Environnement et écologie : l’impossible synthèse

Environnement et écologie : l’impossible synthèse

Par François Ivernel

À propos du Nouvel ordre écologique, de Luc Ferry, Grasset, 1992.

La critique du modèle de développement occidental, ce qu’on appelait naguère la société de consommation, a quitté les rivages du marxisme et de ses dérivés. Il n’en reste pas moins que la démocratie industrielle ne fera jamais l’unanimité et que ses détracteurs ne se résoudront pas à des ajustements à la marge. Devant l’évidence des nuisances liées à ce modèle de développement, il est inévitable qu’un discours révolutionnaire, mais débarrassé de ses illusions historicistes, reprenne à son compte les hypothèses scientifiques de l’écologie et reconstitue une utopie.

L’essai de Luc Ferry, Le nouvel ordre écologique, analyse les dérives écologiques et met en évidence leurs dangers. Sa publication a suscité de vives réactions. Pour la plupart, et pour des besoins de simplification, elles se sont résumées à la question : Luc Ferry explique-t-il que les écologistes sont des fascistes qui s’ignorent ? La recherche de Luc Ferry est plus complexe. Certains éléments de son analyse et de ses conclusions sont critiquables. Mais une question préalable se pose. Fallait-il écrire Le nouvel ordre écologique alors que le débat sur l’écologie extrême, en France, n’existait pas ? Fallait-il susciter ce débat au risque de renforcer les thèses que Luc Ferry entend dénoncer ?

L’invention du débat sur l’écologie profonde

Le travail de Luc Ferry part de l’opposition entre une conception de la défense de l’environnement tournée vers le bien-être des hommes, que les anglo-saxons appellent environmentalism, et le fondamentalisme de l’écologie profonde ou deep ecology. Ce courant de pensée, particulièrement développé en États-Unis et en Allemagne, procède à une critique radicale du modèle de développement occidental, de la civilisation dite technicienne et propose d’en finir avec l’anthropocentrisme. Il faut pour cela inventer de nouvelles relations de droit entre l’homme et la nature et faire des objets naturels des sujets de droit. La nature sera défendue pour elle-même et plus seulement car tel est le bon vouloir de l’espèce humaine, espèce parmi toutes les autres et supérieure à aucune d’elles.

Luc Ferry nous fait patienter jusqu’aux dernières pages de son essai avant d’exposer la contradiction fondamentale qui invalide l’écologie profonde. Qu’il faille défendre la nature est une idée désormais largement partagée. Que les hommes choisissent de le faire est louable mais que signifie défendre la nature pour elle-même ? Il s’agit bien d’une décision humaine. Placer la nature au centre du monde, lui conférer un statut juridique ne procède-t-il pas d’un anthropocentrisme qui n’a rien à envier à celui de Descartes qui ne voyait « dans tout animal qu’une machine ingénieuse » ? Car c’est bien l’homme qui déciderait de faire de la nature un sujet et qui établirait les modalités de son action par le truchement des hommes qui la représenteraient. Les objets naturels sont et restent des objets et non des sujets du droit. Évidence tellement énorme qu’on s’interrogerait sur le besoin de consacrer tant de soins à la démontrer si elle n’était si souvent oubliée.

Il est remarquable qu’en France, avant la publication du Nouvel ordre écologique — effet du rationalisme français ? —, le débat sur l’écologie profonde n’existait pas en dehors de quelques cercles d’initiés. C’est pourquoi Luc Ferry force le trait et dramatise les enjeux. Introduire le sujet par une relation des procès d’animaux au Moyen-Age, s’appesantir sur les lois nazies de défense de la nature ou encore dénoncer comme une corruption sociale que la France compte 35 millions d’animaux domestiques confine à l’amalgame sous la plume d’un auteur habituellement d’une grande intégrité intellectuelle : du comportement individuel à l’idéologie, le passage n’est pas aussi rapide. Dans ses interventions sur les médias, Luc Ferry s’est d’ailleurs montré très nuancé sur les conséquences pratiques de ses analyses, déclarant qu’il lui paraissait peu probable que les partis verts français évoluent vers le fondamentalisme écologique.

Mais il fallait écrire Le nouvel ordre écologique, car sa publication a porté à la conscience de l’opinion un courant de pensée qui n’avouait pas son nom. De fait, le Contrat naturel de Michel Serres n’avait pas été compris dans toute sa portée. Ce livre n’est pas une élégante parabole sur la relation de l’homme à la nature. Il y est question de forger une autre relation de droit, de personnifier la terre par un contrat qui prendrait le pas sur le contrat social des hommes entre eux. Luc Ferry a raison d’insister sur la pensée de Hans Jonas, chef de file de l’écologisme allemand. Hans Jonas conclut Le principe responsabilité

Transversales, qui a vivement attaqué les thèses de Luc Ferry, est représentative de ce courant de pensée qui n’avoue pas son nom. Tout en rejetant « l’écologie aseptisée », les rédacteurs de Transversales, disciples de Deleuze, Guattari et Morin, disent ne vouloir ni de la deep ecology, ni des conclusions extrémistes de Hans Jonas. On relève chez eux des perles de confusion intellectuelle, telles que : « En nous dotant d’un cerveau plus complexe que celui de toute autre espèce, et surtout d’une conscience où elle [la Nature] se transcende elle-même dans la recherche de son sens, n’aspire-t-elle pas elle-même à un monde plus juste, plus aimant, plus humain, que celui où nous n’avons fait qu’exaspérer ses violences ? »55

Nous sommes en plein âge métaphysique : la nature dotée d’une volonté aurait un projet pour le devenir du monde. Remplacez le mot « Nature » par « Providence » et vous ferez de ce galimatias du Bernardin de Saint-Pierre.

La contradiction de l’écologie fondamentale ne réussira pas à convaincre ceux dont la pensée refuse tout raisonnement logique. Et les signes d’un rejet de la rationalité ne manquent pas. Scientologie, ésotérisme, groupes charismatiques en sont des exemples sur lesquels on se gardera d’émettre un jugement aussi longtemps qu’ils resteront de l’ordre de l’éthique individuelle. Le passage de la sphère privée à la sphère publique, en revanche, pose problème. Fonder la politique sur des valeurs transcendantes n’a jamais rien produit de bon.

Or, Transversales et certains courants des Verts ont l’ambition de bâtir un projet de société à partir des idées dont nous venons de donner un échantillon. Ces thèses qui récusent l’idée du sujet humain, fondatrice de la civilisation occidentale, portent en elles des risques de dérive vers l’antihumanisme, le rejet de la culture et l’autoritarisme. Comme l’explique Hans Jonas, une forme de dictature éclairée n’est-elle pas seule capable de défendre les droits de la nature que méprisent les vues à court terme de la démocratie ? Le culte de la vie rejoint le vitalisme nietzschéen selon lequel il ne saurait y avoir de valeur extérieure à la vie. Le milieu générateur de vie, l’écosystème, devient une fin en soi ; l’homme n’a pas de liberté mais plutôt une mission qui est de préserver le milieu naturel. Par conséquent, la peur est instituée en principe politique fondateur. La peur de la destruction du milieu naturel, même en l’absence de données scientifiques, doit guider les choix des hommes et la morale — comme le dit Michel Serres — doit devenir objective : est bon tout ce qui va dans le sens de la préservation de la vie. Il est compréhensible que certains journalistes soient allés à la conclusion écolos = fachos. Même s’il dénonce les risques de dérapage de certaines doctrines écologistes, là n’est pas le propos de Luc Ferry. Son mérite est d’avoir posé clairement la problématique du vitalisme contemporain. Les dérives antimodernistes ne procèdent pas d’une pensée rationnelle et la passion de la différence — toute différence est respectable donc tout objet vivant à la même valeur que n’importe quel autre — l’emporte sur toute autre considération. Il va de soi que la vie est respectable. Mais le culte de la vie auquel Michel Serres incline ne permet de dégager aucun critère opérant des décisions qu’une société doit prendre sur son propre avenir. Que Luc Ferry ait, au meilleur sens du mot, inventé, en France, le débat sur l’écologie profonde, même au prix d’une caricature pédagogique, est non seulement louable mais bienvenu.

Éthique et idéologie

Dans le détail de l’analyse, certains raisonnements méritent discussion. Résumons. Les conceptions divergentes de la relation de l’homme à la nature sont examinées par référence au statut philosophique de l’animalité, paradigme de la relation de l’homme à la nature. Les Lumières sont dominées par l’idée de l’animal-machine que décrit le rationalisme cartésien, idée nuancée (les bêtes ne sont dépourvues ni de sensibilité ni d’intelligence) par Jean-Jacques Rousseau qui identifie l’humanité à la liberté et l’animal à l’instinct. L’homme est donc, par définition, arrachement à la nature, néant promis à l’histoire car, par le langage, il peut léguer ses expériences et ses savoirs. Il est donc également le seul être pourvu de droits. Un certain utilitarisme anglo-saxon, au contraire, place au sommet de l’éthique la maximisation du bonheur et la minimisation de la somme des souffrances dans le monde. La souffrance de l’animal a donc la même valeur que la souffrance de l’homme, le droit de l’un comme de l’autre à ne pas souffrir est du même ordre. On retrouve le thème de l’égalisation des conditions. Après les esclaves, les femmes, les enfants, pourquoi les animaux n’auraient-ils pas eux aussi des droits… Selon Luc Ferry, l’intellectuel américain Peter Singer en publiant en 1975 un essai intitulé Animal liberation, ne fait que suivre ce qu’est, selon Luc Ferry, la tradition utilitariste. Tout ce qui souffre possède des intérêts, une souris — mais pas une pierre — devrait être dotée d’une personnalité morale. Il en résulte que tous les animaux, et l’homme parmi eux, sont égaux. Les intérêts des hommes ne sont pas supérieurs à ceux des animaux non-humains car la raison ou l’intelligence ne fondent pas ces intérêts.

L’analyse que fait Luc Ferry de l’utilitarisme est, pour les besoins de la démonstration, rapide mais également tronquée. La question est de savoir si la minimisation des désagréments, dans la pensée utilitariste, s’applique aux hommes ou à l’ensemble des êtres vivants. Dans le premier cas, nous restons dans le cadre de la cité politique, dans le second, la vie est érigée en valeur transcendante, principe difficilement applicable dans notre civilisation (faut-il protéger les termites qui dévorent la charpente ?). Sur ce point, seul un courant minoritaire de l’utilitarisme anglo-saxon prend clairement position pour la deuxième hypothèse.

Continuons à résumer. En passant d’un statut du vivant à un statut de la terre, l’écologie profonde franchit une étape supplémentaire. Derrière le slogan « penser comme une montagne », les disciples du penseur américain Aldo Léopold tentent de fonder une « éthique de la terre » par laquelle l’ensemble de la planète serait investi d’une valeur intrinsèque. La souris mais également la pierre est donc susceptible d’être sujet de droit. L’opposition est nette entre le réformisme environnemental et l’ambition de révolutionner la relation de l’homme à la nature. Citant les lois nazies sur la protection de la nature, Luc Ferry explique que la pensée écologiste fondamentaliste, partant des mêmes prémisses, peut évoluer vers une thématique néo-romantique de droite qui privilégie l’enracinement ou vers un gauchisme qui, par le culte du droit à la différence, renonce à tout espace commun entre les hommes.

La grande majorité des références que cite Luc Ferry, concernant l’écologie profonde, hormis Michel Serres, est empruntée au monde anglo-saxon et, en particulier, aux États-Unis. Il est dommage que Luc Ferry n’interroge pas plus la particularité française, particularité probablement partagée par la plupart des pays latins. En France, la pensée écologique extrême (droits des animaux, des plantes…) n’a pas, jusqu’à ce jour, fait école. Paradoxalement, le fondamentalisme est le fait des pays anglo-saxons où traditionnellement l’approche des questions publiques est pragmatique. Le paradoxe n’est qu’apparent. Les thèses que Luc Ferry récuse procèdent à la fois de l’originalité d’universitaires et de la liberté du débat public dans un univers plus éthique qu’idéologique. Le débat aux États-Unis relève de l’éthique individuelle et se concrétise par l’action associative. Le lien avec l’action politique est évident. Par le lobbying, l’éthique influence le pouvoir politique. Mais il ne s’agit pas d’idéologie. Si l’idéologie est doctrinaire, l’éthique est pragmatique. L’éthique agit cas par cas, l’idéologie par système. L’éthique cherche à convaincre, l’idéologie à imposer ses vues. La démarche de Luc Ferry n’est donc pas exempte de contradictions puisqu’elle applique une grille idéologique sur une production intellectuelle qui ne l’est pas. Lorsque le professeur américain Christopher Stone pose la question du droit des arbres et qu’un de ses collègues lui fait remarquer que donner un statut aux arbres ne nous renseignera pas sur ce que les arbres souhaitent — mourir de mort lente et naturelle, devenir bibliothèque et participer à la culture ou disparaître par crémation — nous sommes dans le domaine de la joute intellectuelle plus que du politique dans un pays ou le juridisme est une passion nationale et où il faut argumenter, même fallacieusement, pour gagner un procès.

L’introuvable « statut philosophique du vivant »

Luc Ferry achève ses réflexions en appelant de ses vœux une « écologie démocratique », ni anthropocentrisme cartésien ni fondamentalisme, fondée non sur de prétendus droits de la nature mais sur les devoirs des hommes envers la nature. Il suggère d’élaborer un « statut philosophique du vivant ». Il est dommage que ce projet ne soit qu’esquissé.

Serait-il possible de le développer sans reproduire les errements que Luc Ferry, précisément, dénonce. Que serait un statut philosophique du vivant ? Où commence le vivant ? Au virus, à la paramécie, au termite ? Doit-on en exclure l’homme ? Doit-on y inclure le végétal ? Et, si oui, également le minéral qui est son support ? Le statut du vivant ne devrait-il pas être le statut de la terre ? À ce point, Luc Ferry tendrait la main à Michel Serres. Quelle serait, en effet, l’utilité d’un statut philosophique s’il ne devait déboucher sur un statut juridique ? D’ailleurs, Luc Ferry, lorsqu’il conclut à la nécessité de devoirs des hommes envers la nature admet implicitement ce qu’il récuse, c’est-à-dire une relation de droit entre les hommes et la nature. Qu’est-ce en effet qu’un devoir si ce n’est l’envers d’un droit ?

La sensibilité écologique de l’époque ne laisse pas Luc Ferry indifférent, pas plus que la beauté de la nature ou la sensibilité des animaux. Mais la tentative d’opérer une synthèse entre humanisme et sensibilité écologique autrement que par la délibération politique est nécessairement vouée à l’échec. L’intérêt des hommes envers la nature s’exprime de diverses manières : protection de la santé humaine, plaisir esthétique, sympathie envers les animaux… Il s’agit d’un intérêt, pas d’un devoir humain, ni d’un droit de la nature. Certains truismes méritent d’être répétés. Le sujet est pensant et agissant. Juridiquement, il a donc, seul, intérêt à agir. Tout ce qui n’est pas sujet est objet. L’organisation politique de la société vise à établir les règles de conduite des citoyens entre eux et envers les objets qui les entourent et notamment envers le milieu naturel.

Dès lors la question que posent les partisans de l’écologie profonde est celle de l’aptitude de la démocratie à traiter les questions politiques relatives au milieu naturel. Question qui, nécessairement, disent-ils, concernent la planête dans son intégralité et s’inscrivent dans le temps long, deux dimensions que la démocratie ne serait pas en mesure d’embrasser. Hans Jonas l’écrit mais également le télégénique Michel Serres : « Riches et savantes, nos démocraties laissent mourir de faim et de maladies une bonne part de leur propre population, plus les neuf dixièmes de l’espèce humaine ; ont-elles encore le droit à ce beau titre politique ? L’histoire a-t-elle connu plus féroce aristocratie ou totalitarisme économique et culturel ? Craignez-vous pire ? »57 Osera-t-on objecter que la démocratie est le seul régime politique, à ce jour, où les citoyens mangent si ce n’est tous, presque tous à leur faim et jouissent accessoirement des libertés politiques ?

Quant à la question du temps long, rien ne prouve que la démocratie soit moins apter qu’un autre régime à la traiter. L’affirmer renvoie à la question des élites en démocratie. Le long terme n’est pris en compte que lorsque les faits, leurs conséquences et les choix sont correctement posés. Cela est vrai, dans une moindre mesure, de toute décision mais l’est bien plus lorsque les conséquences des décisions sont très lointaines. Ainsi de l’effet de serre ou de la gestion des déchets nucléaires. Aucune délibération ne vaudra si les scientifiques et les politiques responsables ne livrent pas des informations nécessairement diverses mais au moins fiables et sincères à un instant donné. Là est la limite de la démocratie. Sa force, en revanche est d’être le seul système politique où chacun contribue à exercer un contrôle sur les élites.

L’entreprise de Luc Ferry, en ce qu’elle porte à la conscience le clivage sous-jacent à la question écologique, est judicieuse. Cependant, elle achoppe lorsque Luc Ferry tente de dépasser ce clivage. Le juste milieu, entre anthropocentrisme cartésien et écologie profonde, auquel tendrait un statut philosophique du vivant n’existe pas. L’homme est un animal, certes, mais un animal politique. Politiquement, il établit sa relation à la nature. Parler d’asservissement, de domination ou de respect de l’un par l’autre n’a pas de sens. Par la délibération et la pratique politique, il lui appartient de définir des objectifs et des moyens de protection du milieu naturel.