Le marché de la conscience publique

Le marché de la conscience publique

Par Marin de Viry

Note de méthode à l’usage d’un chef de parti imaginaire

À Monsieur le président du Parti

Mon cher Laurent,

Tu trouveras, ci-joint, le résultat de nos travaux destinés à alimenter la réflexion du comité d’orientation du Parti. Ils visent, comme tu nous l’avais demandé, à diviser les courants de ce qu’il est convenu d’appeler « l’opinion » en catégories de base, et à choisir celles qui nous semblent les plus propres à accueillir favorablement nos idées.

Comme nous avons peu d’idées ou comme nous avons la prudence de les empêcher d’être conséquentes lorsque d’aventure nous en avons, le travail que tu nous as confié a des résultats réconfortants, car parmi les trois catégories de citoyens que nous avons dégagées, la plus importante (et qui s’étend) n’a pas d’idées non plus. Cette équation simple nous promet le plus bel avenir, pour peu que nous sachions apparaître comme ceux qui n’en ont jamais eu et qui font évoluer ceux qui en ont encore vers l’indifférence et l’appétissante modernité que nous évitons de penser.

La description de chaque segment stratégique d’opinion (S.S.O.) prendra la forme suivante :

1 — Conception du monde des gens du S.S.O. ;

2 — L’idée de liberté des gens du S.S.O. ;

3 — L’origine de l’appartenance au S.S.O. ;

4 — Les conséquences, notamment politiques, de l’appartenance au S.S.O. ;

5 — Description des types extrêmes du S.S.O.

1. L’idéologue, le croyant et l’aquoiboniste dans la démocratie : essai de segmentation dynamique
1.1. — L’idéologue
1.1.1. — Conception du monde
Il y a des clefs. Les phénomènes sociaux sont déterminés par des causes dont un petit nombre est structurant. Ces quelques causes-sources constituent une boîte de base à partir de laquelle je vais expliquer des phénomènes de nature très différente. Ma théorie relève d’un niveau de réalité supérieur aux événements qu’elle structure.

1.1.2 — L’idée de liberté
Puisque tout est explicable par mon système, j’ai le choix entre une attitude déterminée par les lois que je connais, et une attitude déterminante, dans laquelle je fais jouer les lois dans le sens que je souhaite. Ou je m’en fous et je suis un salaud sartrien qui va à la pêche en sachant que je désespère Billancourt, ou je milite. Voilà le système moral dans lequel est enfermée la liberté : la veulerie ou le service de l’idée.

1.1.3. — Mais d’où vient cette posture intellectuelle et morale ?
D’une aliénation. L’idéologue explique tout pour échapper à l’unique, c’est-à-dire à lui-même. Sa conscience lui fout une trouille noire : le monde va disparaître. La disparition du monde me suggère d’espérer qu’il y a un enjeu au-delà du monde ou de ne pas l’espérer : fuyons ce dilemme qui va m’obliger, si je le dépasse, à être un croyant inquiet ou un désespéré lucide. Bottons en touche ! Réinventons le monde d’un troisième point de vue, celui de l’intellect. Séduisons quelques âmes en proie à la même difficulté, fédérons nos inquiétudes dans la construction de l’idéologie.

1.1.4. — Quelques conséquences
Première conséquence : la suspicion vis-à-vis de la personne, d’où un anti-personnalisme. Une personnalité est un univers qui a l’air de vouloir échapper aux lois que j’ai découvertes et qui régissent l’univers. Je vais donc traquer dans la personne tout ce qui la ramène à ma loi commune. Si elle ne s’y laisse pas facilement renfermer, c’est le diable, ou une folle (comme le diable n’existe pas, c’est une folle).

Inutile de préciser que les destins individuels ont toujours été déboutés du champ de la conscience des idéologues : ON torture Estrela ? ON transforme les zecks en rats de laboratoires à moins quarante ? Ce sont les petits couacs de l’historicité. Estrela et Soljenitsyne écrivent-ils des chefs-d’œuvre qui sont justement le fruit de cette solitude que fuient les idéologues ? C’est l’air humide des cachots qui les inspire, ce n’est pas leur personnalité.

Deuxième conséquence, liée à celle qui la précède. Tout est politique, tout est psychanalytique, bref ! tout est quelque chose. S’il restait quelques phénomènes qui échappent à la loi commune, par là s’engouffrerait une mise en cause de ma conscience. La personnalité d’un autre gêne profondément un idéologue, parce qu’il y voit une irréductibilité qui menace les remparts de sa conscience.

1.1.5. — Executive summary
L’idéologie a pour origine la sympathie des consciences malheureuses, pour instrument la séduction de la pensée, et pour aboutissement la rigidité d’une doctrine globalisante qui tient au chaud la communauté des fidèles.

1.1.6. — Types extrêmes d’idéologues
La personnalité de l’idéologue est enfermée entre deux types extrêmes : le fossile, qui meurt dans la cohérence de sa pensée lorsque celle-ci n’est plus alimentée par la réalité, et le sectateur infini, qui, pour exister toujours malgré la réalité qui se dérobe et l’adhésion qui fait défaut, produit des théories de plus en plus globalisantes pour un public réduit in fine à lui-même.

1.2. — Le croyant
1.2.1. — Conception du monde
Attentif à y voir les manifestations de la divinité, le monde n’est rien pour le croyant, puis tout, lorsque la grâce s’y révèle. L’histoire est une délégation de la Providence. Elle n’a pas de clef en elle-même. Elle se résout dans le jugement dernier. Je ne suis pas capable de l’englober. Pour améliorer les choses, je dois m’améliorer moi-même, ressembler à Jésus-Christ.

1.2.2. — L’idée de liberté
La liberté, c’est choisir entre la perspective de l’anéantissement et la perspective de l’éternité. Il n’est d’ailleurs pas possible de choisir, simplement de produire un effort pour comprendre la notion d’éternité à travers le témoignage que je décèle des signes de l’existence de Dieu. Je guette les manifestations d’une conviction intime. Que me racontent-elles ? Voilà l’exercice de la liberté.

1.2.3. — Mais d’où cela vient-il ?
De l’intuition que la conscience recèle un enjeu. Ma conscience me fout tout autant la trouille que dans l’exemple qui précède. Toutefois, l’enjeu entre croire et ne pas croire se révèle plus important, plus intéressant, que la nécessité de se distraire dans l’idéologie, la réussite, le jeu ou le savoir. Revers de la posture : il n’est pas impossible de désespérer, si les signes ne se manifestent pas.

1.2.4. — Quelques conséquences
Rien n’est plus important que la personne : elle est le sanctuaire de la révélation possible de l’existence de Dieu. La solitude est la technique toute trouvée pour être libre. La société est une épreuve qui teste les vertus que j’ai trouvées dans le silence. Elle vient après le tête-à-tête avec la divinité. Bienheureux les reclus, prisonniers, volontaires ou non. Ils sont au cœur des choses. Soljenitsyne n’est pas une étincelle que produisent les rouages de l’histoire en marche, lorsqu’ils grippent un peu. Il conquiert la liberté : il n’est pas à la marge de l’histoire, il est au cœur du problème. Idem Chamalov, Boulgakov, Estrela…

Le politique a une place : elle n’est pas énorme. Elle dépend de la qualité des hommes qui s’en occupent. Les chrétiens prient pour les responsables politiques à la messe, c’est tout dire (c’est une intention de prière courante). Le rôle du politique est de garantir la liberté de l’homme à se révéler à lui-même. Nul endoctrinement là-dedans : la religion tolère les imbéciles, les publicitaires, les minets, les je-m’en-foutistes, pourvu qu’ils aient la liberté de se découvrir un jour. Elle n’est pas pressée. Elle est ardente et patiente. La conversion n’est pas du ressort du politique. Elle est tout. Le politique n’est donc pas grand-chose.

1.2.4. bis — Types extrêmes de croyants
Il existe une infra-croyance qui caractérise ceux qui ressentent une impression océanique face au monde, cette impression faisant émerger par comparaison ou mimétisme l’idée de Dieu : ce sont les protocroyants, qui se recrutent chez les villageois urbanisés de la troisième génération. A l’autre extrême viennent les saints, dont on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’ils sont aussi difficiles à déchiffrer que l’Ancien Testament.

1.2.5. — Executive summary
La foi a pour origine l’intuition que la conscience est le siège d’un enjeu, pour instrument les témoignages de l’existence de Dieu, et n’a pas d’aboutissement dans ce monde, puisqu’il est transitoire à ses yeux. La politique se résume au devoir de créer les conditions pour que les hommes se révèlent à eux-mêmes. L’homme n’est grand qu’en tant que personne, il n’est presque jamais grand en tant qu’homme public. S’il lui arrive d’être un grand homme au sens politique, c’est parce qu’il s’est humblement éreinté à faire progresser la présence de la Parole. Pour un saint-Louis, combien de tyranneaux bouffis ?

1.3. — L’aquoiboniste
1.3.1. — Conception du monde
Le monde est incompréhensible. La seule certitude, c’est que nous finirons entre quatre planches. La science nous dit qu’il y avait une soupe originelle. La soupe demeure au-delà de l’origine ; quelques yeux de bouillon flottent à la surface, qui ont une forme : la raison, l’intelligence. Mais le gros du potage est opaque. Son goût n’est d’ailleurs pas désagréable. Cela ne viendrait-il pas de notre certitude de n’y plus goûter assez rapidement ?

La vérité est coincée entre la tautologie et la contradiction. Je ne peux que décrire ou me tromper. « La chair est triste et j’ai lu tous les livres ».

Je lis du Cioran avec une paille, dès que l’illusion dangereuse me prend que quelque chose a une forme. La forme est une tentative d’échapper à la pesanteur de l’inintelligible, du méchant désordre du monde. L’intelligence m’ennuie, à force de piétiner au bord de l’indécidable.

1.3.2. — L’idée de liberté
Il n’existe que la liberté de jouir de façon temporaire des satisfactions peut-être illusoires qu’offre le monde sensible : la musique, Brigitte Bardot, l’amitié. La liberté consiste à tirer profit de l’harmonie d’origine hasardeuse que ma personne entretient avec le monde sensible. Il existe aussi un aquoibonisme d’élite, fait de lectures philosophiques et de promenades dans les feuilles mortes. Cette posture de haut parage rassemble des âmes d’élite dans une méditation désespérée mais pas nécessairement paralysante. Le peu d’intérêt politique de ce sous-segment saute aux yeux : leur lucidité les amène à approuver tantôt l’un tantôt l’autre, sur la base de critères qui échappent à ceux qu’ils approuvent sans esprit de suite. Nous les excluons de l’analyse pour le reste de cette note.

1.3.3. — Mais d’où cela vient-il ?
De l’idée que tout est expliqué et du sentiment que rien n’est résolu. Tout est expliqué : la science progresse vers le cœur de tous les phénomènes. Rien n’est résolu : cela m’empêchera-t-il de terminer entre quatre planches ? Puisque tout ce que l’intelligence pouvait faire est en passe d’être achevé, et que le vide demeure, je jette l’éponge. Je ne me réfugie pas dans l’idéologie, qui est une de ces sciences qui ne résout rien, mais aux Bains-Douches, où les filles sont (parfois) jolies, ou chez Lucas-Carton, ou dans la multiplication des stages de sport compliqués. L’aquoiboniste aristocratique cité plus haut fera plutôt dans l’attente désabusée du désastre final.

1.3.4. — Quelques conséquences
Quelques inconséquences plutôt. Ici, c’est le « fun » qui compte. C’est Candide qui veut des satisfactions plus adaptées à l’ère du video-clip que la contemplation de ses rangées d’agrumes. Le monde est l’occasion d’un tourisme sensible. Vibrons ! La politique est réduite à la logistique du fun, comme pourrait dire Jack.

Le citoyen est métamorphosé en consommateur de sensations. (Un livre et ton cœur bat plus fort, dit une publicité du ministère de la culture). La solidarité s’exprime en termes électriques : le courant passe ou ne passe pas. Good vibrations, sinon je n’irai pas voter.

1.3.4. bis — Types extrêmes d’aquoibonistes
L’aquoiboniste se définit parfois comme tel à la suite d’une démarche longue et douloureuse, dont il revient en ne croyant plus qu’à la réalité de ce qui lui fait plaisir à l’instant T ; il lui reste de son « bad trip » de lui-même le goût du noir, qu’il fait cohabiter avec sa volonté désormais affichée de jouir furieusement pendant que c’est encore possible : il s’agit là du type extrême de l’aquoiboniste tendance cocooning noir.

A l’autre extrême est l’aquoiboniste inné (crétin jouisseur qui n’a jamais formalisé quoi que ce soit) dont le vide est comme traversé par des satisfactions fugitives qui l’animent soudain dans un ravissement quiet. C’est une Madame Bovary calme, lisse, sans crise, qui peut s’émouvoir sans esprit de temps en temps. C’est l’aquoiboniste tendance exaltation éphémère : une structure d’accueil plane pour stimuli aléatoires. A la marge du flux des aquoibonistes majoritaires, le type aristocrato-philosophique considère la jouissance comme un hasard biologique heureux, et la conscience comme un hasard psychique malheureux. Il théorise le monde comme une catastrophe à l’intérieur de laquelle il est loisible de bricoler quelques heures de gaieté.

1.3.5. — Executive summary
L’aquoibonisme majoritaire a pour origine le sentiment que rien n’est résolu tandis que la science a tout expliqué ou presque, pour instrument la recherche méthodique du « fun », et pour aboutissement ne veut pas le savoir.

2. Notre stratégie : recommandations au Parti
2.1. — Executive summary

Le marché de la conscience publique peut être segmenté en trois catégories de postures mentales de base :

— l’idéologue ramène tout le réel à des catégories explicatives générales ;

— le croyant témoigne d’une parole qui lui tombe du ciel et accorde peu d’importance au politique ;

— l’aquoiboniste a un rapport exclusivement sensuel au monde et ramène son jugement à la qualité de ce rapport.

Nous recommandons d’investir massivement sur l’aquoiboniste pour deux raisons :

1 — Il est versatile dans ses choix, mais il est aussi et simultanément susceptible de gober n’importe quoi (sauf dans sa version aristo-philosophique citée plus haut) ;

2 — C’est un segment en croissance constante par rapport auquel les deux autres se définissent et qui débauche beaucoup parmi eux.

2.2. — Développement des recommandations :
2.2.1 — Comment capter l’opinion aquoiboniste ?
1. Paradoxalement, l’aquoiboniste est à la fois vindicatif et inconséquent. Il est sans conséquence puisque, ne croyant en rien, il est prêt, par définition, à renoncer à ce en quoi il a si peu cru. Mais pendant le bref instant où il réagit à quelque chose, il est violent car, ne croyant en rien, il n’a pas jugé l’événement à l’aune d’une mesure quelconque, ce qui a permis chez lui le déclenchement de toute sa capacité spontanée de réaction.

Pour comprendre ce phénomène, il faut imaginer Platon dans un embouteillage : il a oublié qu’il était disciple de Socrate et chargé de la postérité de l’intelligence, il ne songe plus qu’à fusiller mentalement le propriétaire de la Renault 4 qui cale devant lui au moment où la file allait avancer de trente mètres.

Quittons l’embouteillage pour le J.T. Lorsque P.P.D.A. annonce, avec son air ironique de séducteur passif, que tel chef d’État africain, débordé par son chef d’état-major, est parti en hélicoptère avec la caisse pour un lieu sûr entouré de gardes de son ethnie, la réaction aquoiboniste va être un enchaînement non maîtrisé, car non sous-tendu ou suivi par une réflexion quelconque, et qui va donner à peu près ceci :

1) Ces rois nègres, tous les mêmes.

2) Le nouveau sera pire que l’ancien.

3) Mes impôts ont servi à construire le bunker de l’ancien, merde !

4) Mes impôts combleront le trou laissé par l’ancien et par la guerre personnelle du nouveau, remerde !

5) P.P.D.A. a de jolies cravates ?

6) Ils nous emmerdent avec l’Afrique et avec le reste d’ailleurs (zap éventuel).

2 — L’aquoiboniste est un grand consommateur des poses d’autrui. L’aquoiboniste majoritaire est investi par le mimétisme. Ce n’est pas pour rien qu’il est plus intéressé par la cravate de P.P.D.A. que par le destin du général-président Amagabar M’bé. Passant ses impôts imaginaires par pertes et profits, notre homme s’est posé la seule question qui l’intéresse vraiment : comment se fait-il que d’autres captent mieux que moi les possibilités de jouissance de ce vaste monde ? Ce P.P.D.A. que je soupçonne de jouir fabuleusement dans les domaines amoureux, matériel, intellectuel, quel est son truc ?

Et notre homme de se passionner pour cette question, d’imaginer une martingale, cocktail de culture mondaine, d’affiliation à une franc-maçonnerie, de costumes italiens et de regards chavirés, qui lui permettrait de tomber les filles, d’épater les ducs et de tutoyer Francis Bouygues.

Peu importe le modèle, pourvu qu’il soit valorisant, donc « médiatisé ». Cela pourrait être Catherine Nay. Nous avons vu une dizaine de femmes aquoibonistes du milieu politico-administrativo-médiatique prendre cet air vachard et pointu de princesse retour d’exil qu’affiche leur secrète idole, tout en se consumant de rage de ne pas faire le même effet. La question de l’aquoiboniste est bien : « comment se mettre en posture d’attirer toutes sortes d’événements agréables ? » Le moyen est presque toujours de choisir un modèle dont l’existence est censée témoigner de cette capacité. Mais on pourrait penser à Jean Daniel, clair mais appréhendant la complexité par une expression un peu douloureuse et auquel les aquoibonistes à la mode craignent de ne pas ressembler.

Notre aquoiboniste est donc :

— susceptible d’avoir une réaction interne très brutale à un sujet ;

— susceptible de n’y plus prêter attention dans la seconde, pourvu que son modèle s’interpose entre sa conscience et son sujet d’indignation, pour lui proposer par sa seule apparition, l’image d’une captation possible des jouissances de ce monde.

3 — Nous tirons de ces remarques deux conséquences quant à notre stratégie de communication :

— réagir immédiatement à l’événement mais sans émettre d’idée ;

— développer dans notre discours ce qui pourrait être valorisant pour celui qui l’écoute, sous prétexte de prendre position. Exemple : un ministre est inculpé.

Réaction : « Cela pose un problème dont nous sommes tous conscients » (à propos de l’inculpation de Tapie).

Vérification de l’absence d’idée contenue dans la réaction : c’est vite vu.

Valorisation implicite de l’auditeur dans le discours : il se voit crédité d’une conscience politique digne de Périclès (« conscients ») et d’un puissant algorithme (capacité à « poser le problème »).

Effet supplémentaire induit : « Nous » + « Tous » = les citoyens, gouvernés et gouvernants inclus. Tous ensemble. ON. C’est sympa comme ça, quoi !

On pourrait se demander pourquoi valoriser systématiquement l’auditeur. Question naïve. Nous devons valoriser l’auditeur parce qu’il souffre de n’être pas son modèle, et que si nous lui offrons un portrait de lui-même en son modèle, sa reconnaissance sera éternelle. Notre auditeur se dira dans le fond de son être : cet homme est l’homme grâce auquel j’atteins enfin la plénitude de mon modèle.

Deuxième exemple : catastrophe à base de tremblement de terre dans un pays d’Amérique du Sud. Interrogé à Sept sur Sept, tu dois dire : « Quand ON voit une telle tragédie, ON se dit qu’ON doit faire quelque chose et tout de suite, sur le terrain, pour aider les gens (message : vous êtes prêts à mouiller la chemise). ON se dit qu’en tant que pays développé, ON a une responsabilité particulière dans la solidarité internationale qui doit se manifester (message : vous êtes riches, responsables, généreux). Je sais bien — NOUS savons TOUS — que le gouvernement de ce pays est responsable d’avoir permis des constructions à cet endroit (il s’agit d’une zone de forte activité sismique). Mais devons-NOUS aujourd’hui aider ces gens ou critiquer leur régime politique ? (message : vous n’êtes pas cons au point de soutenir une dictature, mais vous savez faire la part du feu). Ce qui fait que la France est aimée à l’étranger, c’est que NOUS savons parfois ne pas compter quand ON pense que la solidarité doit jouer (Message : vous êtes très séduisants) ».

A travers les « NOUS » et les « ON », c’est l’identification du téléspectateur à son modèle que tu dois réaliser, sous couvert de pathos humanitaire. Le type qui a vu quatre émeutes urbaines, trois holocaustes et dix reportages sur le S.I.D.A. n’a plus la force de s’émouvoir : il dîne en te regardant. Il ne zappe pas si tu lui fais croire qu’il est beau, riche, intelligent, généreux, sexy, et qu’au lieu de mâcher un mauvais surgelé dans un quartier moyen en compagnie de ses deux enfants et de sa femme de mauvais poil, il est virtuellement chez Lasserre en face de Margaux Hemingway.

4. — Executive summary
L’aquoiboniste majoritaire cherche à ressembler à celui qui a le plus d’occasions de capter les jouissances de ce monde. Notre communication doit viser à lui faire croire qu’il ressemble à son modèle, plutôt qu’à bêtement le convaincre de la justesse d’idées que nous n’avons plus.

La technique de communication est dès lors simple :

1) toujours parler du téléspectateur, jamais de nous ;

2) lui suggérer qu’il a les qualités d’un modèle-type défini à partir de l’observation des modèles moyens des Français.

2.2.2. — Du positionnement du Parti par rapport aux croyants et aux idéologues
2.2.2.1. — Par rapport aux idéologues, le Parti se doit de distinguer entre les camarades, c’est-à-dire les sympathiques cadres moyens et les quelques militants qui ont mal appréhendé que désormais l’idéologie était un frein au développement du Parti dans la société, et les autres idéologues, plus agressifs mais finalement moins dangereux.
Ils viennent troubler nos ronrons flatteurs avec des idées bruyantes, âpres, désagréables qu’ils expriment parfois avec un certain talent, les fumiers ! Je sais que ça t’agace, j’irai donc vite : comment les résorber ? Par l’hypnose… Lorsque Michel Rocard disait des choses incompréhensibles à Sept sur sept, un spectateur illustre le regardait avec un air de commisération amusée qui dit plus long qu’un long discours quelle doit être notre stratégie : il faut opposer aux idéologues un sourire sympathique d’homme qui monte. Nous ne les convaincrons pas, nous ferons mieux ! Nous les enrichirons par l’imagination. Vous avez des idées ? J’ai la forme, le fric, l’élégance, l’allant, le chic, les adresses. July II versus July I. Au lieu de mettre vingt ans à devenir décérébrés et joyeusement ébahis de vos reniements, mettez donc cinq minutes grâce au Parti. Vous voulez le socialisme ? Je déambule sur la Côte avec les copines du Parti.

Exemple : les camarades idéologues disent que l’Europe va profiter aux marchands, pas aux travailleurs. Discours à l’usage des camarades : « Ne nous enfermons pas aujourd’hui, dans le cadre étroit du pays, car ON n’en sortira plus du tout si l’Europe se fait sans nous. Que diront les travailleurs, à la porte de l’Europe qui sera moderne, qui sera ouverte, qui offrira d’immenses possibilités d’échanges avec l’extérieur ? Ils diront, camarades, que NOUS n’avons pas su leur offrir — et à la France aussi — la chance d’en profiter (très bon, ça !). Certes, le volet social est encore insuffisant. Mais avec vous, camarades, ON va se battre et ON va réussir à l’imposer ».

Traduction : dans deux ans, si vous continuez comme ça, vous couchez sous les ponts, tandis que nous danserons le sirtaki à Stuttgart avec les camarades suédoises. Tu vois le topo !

2.2.2.2. — Par rapport aux croyants, la question est autrement plus compliquée, même si nous pouvons nous passer de leur soutien. Voilà des gens curieux, complexes, douteux, et menaçants malgré les apparences. Quelques remarques introductives permettront de mieux saisir la portée des recommandations à leur égard.
2.2.2.2.1. — Remarques introductives
Notre croyant ne se demande pas s’il serait aussi séduisant que nous s’il pensait comme nous. Il s’en fout. Il se dit que la parole de Dieu n’a pas besoin d’une cravate Hermès, d’un hâle récent, ni de tous les colifichets annonciateurs d’un arrière-monde de jouissances matérielles.

Il aura du mal à trouver une teinte évangélique à notre petit air de pipeau. Il sera blessé par la flatterie, comme étant l’exploitation de l’amour-propre. Il dénoncera notre dialectique souriante comme étant celle d’un complot tentateur. Nos formes lisses lui paraîtront une obscénité. Je vois les croyants fâchés. N’oublions pas qu’ils imaginent que nous sommes les enfants du bon Dieu. La bonne conscience que nous cherchons à répandre partout n’est pas loin d’une sorte de parricide intellectuel dans leurs esprits inquiets. Nous avons jusqu’ici commis une erreur vis-à-vis des chrétiens ; en nous adressant à eux, nous avons joué les hommes de bonne volonté, le côté compagnon de route à l’envers. Par exemple, nous leur avons parlé de solidarité, ils se sont imaginé que nous parlerions un jour de charité. Ce temps là est fini, où tout semblait pouvoir converger. Je crains que notre patine aquoiboniste ne finisse par nous les aliéner, car les contradictions montent : nous différons de plus en plus l’édification d’un modèle rapproché de la Jérusalem céleste. Ça va bien finir par se remarquer.

Même vis-à-vis des lecteurs de l’Evangile en bandes dessinées que j’annexe à ce rapport et qui me vient de Jack Lang qui se l’est vu offrir par Monseigneur Gaillot, on sent que ça va être de plus en plus dur de passer. Les croyants vont nous refaire le coup des « distractions » pascaliennes. Il est vrai qu’Euro-Disneyland, c’est un peu une provocation adressée à l’Esprit saint. L’empire de la distraction perpétuelle. L’aquoibonisme en courant continu.

2.2.2.2.2. — Recommandations de stratégie vis-à-vis des croyants
La tactique de base consisterait à mon sens, à faire de l’Esprit auquel les croyants attribuent la possibilité de rencontrer la parole de Dieu, une sorte de manifestation sympathique d’un altruisme un peu fiévreux, mais peu conséquent au fond. Il faut traiter l’Esprit comme un caprice bien naturel, mais sous-entendre qu’il manifeste une sorte de frustration, d’inadaptation, d’inquiétude, d’interrogation ; en un mot, il faut que nous démontrions qu’il est une gêne. L’équation est : croyant = inquiet = inadapté = gêné = non-jouissance. Elle est à décliner avec subtilité, une certaine compassion même.

Ceux qui résisteraient au ridicule de n’être pas dans la danse sont assez facilement marginalisables. Ils peuvent même faire le thème d’une dissertation vibrante sur les dangers de renaissance de je ne sais quel esprit moyen âgeux.

Les croyants risquent de placer le débat sur le terrain de l’Esprit, en démontrant aux citoyens que la seule posture possible n’est pas de ramener le monde à la dimension des jouissances possibles qu’il recèle pour celui qui l’habite, point de vue que nous cherchons au contraire à favoriser.

Couvert par notre humanisme tranquille, nous devons développer un discours :

1 — Amusé et compatissant ;

2 — Sous-tendant que la présence de l’Esprit manifeste une impuissance à s’éclater.

L’aquoibonisme est la posture mentale structurant l’opinion. L’indifférence teintée d’une fausse compréhension à l’égard des deux courants concurrents, recrépie d’une capacité à suggérer que le monde est grâce à nous plus léger et virtuellement plus gai, nous garantissent, sous réserve que nous soyons habiles dans la mise en œuvre de notre communication, d’être, à vue d’échéances politiques majeures, parfaitement positionnés.