La fin du tiers-mondisme

La fin du tiers-mondisme

Par Hugues de Champs

À propos de L’Empire et les Nouveaux Barbares, de Jean-Christophe Rufin et Jean-Claude Lattès, 1991, rééd. Hachette Pluriel,1992.

Être vice-président de Médecins sans Frontières conduit à écrire un livre désabusé sur la situation internationale. Cet ouvrage provocant est illustré dans son édition de poche par une photo représentant les tentatives d’immigration des Albanais dans le port de Bari : un navire surchargé d’une masse humaine tente d’accoster, tandis que déjà les candidats à l’exode glissent le long des filins et se jettent à la mer afin de gagner le quai à la nage, et d’être les premiers à toucher cette terre, dont ils seront rejetés. La couverture du livre en donne un résumé illustré : les pays développés sont menacés par un risque de déstabilisation en provenance des pays en développement et ils ne savent comment répondre aux demandes qui leur sont adressées.

L’empire, les barbares et le limes : une vision schématique de la réalité internationale

J.C. Rufin nomme les pays développés : le Nord ou l’Empire, et les pays sous-développés : le Sud ou les nouveaux barbares. Le terme de nouveaux barbares est utilisé dans le sens où on l’utilisait dans l’Antiquité : était barbare tout ce qui n’était pas l’Empire, tout ce qui se situait à l’extérieur de ses frontières ». La comparaison avec l’Antiquité sert de squelette, de référence et de justification à l’ouvrage. On assiste à la description des dangers du Sud à travers une série de constatations : la plongée de territoires, échappant au contrôle de toute institution étatique, dans l’anarchie (ce qu’on appelle les « zones grises »), la pression démographique, les mégalopoles, les idéologies de légitimation de la violence et la multiplication des conflits armés. Pour se prémunir contre ces dangers de déstabilisation, le Nord développerait ou soutiendrait des sortes d’États tampons, destinés à contenir les conflits et à assurer la stabilité de l’Occident, formant une ceinture comparable au limes antique. Soucieux du respect des droits de l’homme chez lui, le Nord soutient sans grands états d’âme des régimes forts, mais garants d’une certaine stabilité, au mépris de ses propres règles politiques.

Cette attitude s’accompagne d’une sorte d’apartheid mondial laissant à l’abandon des pays entiers, qui sombrent dans la violence et subissent les ravages de la faim et de la maladie. Cette politique abandonne à eux-mêmes des pays qui sombrent dans la violence interethnique ou religieuse et subissent les ravages de la faim et de la maladie.

L’auteur conclut en envisageant trois scénarios possibles d’évolution. En effet, si ce livre « est une arme pour l’action, (…) proposer un modèle, c’est d’abord fournir le moyen que ce modèle soit dépassé et cette évolution funeste démentie ».

Le premier, le plus vraisemblable, est celui du limes : le Nord considère illusoire ou inopportune l’application de ses propres conceptions à l’extérieur de son aire géographique et préfère la sécurité et la stabilité à la diffusion de ses principes politiques. Ceux qui croient à ce premier scénario pensent que le limes protégera le Nord durablement et que les Huns ne sont pas pour demain. Le monde brisé serait constitué de zones étanches.

Le second, que privilégie l’auteur, referme cette division du monde par l’extension, encouragée au Nord, de ses propres règles démocratiques à l’ensemble de la planète : il s’agit d’accepter de promouvoir un impérialisme de la démocratie. Dans ce second scénario, d’une part, le pari est fait que cette contagion démocratique est possible, d’autre part, il est admis que telle est la seule solution à long terme permettant au Nord de s’en sortir. Les valeurs du Nord ne pourront être renforcées qu’en étant réaffirmées, c’est-à-dire en admettant que d’autres puissent y adhérer. Dans ce scénario, les divisions ne sont pas destinées à devenir irréductibles.

Le troisième scénario, le plus désespérant, est celui d’une révolte, organisée ou aléatoire, déstabilisant le Nord : curieux destin des révolutions du XVIIIe siècle si seule la déstabilisation du Nord pourra apporter la justice. Mais à quel prix et pour quoi faire si c’est pour faire disparaître les principes qu’ont porté les Lumières et les philosophies de l’émancipation de l’homme ? L’espoir pourtant ne vient pas du Sud. Comment peut-on penser que le salut puisse provenir de peuples agités de luttes menées par des dirigeants dont le seul but est de s’emparer du pouvoir ? Comment aider des peuples qui rejettent tout ce qui vient du Nord, qui utilisent les associations humanitaires à des fins politiques, n’hésitant pas à prendre en otage et à tuer des médecins venus les secourir, pour obliger les pays dont ils sont ressortissants à intervenir ? Les mouvements idéologiques du Sud contemporain sont en rupture avec le projet démocratique libéral tel que l’Occident l’a forgé au cours de son histoire. La culture locale est invoquée pour légitimer la violence. Le mépris des droits de l’homme et l’exaltation du meurtre vont de pair avec une haine du progrès et de la science occidentale. Là réside le constat le plus désabusé du livre : le Sud est réfractaire à toute forme de dialogue. La justice qu’il invoque est une justice déjà bafouée.

Cette vision d’un monde découpé en trois sphères homogènes par leur état objectif ou leur conscience d’elles-mêmes appelle plusieurs réserves.

Le Nord est-il un empire ?

L’unité prêtée au Nord est fragile. Parler d’Empire, c’est parler d’unité culturelle : qu’est-elle aujourd’hui ? Plus prosaïquement, si toute compétition idéologique et militaire y est aujourd’hui révolue pour cause de disparition — momentanée ? — de l’un de ses protagonistes, le choc des ambitions politiques ou des intérêts économiques est patent, comme l’illustrent les différends entre la France et les États-Unis à propos des négociations du G.A.T.T. ou de la constitution d’un pôle européen de défense.

En supprimant le conflit majeur des quarante dernières années, la fin de la guerre froide fait passer au premier plan des enjeux autrefois secondaires entre — anciens ? — alliés. Hors déstabilisation stratégique majeure du type invasion du Koweït par l’Irak, l’obligation nolens volens de serrer les rangs derrière un chef de file n’est désormais plus acceptée lorsqu’elle ne s’accompagne pas d’une contrepartie.

Si le cloisonnement politique et mental d’une large partie de la planète selon un axe Nord-Sud est une réalité, les soubresauts qui agitent le Sud ne sont pas les plus dérangeants pour les pays développés. Comme le montre la guerre civile yougoslave et son cortège d’atrocités et de réfugiés, l’Europe centrale et orientale apparaît aujourd’hui la zone la plus préoccupante pour les pays occidentaux. Le moindre des risques n’est pas la perte de crédibilité de ces derniers en tant que défenseurs du droit et de la dignité humaine. En proie au doute, les sociétés développées ne sont pas à l’abri des réflexes autoritaires ou des pulsions nationalistes ou xénophobes. Le combat contre la violence anti-immigrés en Allemagne ne saurait être un acquis institutionnel, mais le combat quotidien de l’esprit et du comportement de chacun.

Par ailleurs et sans parler de l’Afrique du Sud, de l’Inde ou de la Thaïlande, l’exemple de l’« empire » du soleil levant conduit à s’interroger sur la pertinence du concept. Où ranger le Japon, compte tenu de son rôle régional ? C’est sans doute un empire dans l’Empire. Certes, celui-ci n’est plus exactement un empire, mais il a retrouvé une méthode pour « exploiter » son arrière-cour, ce que l’Europe ne fait pas. La réalité, c’est la division du monde, non pas en deux zones, mais en plusieurs États qui font entrer l’évolution du monde dans une nouvelle incertitude. La souveraineté a conduit à un progrès juridique ; la multiplication des souverainetés conduit à l’éclatement.

La vanité du limes

Dépourvus d’une vision stratégique des relations à tisser avec les anciens ou nouveaux pays de l’Est de l’Europe, les États occidentaux ne semblent ni capables, ni même désireux de créer un limes stabilisateur. Pourtant, c’est sans volonté systématique que la théorie de Rufin permet d’expliquer certaines situations internationales. Ainsi les pays occidentaux renouent avec l’Iran, parce qu’un régime fort et stable vaut qu’on ferme les yeux sur les droits de l’homme. Il vaudrait mieux ne pas trop déplorer la répression contre les étudiants de la Place Tien An Men, car la Chine est un des seuls pays à sembler maîtriser sa démographie et à assurer la stabilité d’un bloc de plus d’un milliard d’individus.

Plus fondamentalement, ranger les États stratégiquement importants pour l’Occident sous le vocable de limes conduit à pécher par ethnocentrisme : on fait disparaître l’autre en tant que sujet animé d’ambitions, notamment de puissance régionale, et on obscurcit la réalité des relations qu’entretiennent ces États avec les pays occidentaux. L’Occident ne choisit pas ses interlocuteurs, ni même le contenu du dialogue politique, souvent laborieux, qu’il noue avec eux : leur poids humain, leur situation ou leurs capacités de nuisance les rend présents comme sujets : ainsi la Chine après Tien An Men. Cet exemple montre l’ambiguïté de cette politique du limes. L’Occident peut-il déterminer l’avenir de la Chine, dont on voit mal qu’on puisse en faire un État-tampon ? De fait, c’est le concept même d’empire qu’il faut critiquer.

Le Nord et le Sud : une summa divisio ?

La vision d’un Sud opposé au Nord est par ailleurs contestable. Depuis la conférence de Bandoeng de 1955, première affirmation du Sud sur la scène internationale — même si parmi les leaders de cette conférence figure aussi la Yougoslavie —, la vision d’un Sud homogène et animé d’une même volonté, si elle a jamais existé, s’est disloquée. L’intégration économique mondiale a rétréci la distance qui sépare l’Occident d’avec l’Asie. Ne demeurent extérieurs à l’Empire que l’Afrique, de plus en plus misérable et anarchique, le Moyen-Orient, d’importance stratégique et en proie à des rivalités implacables et, dans une moindre mesure, l’Amérique latine pour la déliquescence politique associée à la délinquance narcotique (Colombie, Pérou).

Le Nord et le Sud sont des notions claires pour le géographe, non pour l’historien. La guerre froide, en s’étendant à l’ensemble du monde, a dissimulé cette opposition. À partir de 1989, une série d’opérations menées contre des pays du Sud par les États-Unis et l’ex-U.R.S.S. — au Panama et en Azerbaïdjan, et bien sûr la guerre du Golfe — marque l’apparition d’un nouveau conflit planétaire Nord-Sud. La réunification du Nord se fait contre un nouvel ennemi : le Sud. Après la chute du rideau de fer, la fin de l’affrontement Est-Ouest, le Nord s’est trouvé un nouvel ennemi, mettant fin aux interrogations métaphysiques sur la fin de l’histoire. Mais cet ennemi n’est ni homogène, ni uni. C’est le Nord qui invente le Sud, comme Polybe avait conçu la théorie de l’Empire universel et des barbares, après la destruction de Carthage par Scipion.

Les pays qui jouent, actuellement, selon l’auteur, le rôle du limes romain — Mexique, Maroc, Turquie —, sorte de purgatoire entre le Nord et le Sud, veulent s’intégrer dans notre organisation des échanges, et il est de notre intérêt de les accueillir : le meilleur gage de stabilité de la Turquie passe par son intégration dans l’Europe. Le danger est de figer une rupture et d’instaurer une partition à l’échelle mondiale. La différence entre le Nord et le Sud doit être envisagée de façon dynamique, comme un nouveau domaine à conquérir.

Une impasse historique

Œuvre d’un théoricien, mais plus encore d’un moraliste dénonçant l’équilibre de l’inégalité, cet ouvrage nous invite à une réflexion sur le sens de la civilisation occidentale et son devenir. Le limes a fonctionné pendant six siècles, avant d’être détruit. Le Nord devient un système étouffant, un monde sans avenir car sans projet. Il tente de survivre en excluant de son développement et donc de l’histoire une partie de la planète. Or, une rupture existe en chacun de nous, entre nos tendances au partage et à l’équité, et celles liées à la préservation de nos avantages matériels et de notre confort. Notre idéal de justice et notre besoin de rêve n’ont plus leur place dans un monde où « désormais règne un économisme froid, la machine grise de la démocratie, une société refermée sur son spectacle et qui n’offre aux citoyens que le simulacre médiatique d’un faux choix ». Le Nord est donc menacé d’éclatement non seulement en raison de la désorganisation qui règne ailleurs dans le monde, mais également parce qu’il a perdu les valeurs qui aident les hommes à vivre et à entreprendre.

Le lecteur qui cherche des motifs d’espérer ou des préconisations concrètes permettant d’atténuer le clivage Nord-Sud sera déçu. « Je n’ai rien à prouver. J’ai simplement voulu attirer l’attention de l’opinion sur un fait qui me paraît énorme, mais auquel la plupart des gens ne semblent pas attacher d’importance, à savoir le fossé de plus en plus profond qui, depuis la fin de la guerre froide, se creuse entre le Nord et le Sud de notre planète. C’est un fait incontournable, l’équilibre géopolitique du monde est en train de basculer, à toute vitesse, et le monde ne s’en rend pas compte ». Il ne propose pas de solutions mais a le mérite de nous faire prendre conscience du caractère périssable de notre civilisation lorsque celle-ci n’apparaît pas transmissible à autrui. Devant les risques invoqués par J.C. Rufin, peut-on proposer un autre modèle d’intégration que celui qu’on met aujourd’hui en avant, à l’O.N.U. ou à la C.N.U.C.E.D. et, de manière plus limitée, en Europe ? Y a-t-il, à moyen terme, un autre avenir pour le monde qu’une conflagration généralisée ?