Le balisage de détresse du vocabulaire politique

Le balisage de détresse du vocabulaire politique

Par Nicolas Tenzer · Rodolphe Delacroix

Que reste-t-il de nos concepts en politique ? Notre époque vit la grande braderie de la rhétorique révolutionnaire, marquée pendant plus d’un demi-siècle par la langue de bois stalinienne. Bientôt, on regardera avec étonnement ces vestiges d’un autre temps où le langage ne visait pas à refléter le réel mais à postuler un réel imaginaire et délirant. Fin de la novlangue. Retour au réel ?

Sommes-nous vraiment prémunis contre toute usure du langage politique ? Sur les ruines du dernier totalitarisme européen poussent les fleurs empoisonnées d’un langage dénaturé. Aujourd’hui, on parle d’autant plus volontiers de politique que la politique n’exprime plus rien. Ah ? Vous êtes de gauche ou de droite ? Libéral ? Social-démocrate ? Démocrate-chrétien ? Première, deuxième, troisième gauche ? Grand bien vous fasse ! Parlons sérieusement : pour qui roulez-vous ? Rocard, Fabius ou Jospin ? Chirac, Léotard ou Giscard ? Qu’importe, après tout, comme moi, vous êtes démocrate, moderne, européen et anti-raciste. Rien ne nous sépare vraiment sinon que nous sommes deux pour une seule place.

Tout le monde le dit : il faut requalifier la politique. Viendra le temps où le discours sur la nécessaire repolitisation constituera le nec plus ultra du vide en politique si, du moins, nous ne nous prémunissons pas contre cet effilochage du sens. Aujourd’hui, il faut traquer le langage quand il n’exprime plus rien : langue morte sans poésie. Il ne s’agit plus de langue de bois — car elle n’a aucune fonction coercitive — mais d’une langue de passage, comme ça, sans importance, un bruit, un code pour initiés — mais pour initiés à quoi ?

Creuses citernes pour centre souple

Prenons ce beau mot d’union. Par un paradoxe permanent du discours politique, l’invocation rituelle à l’union cache en fait une claire volonté de légitimer une division — « nous, nous étions pour l’union ; “ils” n’en voulaient pas » — ou d’affirmer une hégémonie. Entre l’union étouffoir style union de la gauche version mitterrandiste, et l’union pour la France version giscardienne, il n’y a guère de différence sinon que la première reposait sur un projet politique clair et une base sociologique qu’on croyait encore homogène. Mais il y a aussi l’union des groupuscules — ou l’éternel labourage du champ stérile du centre gauche. « La France unie » — elle vient de disparaître au profit de la réforme (tiens ! revoilà les réformateurs), signe des temps qui ne changent pas — rassemblait plus de notables que de militants. Qu’importe ! Son but n’était pas tant d’unir un pays que d’occuper un espace stratégique, à la droite du P.S. ou à la gauche du C.D.S. et de monter une entreprise de maroquinerie efficace. Bref, les termes union, unie, unité sont les invocations pieuses d’un discours-paravent : derrière la recherche de l’union, c’est un autre objectif qui est visé. Et, quel aveu ! Il y a maintenant des unions partielles : les générations — Mitterrand, écologie, perdue… Les jeunes contre les vieux ou inversement, les lumières contre les ténèbres, les gentils contre les méchants. Entre la bêtise des appellations médiatiques, le mépris des autres et la confiance en sa vérité, tout concourt à l’affirmation de la débilité politique.

Autre exemple : le Front républicain. Dans notre mémoire, il renvoie à une thématique de la IIIe et de la IVe Républiques. Élargir la gauche à l’ensemble des défenseurs de la République. Faire front contre ses ennemis : ligues d’avant-guerre, partis factieux. La discipline républicaine est à gauche, mais le Front républicain est à tout le monde — sauf aux « autres ». Sauf que la République, on ne sait plus ce que c’est. Le Parti Républicain compte dans ses rangs des nostalgiques d’une Vendée avec le son mais sans les Lumières, comme Philippe de Villiers dont les valeurs, pour nébuleuses qu’elles soient, ne sont certainement pas républicaines. Pour autant, qui oserait prétendre aujourd’hui que la droite n’est pas républicaine. Non, la République n’a plus d’ennemis… elle n’a, face à elle, qu’un « front » qu’on dit national. Ah, la nostalgie des combats « frontaux », bipolaires, réminiscences des époques manichéennes, front contre front, classe contre classe ! Là encore, les mots ont perdu leur sens premier. On est loin, dans la France d’aujourd’hui, d’une logique de guerre civile, comme en 1934. Le Front national se nourrit des faiblesses et de l’anémie tant de la droite que de la gauche. Il fait front de manière martiale contre les « autres ». Il profite de la fin d’une époque bipolaire où droite et gauche étaient chargées d’une symbolique et d’une mémoire vivantes. La politique n’a pas intérêt à effacer ses repères, car dans le brouillage elle ne sait plus où elle en est. Certains seraient tentés de dire que la droite soit la droite, et la gauche la gauche, et Le Pen retournera aux oubliettes. Mais est-ce si simple ? Etre soi-même signifie de plus en plus être nulle part. Actuellement, on ne peut se reposer sur cette explication. Il n’y a plus de mot. Et le langage ne se reconstruit pas si facilement.

Ouverture, consensus, morale, etc., etc.

Qui contesterait le bien-fondé de la concertation en démocratie ? C’est la fonction première de l’espace démocratique que d’organiser la délibération. Délibérer consiste à défendre des points de vue opposés en laissant au peuple ou à ses représentants le soin de trancher. Dès lors, l’ambition consensuelle n’est pas démocratique. Consensus sur les règles du jeu ? Il est implicite, sinon la politique ne se passerait pas au Parlement mais dans la rue, à coups de kalachnikov et de bombes lacrymogènes. Consensus sur la défense, les institutions, la politique étrangère, la politique économique, la politique de l’immigration ? Attention ! A vouloir piéger l’opposition en occupant son espace et en lui interdisant de tenir son discours, le pouvoir ouvre un boulevard à la droite extrême. La manœuvre est habile mais de politique, point. L’ouverture n’est rien d’autre qu’un débauchage de personnalités dont la représentativité est nulle — on se rappelle l’aventure de l’infortuné Olivier Stirn.

Reste, pour achever cette confusion, l’usage immodéré qui a été fait ces dernières années des termes morale et éthique. « Génération morale », comme si les précédentes ne l’étaient pas ! Génération spontanée aussi qui dispense de l’effort politique. Par quelle grâce, ceux qui ont eux vingt ans en 1986 se sont vus dotés d’un sens moral à nul autre pareil ? L’usage de la bonne conscience à des fins tactiques est une des armes favorites d’une certaine gauche antiraciste. Culpabiliser l’adversaire sur le terrain de la morale ne peut amener qu’à une dévalorisation globale du concept de morale. C’est pour le rehausser que le terme éthique est apparu : comité d’éthique associé à l’idée de sagesse, par opposition aux turpitudes politiciennes. L’usure des mots est lourde de conséquences. Les choix moraux ne peuvent être relatifs et conditionnés. Ils sont absolus. Ils ne se partagent pas et ne se relativisent pas. La dévalorisation des termes qui sous-tendent l’action politique aboutit à un retour à une société pré-politique.

Foin de morale vaine alors, vive la force ! Une force morale évidemment car il ne faut point trop effrayer le chaland ! Cette force fut tranquille : impassible, rassurante, et se prit si bien à son slogan que les espoirs de révolution — « changer la vie » disait-on — s’évanouirent vite. La force devient un poids, un fardeau, une masse impossible à déplacer. Allait-on y réussir à plusieurs ? Voilà la force unie qui apparaît. « L’union fait la force ». Certes, mais comme le demandait Alain il y a cinquante ans, « mais la force de qui ? » Conjurons la faiblesse. La force divise : unissons la France. La France unie. Ah ! Le beau programme. Mais s’agit-il d’une France forte ? Certains parlementaires ont confondu les deux. Quant aux électeurs ? Ils n’y prêtent pas attention. N’allons pas soulever des montagnes : la force tranquille a de beaux jours devant elle. Il s’agit seulement d’être témoin — selon la dénomination d’un club nouvellement fondé. « Mes frères nous sommes ici pour témoigner ». Voilà qui est très chrétien et bien peu politique à moins de réduire l’action au témoignage. Cette confession d’impuissance devant les grandes tendances est dans l’air du temps.

Il ne suffit pas que la force soit forte, il faut aussi qu’elle soit juste. Ce n’est même qu’ainsi qu’elle pourra être forte. L’idée est d’une pertinence peu discutable : il n’est de nation forte que solidaire, c’est-à-dire soudée, dont la cohésion est inébranlable. Finies les communautés isolées, voici venu le temps de la solidarité nationale ! Dites crise, répondez solidarité ! Dites contrainte internationale, répondez social ! Il y a eu une convention libérale européenne et sociale (C.L.E.S.) : personne n’était contre. Mais peu de gens apparemment furent vraiment pour. Lorsque les mots jouent ensemble comme des boules de billard, ils perdent leur sens propre et leur portée mobilisatrice. Libéral et social : syntagme figé ou oxymoron ? Aux linguistes de choisir. La justice tient une balance : mais examine-t-on seulement ce que signifie concrètement son point d’équilibre ? Faut-il rappeler que le collège unique, parangon de l’égalité, a eu pour conséquence l’accroissement des inégalités ? Le socialisme aujourd’hui n’a plus de sens. Les inégalités s’accroissent. Est-ce si nouveau ? Aujourd’hui, on est capitaliste et socialiste, conservateur et socialiste : c’est mieux qu’au temps des périodes noires de notre histoire. Ce n’est pas pour autant significatif.

La gauche est une disposition d’esprit. On naît de gauche, dit-on parfois. Certes. Malheureusement, les faits sont têtus. L’essence dispense de l’existence. De politique de gauche point ! La même mesure appliquée par la droite et la gauche est de droite dans un cas et de gauche dans l’autre. Mais de quoi parle-t-on ? La gauche, c’est la démocratie. Le pouvoir du peuple, pour le peuple, par le peuple. Née à gauche, cette valeur est devenue à ce point universelle qu’on se demande pourquoi tous les Français — à l’exception des incorrigibles fascistes — ne furent pas membres de la groupusculaire Association des démocrates — depuis dissoute. Rassurons ceux qui croyaient qu’elle existait encore : elle n’a jamais existé. Et, la démocratie ne passera pas par elle. Il faut croire qu’il faut encore lutter pour la démocratie puisqu’il existe une Union pour la démocratie française (U.D.F.). La tâche est-elle d’ailleurs si ardue qu’elle songe à se fondre dans une union pour la France (U.P.F.) ? La démocratie existe peu, mais la France ? Reste-t-elle à inventer ? A moins qu’on préfère parler de « démocratie moderne » — ce qui permet au moins d’inventer le concept en le requalifiant — ou de « démocratie 2000 » — l’échéance se rapproche : sept ans après 1993. Le millénarisme continue de fasciner les politiques.

Nous sommes au cœur du problème : comment assurer à la démocratie une effectivité ? Que peuvent faire les citoyens dans un monde sans repère ? Soit croire ce qu’on leur dit — croire que la gauche est la gauche, que la droite est la droite, qu’une politique sociale est sociale et que ce qui est censé améliorer la compétitivité de nos entreprises l’améliore vraiment. Il est de moins en moins de gens pour cela. Soit se détourner de la politique, puisque les jeux de mots sont loin de la réalité, qu’ils ne conduisent ni à une analyse critique des faits ni à une définition des objectifs de l’action publique.

Pourquoi, sur le fond, ce décalage ? Parce qu’ayant quitté l’ère de la politique idéologique, nous ne pouvons plus nous satisfaire de mots simples et réducteurs sur lesquels reposait sa fortune dans l’opinion et qui nous écartent aujourd’hui du monde tel qu’il est.