Penser le mythe, penser l’histoire

Penser le mythe, penser l’histoire

Par Éric David

À propos de Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Le mythe nazi, Ed. de l’Aube, coll. Monde en cours, La Tour d’Aigues, 1991, 77 p.

Il va être question d’un texte passé relativement inaperçu, sans aucun doute parce qu’il cumule trois handicaps ; la situation de ses auteurs dans le paysage intellectuel français, la perspective dans laquelle il s’inscrit et, last but not least, son sujet. Ajoutons qu’il s’agit d’un mince opuscule paru chez un « petit » éditeur, et tout aura été dit à ce propos.

Bien que philosophes, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy ne sont pas des inconnus ; on leur doit, individuellement ou en commun, des travaux importants dans les domaines, à la fois proches et distincts, de la poétique, de l’esthétique, de la philosophie politique, de la psychanalyse. Leurs publications jouissent d’une reconnaissance certaine dans les milieux intellectuels, et on risquera à leur sujet l’expression d’auteurs à la mode.

Le nazisme comme mythe identitaire

Le mythe nazi, rédigé en 1980 et paru une première fois en 1988 en version anglaise (États-Unis), fait figure d’exception. Avant d’en examiner les raisons — en relation étroite avec son intérêt méthodologique —, essayons de résumer les thèses développées dans ce petit livre brillant. Le titre énonce le postulat de départ, original quoique déjà contenu en germe dans de précédents ouvrages : le national-socialisme fut, se construisit et se vécut comme un mythe fondateur doublé d’une vision esthétisante du corps social conçu comme communauté (par opposition à la société où s’incarne le politique tel que nous l’entendons). Le corps du texte s’articule autour de la lecture de ces deux « testaments » de la « Bible » nazie que sont Mein Kampf d’Adolf Hitler et Der Mythus des 20. Jahrhunderts (Le mythe du XXe siècle) d’Alfred Rosenberg. Cette lecture est mise dans la perspective de la tradition historico-culturelle allemande, avec laquelle le discours nazi entretint des liens très forts et sans cesse réaffirmés.

Dans la mesure où les auteurs souscrivent ici à la théorie du totalitarisme développée par Hannah Arendt, laquelle leur permet d’envisager le nazisme comme élaboration logique d’une idée dans le cadre d’une philosophie de l’histoire, celui-ci ne leur apparaît nullement comme un accident de l’histoire occidentale et allemande ; il participe pleinement, à leur sens, d’une métaphysique du sujet véritablement philosophique. Bien loin d’évacuer d’un revers de manche le contenu intellectuel de la doctrine nazie, Ph. Lacoue-Labarthe et J.L. Nancy mettent en avant le rationalisme, la logique qui y sont à l’œuvre, et dont la substance est faite de concepts : le mythos vient se greffer sur un logos. Ici, une approche psychologique, voire psychanalytique permet aux auteurs d’interpréter le problème allemand, exprimé de façon paroxystique dans le nazisme, en tant que problème d’identité : le mythe, ainsi que Platon l’a établi, est un appareil d’identification qui autorise le mimétisme, identificatoire ou identitaire justement. Les nazis ont voulu réconcilier le mythos et le logos, inverser le refoulement du premier par le second inauguré par Platon — ce qui revenait à donner à l’art, à la représentation plastique, à l’esthétique en général, une dimension essentielle au sein de la cité (là encore, à l’encontre de Platon) : c’est en quelque sorte l’esthétique qui donne aux Allemands en quête d’identité leur « sujet absent ».

A cette crise d’identité vient s’ajouter, selon Ph. Lacoue-Labarthe et J. L. Nancy, le traumatisme qu’a représenté l’imitation des Anciens pour des Allemands obligés d’en passer par le truchement des cultures italienne et française. Pour sortir de cette médiation humiliante, deux issues se présentaient, l’une théorique, l’autre esthétique. Les nazis — contrairement à d’autres courants intellectuels allemands — choisirent la seconde pour retourner aux origines de la pensée occidentale, à la « Grèce d’avant la Grèce », à laquelle ils purent ainsi s’identifier en se créant des mythes propres, sur un pied d’égalité par rapport à leur modèle et sans en passer par quelque intermédiaire que ce fût.

Ainsi, le national-socialisme, plus qu’une simple « esthétisation de la politique » selon le mot de Walter Benjamin rapporté par les auteurs, est-il « une fusion de la politique et de l’art » ; ainsi la pensée et l’État nazis sont-ils la réalisation d’un mythe. Dans ce système, le mythe en tant que « puissance d’identité » s’oppose à la spéculation abstraite qui « dissout l’identité » ; il incarne et concrétise l’identité, allemande en l’occurrence, notamment à travers le « type » qui forme, qui identifie le peuple, la race. L’acte de foi (Bekenntnis) remplace la connaissance (Erkenntnis), la vérité supplante la réalité disqualifiée au profit de l’incarnation du rêve.

Le processus d’identification décrit par les auteurs aura fait des Allemands, en définitive et du point de vue du national-socialisme, les Grecs des temps modernes ; là où ceux-ci avaient « produit le mythe comme art », les Allemands ont inventé le « Sujet absolu » : « la race aryenne est, à ce compte, le Sujet ». La Weltanschauung (« vision du monde », idéologie) nazie participe d’une logique d’« auto-effectuation de la forme » sur la base d’une « volonté mimétique d’identité ».

De l’esthétique à la philosophie politique : une approche intempestive ?

En quoi, sera-t-on fondé à demander, cette thèse, même inédite et audacieuse, mérite-t-elle notre intérêt ? La réponse réside dans les trois pistes suggérées en introduction, et qui sont également à l’origine de sa faible diffusion.

1) Position des auteurs : à l’instar de Michel Foucault — à qui de savants collègues reprochaient, quand ils étaient philosophes, de faire de l’histoire et, s’ils étaient historiens, de faire de la philosophie —, les auteurs du mythe nazi, par leur renouvellement des méthodes d’approche et l’interdisciplinarité qu’ils mettent en œuvre, indisposent plus d’un spécialiste, à la fois de leur propre discipline d’origine et de la question abordée : philosophes, ils traitent d’un sujet d’histoire ; se faisant historiens, ils pensent leur objet d’étude en philosophes. De ce fait, les voici presque placés au ban de l’université française où l’on n’apprécie guère un tel « éclectisme », en rupture brutale avec le cloisonnement frileux des disciplines qu’on y connaît. Inutile de dire que le lectorat — important — de tels personnages ravalés au rang de touche-à-tout soucieux d’effets de mode, ne peut qu’être activement marginalisé.

2) Interdisciplinarité : en relation directe avec ce qui précède, et en découlant, il convient de reconnaître que cette démarche, consistant à faire du national-socialisme un objet de la philosophie tout autant que de l’histoire, permet de pousser l’analyse du phénomène sur un terrain où l’étude historique traditionnelle (chronologique, économique, diplomatique, militaire, etc.) s’avère inopérante, à tout le moins insuffisante, et donc de lui apporter un complément qui lui fait jusqu’ici gravement défaut, tant le concept même d’« histoire des idées » est dévalorisé, voire disqualifiant pour ceux qui osent encore l’employer. Il y a longtemps, en effet, que les historiens spécialisés dans cette période ont une sorte de pudeur à se pencher sur les textes idéologiques, les concepts considérés en tant que faits à examiner au même titre que les décrets, circulaires, communiqués et autres documents d’archives. Ce n’est pas la moindre originalité de Ph. Lacoue-Labarthe et J. L. Nancy que d’avoir simplement lu les livres de Hitler et de Rosenberg… La méthode utilisée, le recours direct à une documentation délaissée par d’autres, leur permettent d’échapper aux influences et querelles d’école.

3) Un sujet d’actualité : mais pour d’aucuns, le plus scandaleux est sans doute la présentation du nazisme en tant que sujet d’actualité. Les auteurs ont tenu à conclure en mettant l’accent sur un fait qu’il n’est pas bon de rappeler : la modernité de ce phénomène proche dans le temps et dont il existe des raisons de penser que rien, objectivement, ne justifie l’assurance de sa non-reproductibilité. En ces années de vacuité identitaire, comment ne pas se souvenir que l’imaginaire collectif a horreur du vide et que toute société a besoin d’un mythe constitutif ? Comment ne pas être inquiet, à la lumière des analyses développées dans Le mythe nazi, de voir entretenue une dangereuse confusion entre éthique et esthétique par le biais de l’esthétisation moralisatrice du politique (Cf. le vocabulaire « hygiéniste » employé actuellement pour définir la « bonne » politique) ? Hegel prétendait que tout le réel est rationnel, et réciproquement ; on a l’impression, hic et nunc, que le mot d’ordre est : tout ce qui est esthétique est éthique.

Une histoire sans préjugés pour une politique responsable

La vertu essentielle du livre de Ph. Lacoue-Labarthe et J. L. Nancy réside peut-être, en fin de compte, dans une courageuse mise en perspective des enjeux politiques actuels et de ce proche épisode de l’histoire et de la philosophie occidentales contemporaines qu’a été le national-socialisme.

Avant de disparaître, Félix Guattari écrivait comme en écho à l’ouvrage évoqué ici : « Le nazisme et le fascisme n’ont pas été des maladies transitoires, des “accidents de l’histoire” désormais dépassés. Ils constituent des potentialités toujours présentes ; ils continuent d’habiter nos univers de virtualité. (…) L’histoire ne garantit aucun franchissement irréversible de “seuils progressistes” » C’est bien pourquoi on aimerait pouvoir lire plus souvent, même si cela bouscule notre confort intellectuel, semblables analyses, sans a priori sur ce qui permet l’émergence des phénomènes politiques quels qu’ils soient, fût-ce le nazisme. Il apparaît plus que jamais nécessaire de penser l’histoire, ne serait-ce que pour pouvoir penser le politique. Voilà qui ouvre des perspectives sur ce que pourrait, sur ce que devrait être aujourd’hui la philosophie politique, tant il est vrai que, si « l’événement révèle les questions non résolues de la longue durée », c’est justement par l’examen attentif et une connaissance approfondie de l’histoire proche et de ses présupposés idéologiques que les politiques pourront penser — et agir — autrement que par stéréotypes refoulés dans leur inconscient.

Le champ du politique ne se réduit certes pas au cercle vicieux de l’itération, mais il n’est pas non plus une tabula rasa. En ce sens, il serait dérisoire — et dangereux ! — de prétendre conjurer les « démons de l’histoire » par la simple affirmation de leur disparition, qu’on appelle celle-ci « fin des idéologies » ou de quelque autre nom.