Ontologie de Patrick Bruel

Ontologie de Patrick Bruel

Par André-Luc Molinier

Les jeunes gens des années 1970 lisaient Sartre, Camus et Marcuse. Ils écoutaient Léonard Cohen et Maxime le Forestier. Ils affichaient dans leur chambre les portraits de Marx, du Che, d’Einstein et de Kennedy. Les filles ajoutaient à la galerie Gérard Philipe, tellement photogénique, et choisissaient de se marier (tout de même) en faisant lire à l’église un extrait (hélas) du Petit Prince « on ne voit bien qu’avec le cœur… l’essentiel est invisible pour les yeux ». Cette évocation paraîtra nostalgique ou mièvre, charmante ou atterante. Peu importe. Le propos n’est pas là.

Avec ces accessoires et ces fossiles, les sociologues pouvaient jouer les Cuvier et nous expliquer la jeunesse d’alors, ses doutes et ses aspirations. Aujourd’hui les murs sont nus. On ne trouve qu’un osselet, et encore surtout, chez les 12-18 ans, Patrick Bruel.

A quoi sert Bruel ? Pourquoi ce chanteur-acteur est-il devenu non seulement l’idole des très jeunes, ce qui est donné à beaucoup, mais plus encore, un phénomène de société, comme on lit dans les articles de fond des hebdomadaires, à la fois révélateur et identificateur de la jeunesse contemporaine ? Comment une société sécrète t-elle un Bruel ? Récapitulons. Bruel est unique en son genre. Et pourtant… Bruel a la trentaine, les cheveux mi-longs, il a joué dans quelques films d’Alexandre Arcady, a fait quelques tubes (Casser la voix, Marre de cette nana là, Qui a le droit, Rendez-vous dans dix ans, Regarde un peu…), il est mignon, propre, discret, mange des pizzas Chez Pino. Il a moins de voix que Florent Pagny, moins de rythme que Julien Clerc, moins de sens mélodique que Michel Berger. Côté chanson donc, rien ne semblait devoir l’exposer à l’hystérie des minettes comme, naguère, les trop tôt disparus Claude François, Mike Brant ou Joe Dassin. D’autant moins qu’à la différence des chanteurs à fan club, Bruel n’est pas un chanteur sexuel. Elvis, Johnny ou plus près de nous Madonna, Prince ou Michael Jackson ont un sexe sur scène et s’en servent. Pas Bruel : lui adopte le mode mâle asexué, c’est le grand frère. D’ailleurs, en photo dans Paris Match, il est toujours seul, à la recherche du grand amour. Cela est terriblement romantique comme les longs manteaux qu’il porte… mais n’explique pas tout. Bruel incarne sans doute, à son corps défendant, la première idole de la génération S.I.D.A., no sex ou safe sex. Il ne passera pas par lui. Avec Bruel, on se protège.

Le spectateur dégagé

Le statut bruelien (« totalement irrationnel et magnifique » selon ses propres termes) ne tient pas qu’à son look. Aucun chanteur avant lui, même pas le Yves Montand reaganien, n’a jouit d’une position aussi incontournable dans la société française. Invité à 7/7 comme Boris Eltsine ou Jacques Delors, pétitionnaire pour Maastricht comme Hélène Carrère d’Encausse, joueur de rugby avec Serge Blanco, pote avec les potes, Bruel est toujours là. Que dit-il ? Peu de choses. Ecoutons le texte de sa chanson culte Qui a le droit, qu’accompagne un chœur d’enfant : « qui a le droit de faire ça à des enfants qui croient vraiment ce que disent les grands. On passe sa vie, à dire merci, merci à qui, merci à quoi ! A faire la pluie et le beau temps pour des enfants à qui l’on ment ». Bruel se positionne d’emblée en héraut de la cause enfantine. Il n’est pas comme les grandes personnes, mais il sait que les jeunes sont quelque part adultes dans leur tête, que la société des grands leur refuse le droit de savoir et de comprendre. « On m’avait dit, te pose pas trop de questions, tu sais petit, c’est la vie qui te répond ». Le monde n’est pas une nursery disait Freud. Si, si, dit Bruel.

La difficulté d’analyser réside en ce que cette pétition de principe quasi-rousseauiste s’arrête là, ou à peu près. Le message se brouille ensuite un peu. « Il y a plusieurs dieux, mais y a qu’un seul soleil, oui mais, le soleil, il brille ou bien il brûle. Tu meurs de soif ou bien tu bois des bulles ». Proclamation polythéiste, mais tempérée, d’un réalisme sec qui frise l’agnosticisme. Que veut dire Bruel ? On ne sait pas bien. Qu’il faut se faire une place au soleil, qu’il y en a qui sont nés du bon côté d’autres non, et que c’est injuste… Ce terrible constat dressé, que fait-il ? Rien. Il passe à côté des choses en lâchant un regard tantôt apitoyé, tantôt contrarié, un regard douloureux (« C’est pas parce que t’as mal aux yeux »). John Lennon s’engageait plein pot contre le Vietnam, Bruel pense, comme dans les publicités pour le Crédit Lyonnais, que l’Europe c’est bien. Il est vrai que le temps des chanteurs engagés, pour de vrai, comme disent les groupies brueliennes, ceux de la no generation est révolu. Renaud, qui se voulait le dernier Mohican du genre protest song (contre Madame Thatcher par exemple) s’est reconverti avec succès dans la scie pour téléspectateurs de Thalassa façon Damia (Ne tuez pas le goéland), relooké Hugues Aufray (Santiago). Bruel ne se rebelle pas, il assimile le monde tel qu’il est avec ennui, avec tristesse, mais sans révolte. C’est ce qu’on appelle sans doute le pessimisme de l’intelligence. No future ? Peut-être, mais on ne sombre ni dans le nihilisme du hard rock, ni dans le désespoir romantique des jeunes Werther : Bruel ne se flingue pas. Il ne casse rien sauf sa voix. Une forme de mortification, somme toute civique, qu’on devrait méditer dans les banlieues. Le désespoir ne l’entraîne pas non plus dans les paradis artificiels, façon Easton Ellis dans Less than zero. A la rigueur le temestat.

Du côté du Band aid et des chanteurs généreux, Bruel a laissé aux golden papies (Johnny, Sardou, Goldman, Mitchell) le soin de reprendre les Restos du cœur de Coluche mais il est de tout cœur avec eux. Il ne s’est pas porté acquéreur des concessions sahariennes de Michel Berger ou de Daniel Balavoine. L’intégration ? Bruel aurait pu enfourcher la cause des Bedos, Smaïn et Boujenah, déracinés comme lui. Même s’il est en fraternité avec eux, même s’il a choisi les mêmes valeurs, Bruel par pudeur, par discrétion ou par habileté, ne combat pas dans la même catégorie. Il ne démontre pas, n’essaie pas, il montre : il joue dans l’Union sacrée l’histoire d’une amitié entre un juif et un arabe sur fond d’attentats terroristes à Paris. Une parabole en quelque sorte. D’ailleurs, lui a choisi de gommer tout processus d’identification en choisissant un pseudo qui sent le terroir. Patrick (« Tous les garçons s’appellent Patrick » disaient Rohmer et Godard) Bruel (comme Saint-Jean de Bruel, la capitale aveyronnaise du pâté de campagne ou comme Brel), ça sonne encore mieux que Francis Cabrel.

Le Queuille des nineties

Bruel se pose comme une sorte de Queuille des nineties. Un juste milieu qui glougloute une eau tiède. La langue de coton dont il use et abuse est littéralement irréfutable : la drogue, c’est mal ; voter, c’est bien ; le S.I.D.A. est un drame ; le Pen, un danger ; l’Europe, c’est important ; tous les politiciens ne sont pas pourris ; la pollution, c’est terrible. Il n’assure pas. Il pose gentiment des évidences « on est plus d’un quand on est deux » ose t-il affirmer dans Regarde un peu. C’est encore plus beau que le consensus. Pour le reste, adepte de la me generation, il ne prône rien. Il est lucide. La vie n’est pas terrible, elle est comme elle est. Résignons-nous…

Chaque jeunesse souffre. Chaque jeunesse à la prétention de comprendre le monde et de montrer que la société adulte n’a rien compris. Ces lois constantes sont inscrites dans la nature humaine. Les valeurs brueliennes ne font rien d’autre que de récupérer cette infantilité. Ne nous moquons donc pas des adolescents de quinze ans bruelomanes ; après tout, leurs mamans aiment Alexandre Jardin, le degré zéro de l’écriture (ce que n’est pas Bruel pour la chanson). La jeunesse d’aujourd’hui n’est pas plus sotte que ses devancières. Elle a seulement cessé de ne pas être sérieuse. Elle a peur de l’avenir, du S.I.D.A., du chômage, de la pollution, de la guerre. Bruel lui sert, sans élever la voix, un peu de verveine qui la console et l’apaise. « Moi aussi », dit-il « j’ai grandi avec mes angoisses et mes doutes ». Ce qui est nouveau est que pour occuper cet espace existentiel d’incertitudes et de doutes, Bruel se retrouve tout seul. Plus d’idoles philosopheurs, plus d’utopistes révolutionnaires, plus de politiques, tout simplement.

Combat pour le bon sens
On pourrait s’en tenir là et constater que Bruel est juste dans l’air du temps, celui de la résignation paisible. Ce serait bien facile. Pourtant, l’adulation bruelienne, si elle procède de la base, est aussi admirablement orchestrée d’en haut. La société politique — médias, monde politique, prescripteurs d’opinion — n’aurait-elle pas « inventé » Bruel, comme on dit du découvreur d’un trésor ? Ne souriez pas. La thèse du complot ou de la manipulation tient souvent lieu de substitut à tout effort de réflexion et d’analyse ; pourtant un homme intouchable en ce temps où la « corruption du siècle » comme disait Sureau frappe partout, où tout le monde ment, voilà qui est précieux. Bruel a les mains blanches quand d’autres les ont sales ou n’ont plus de mains. Alors il faut le montrer, s’en servir puisqu’il est pur, puisque ce qu’il dit est pur : il ne ment pas, il est innocent. Anne Sinclair s’émeut, vous vous n’êtes pas comme les autres n’est-ce pas, vous ne dites pas que les hommes politiques sont pourris ? Non, fait Patrick. Anne respire et Patrick qui « surjoue » un peu, poursuit : « il y a des hommes politiques et des hommes d’État… ceux qui ne peuvent se passer du pouvoir et ceux qui ont le pouvoir de s’en passer ». Monsieur Monory écrivait il y a dix ans Mon combat pour le bon sens. Bruel lui succède. Pourquoi pas ?

Alors, à qui profite Bruel ? Au fond, à tout le monde, à droite, au centre, à gauche, sauf aux extrêmes. Il véhicule une morale cool et un peu de sensiblerie, de la générosité, de la tolérance, bref un concentré pré-mâché des valeurs universelles de l’homme. On peut rire de « Patriiick », mais nous devrions aussi lui être reconnaissants. Naguère les instituteurs traçaient à la craie des maximes sur les tableaux noirs de la République. Ce que fait Bruel, à sa façon, n’est pas très différent. A une génération qui n’en a plus, il propose un cours d’instruction civique a minima. Rien que pour cela, on ne saurait tout à fait rejeter Bruel.