Vers un nouveau syndicalisme ?

Vers un nouveau syndicalisme ?

Par Éric Pezet

À propos de Pierre-Éric Tixier, Mutation ou déclin du syndicalisme ? Le cas de la C.F.D.T., PUF, 1992 (préface de Jean Kaspar).

Pierre-Éric Tixier analyse le fonctionnement d’une organisation syndicale, la C.F.D.T. Il ne se limite pas au constat du décalage entre l’organisation et la vie des salariés dans l’entreprise mais propose une stratégie aux syndicats. Constatant que « les salariés sont de plus en plus impliqués dans leur entreprise », P.E. Tixier suggère aux syndicats de « jouer le jeu » et de mener une stratégie allant dans le sens de la cogestion. Certes, le droit du travail donne aux organisations syndicales des moyens importants pour aller dans ce sens, notamment par les obligations d’information et de consultation faites à l’employeur. Cependant une stratégie ne peut réussir que si elle répond à un besoin de l’entreprise.

La réorientation stratégique est inévitable

Les salariés ne se reconnaissent plus dans la stratégie de classe et de masse que suivent les syndicats. Il y a à cela différentes raisons comme la tendance à l’individualisme et le confort de la prospérité. Mais, surtout, cette stratégie ne correspond plus à une réalité visible. Les grandes sorties d’usines n’existent plus, les ateliers s’organisent davantage en équipe autonome. Les représentations partagées qui sous-tendaient les grandes actions collectives ont disparu. La C.F.D.T. a pris acte de cette évolution mais P.E. Tixier a constaté un décalage entre le discours fédéral et les préoccupations des militants.

Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, les instances confédérales se sont investies dans une démarche politique que la base n’a pu défendre. La section syndicale qui relaie vis-à-vis des militants les débats confédéraux et fédéraux s’est trouvée peu à peu délaissée par les salariés au profit des instances de représentation du personnel (délégués du personnel, comités d’entreprise). Dans les grandes entreprises, les syndicats sont davantage restés fidèles aux orientations nationales mais P.E. Tixier note que cette situation où « le syndicalisme entre en débat sur les objectifs de gestion des directions d’entreprises… isole les responsables de section lancés dans l’invention sociale ». Dans les petites structures, c’est la défense des intérêts immédiats des salariés qui est privilégiée au détriment de l’action collective. Dans le secteur public, la réglementation propre à la gestion de carrière (statut, grille indiciaire) a favorisé l’existence d’un système de revendications et de négociations catégorielles. C’est par exemple le cas de l’éducation nationale où existe un fort clivage entre enseignants et agents techniques et ouvriers de service. Parfois même on observe un recentrage sur le local. Le dilemme parait être le suivant : ou bien rester dans la ligne fédérale et se détacher de la base, ou bien rester proche des salariés mais mener une stratégie d’« agence sociale ». L’évolution du management a rendu le choix encore plus inévitable.

Le changement progressif des organisations économiques dans le sens de l’accroissement du rôle de l’individu a entraîné celui de la direction de l’entreprise vers la valorisation de la personne. L’élévation du niveau technique des tâches conduit à plus d’autonomie. L’abandon du taylorisme suscite l’apparition d’une catégorie de personnel beaucoup plus impliquée dans sa tâche et désireuse de s’exprimer sur la gestion de l’entreprise. En réponse, les techniques de gestion participatives ont été développées. Ce type de gestion « post-rationnelle » parvient à canaliser l’action collective dans le sens de l’entreprise et laisse moins de champ à l’action syndicale.

La cogestion est-elle la bonne voie ?

Pour reconquérir les salariés que la direction, par nécessité, implique davantage dans l’entreprise, P.E Tixier propose aux syndicats de jouer la carte de la cogestion. La question de savoir si l’entreprise en bénéficierait n’est pas posée. C’est en partant du constat de l’intérêt des salariés pour la vie de l’entreprise que P.E. Tixier conclut que les syndicats doivent s’y impliquer pour reconquérir la base. Certes, cette stratégie ne viendrait pas à contretemps ; il existe une attente de la part de certaines entreprises : l’exemple de l’accord AXA sur le chèque syndical est cité. Mais, la voie de la cogestion qui est proposée correspond-elle à un besoin des entreprises ? La voie de la cogestion est sans doute conforme à la démarche de la C.F.D.T. mais celle-ci pourrait-elle explorer, seule, une voie que ni les entreprises ni les autres syndicats ne semblent vouloir suivre ?

Si certaines entreprises souhaitent un partenaire syndical c’est que, au-delà du besoin immédiat de pouvoir négocier en cas de conflit, elles perçoivent la nécessité d’adresser aux salariés un autre discours que celui du « management post-rationnel ». La gestion post-rationnelle est parfois remise en cause : Alain Etchegoyen ou Jean-Pierre Le Goffpar exemple en dénoncent les excès et les limites.

Mais, en privilégiant le point de vue de la structure confédérale, P.E Tixier n’envisage pas la possibilité d’une nouvelle évolution de l’entreprise. Historiquement, les syndicats ont rassemblé les salariés autour du thème de la lutte contre l’exploitation. Dans les années 1980, la célébration des vertus du capitalisme et du profit a conduit au contraire à valoriser l’adhésion des salariés à l’entreprise. Dans les années qui viennent, l’attitude pourrait bien être intermédiaire : refus de remettre en cause l’implication — qui doit être suffisamment forte pour faire vivre les entreprises — mais aussi incapacité de les adapter. Actuellement, le coût d’adaptation des structures économiques est élevé en termes d’emploi. Même si cette forme d’ajustement inévitable est gérée au mieux, elle doit aussi être pensée avec les salariés. Cela implique aussi que le discours sur l’implication totale et sans réserve des salariés soit abandonné, et que d’autres références soient élaborées avec les salariés et par l’intermédiaire de leurs représentants.

Dépasser la déception politique

Cet autre discours ne passe-t-il pas aussi par une démarche de nature proprement politique de la part des syndicats ? L’auteur ne fait qu’effleurer cet aspect qui est pourtant essentiel. P.E. Tixier met surtout en avant les inconvénients pour la C.F.D.T. de l’arrivée de la gauche au pouvoir. Les désillusions qu’elle a suscitées sont très largement dues au fait que le parti socialiste s’était attribué une mission de réformateur qu’il n’a pas remplie très longtemps dans les faits.

Selon nous, il y a nécessité pour les syndicats d’inscrire leur action dans un projet de société et de se situer par rapport aux courants politiques pour que leur discours soit compris. Leurs interlocuteurs — pouvoirs publics et employeurs — doivent cerner le cadre de référence intellectuel des syndicats et apprécier si celui-ci met en cause une certaine conception de la société. Les accords ne sont possibles que si les buts ne paraissent pas inconciliables. En outre, les salariés doivent pouvoir se représenter le type de société voulu par ceux qui prétendent s’engager en leur nom. Dans le cas de la C.F.D.T., J. Kaspar souligne l’importance que la référence au personnalisme revêt dans l’histoire de la confédération. Mais elle est devenue trop éloignée de la réalité pour correspondre à un message politique intelligible.

A notre sens, une conception globale de la société au travail est nécessaire et la stratégie d’implication dans l’entreprise conduit au contraire à un message éclaté. C’est au moins autant au niveau des organisations professionnelles que cette conception du travail doit s’élaborer qu’à celui des partis politiques.

Pour ce faire, les syndicats doivent s’affranchir de la tutelle idéologique des partis politiques pour participer avec plus de pertinence à l’élaboration des politiques sociales tant dans l’entreprise que, paradoxalement, dans le cadre de la vie politique. C’est aussi une évolution de la finalité de la représentation des salariés qui est en cause. Pour les syndicats, la question n’est plus de savoir si un parti politique sera capable de promouvoir leur programme social. Ils doivent s’engager eux-mêmes au nom de leurs adhérents avec les employeurs sur un mode de vie au travail défini par différents critères comme la durée du travail ou la couverture sociale. Certains thèmes de revendication sont des variables d’ajustement (salaires, durée du travail par exemple). Pour imaginer des solutions intermédiaires permettant de rompre avec des alternatives de tout ou rien (emploi ou chômage, contrat à durée indéterminée ou précarité), il sera nécessaire de mettre en présence des interlocuteurs capables d’engager leurs mandants, des interlocuteurs ayant un certain courage politique !

Pierre-Éric Tixier met en relation les différents aspects de la question syndicale. Il traite du quotidien et de l’idéologie mais, en n’abordant le politique que sous l’angle des organisations existantes et de leur survie — ce qui est cohérent avec son approche de sociologie des organisations — il prive le lecteur de l’analyse qui justifie la recherche d’un renouveau syndical. Or la question politique de la place que nous voulons accorder au travail dans notre société doit être débattue dans son ensemble. Le lien entre économique et politique doit être repensé par les citoyens et leur représentation politique mais également par les syndicats, corps intermédiaires indispensables, à la charnière de l’économie et de la politique.