté pour perpétuer sa main mise, économique et géopolitique sur cette portion des Balkans. L’empire russe, historiquement obsédé par un libre accès au bassin méditerranéen via la Mer Noire, n’entend pas perdre cette zone d’influence vitale pour sa survie. Les facteurs responsables de la guerre de Crimée resurgissent, préfigurant dans un avenir proche un antagonisme croissant entre les desseins des deux puissances.

Dans cette perspective, la Roumanie présente d’autres intérêts que celui d’une simple nation riveraine. Son importance stratégique et commerciale augmente encore avec l’ouverture depuis peu du canal « Rhin-Danube ». Cette liaison fluviale s’écoulera entre les villes allemandes de Bamberg, au nord, et de Regensburg, au sud, et reliera le Danube au Main, affluent important du Rhin. Les bateaux pourront naviguer sans contrainte de Rotterdam jusqu’au port roumain de Constanta sur la mer Noire, empruntant ainsi 3.355 kilomètres de voies naturelles et de canaux ininterrompus. C’est dire si Ankara et Moscou jugent Bucarest à sa juste valeur. Deux exemples l’illustrent au mieux : les Turcs contrôlent maintenant la presque totalité de l’industrie roumaine du pain et les Russes tentent, jour après jour, de pousser l’avantage que leur confère le traité de coopération militaire et technique signé avec Iliescu en 1990.

Pivot géostratégique, la Roumanie l’est aussi en raison de son identité spécifique, affirmée au milieu de nations slaves. Fruit d’une subtile alchimie de latinité, de « balkanisme » et de byzantinisme, elle demeure la plus énigmatique de toutes les nations de l’ancien bloc de l’Est. Le Roumain, pour parodier une célèbre correspondance entre Noïca et Cioran, c’est « l’ami lointain ». Les Daces, occupants du pays vers 2.000 avant notre ère, ne pratiquaient-ils pas déjà une langue voisine de l’étrusque ?

Ainsi, Brasov, Constanta, Timisoara, Iasi, Cluj-Napoca, mâtinent-ils leur identité entre les exclamations débonnaires des ruelles de Naples et la langueur sévère des bâtiments des cités de la Mitteleuropa. Ce manque de lisibilité de la société roumaine doublée de l’entropie post-totalitaire qui la caractérise — absence de classe moyenne, éradication de tous les corps intermédiaires librement constitués, chaos politique et social — constitue un vecteur permanent de déstabilisation interne. Déstabilisation qui serait fatale à la fragile reconstruction commerciale et politique qui s’opère aujourd’hui autour de la Mer Noire.

Enfin, la Roumanie cache en son sein le ferment de deux conflits frontaliers majeurs avec l’ex Moldavie soviétique et la Hongrie. L’irrédentisme latent, attisé par le P.U.N.R.— formation d’extrême droite dirigée par G. Funar, maire de Cluj, qui a obtenu 11% des suffrages lors des élections présidentielles de 1992 — réclame simultanément le retour de l’ex-Moldavie soviétique dans le giron de la mère patrie et l’éviction des « envahisseurs » hongrois de la Transylvanie. Pour l’instant, si le pouvoir en place se garde bien d’intervenir en Bessarabie, conscient du risque d’affronter de front les positions moscovites, sa position à l’égard de la minorité hongroise reste de nature à irriter Budapest. A témoin, son attitude résolument hostile aux populations magyares, notamment lors des graves incidents survenus au printemps 1991 à Tirgu-Mures.

Loin de réunir les caractéristiques d’une Terra Incognita digne de L’empire et les Nouveaux Barbares, la Roumanie nous renvoie aujourd’hui à cette réflexion, citée par Jean-Christophe Rufin, de l’auteur romain Pomponius Mela : « Au delà de ces déserts, on rencontre des peuples muets, qui ne peuvent se faire entendre que par des signes ». A l’Occident de comprendre et d’analyser ces signes pour éviter que ne s’embrase sous ses yeux cette part oubliée de l’Europe.