De la rénovation à la recomposition : pour une réelle alternance

De la rénovation à la recomposition : pour une réelle alternance

Par Nicolas Tenzer

La vie politique est figée et manque d’idées directrices. La prochaine alternance, parce qu’elle est attendue, risque de décevoir ceux qui en espèrent un renouveau. Il n’y aura de réelle alternance que s’il y a bouleversement de la scène politique et de l’état d’esprit des hommes politiques, c’est-à-dire émergence d’une doctrine structurée qu’on ne perçoit pas encore. Le Centre d’étude et de réflexion pour l’action politique, qui s’est toujours donné comme objectif, à travers des propositions concrètes, de faire apparaître de vrais enjeux, se devait de s’interroger sur les conditions de succès de l’après-mars 1993.

La vraie alternance n’est sans doute pas pour demain

Le renouveau ne résultera pas immédiatement des législatives de mars 1993 pour trois raisons : la première, c’est que les partis tiennent encore le coup sans être suffisamment forts. Une recomposition autre que tactique implique soit qu’ils puissent se disloquer, soit que l’un d’entre eux ait la capacité d’attirer à lui en nombre des électeurs identifiés comme appartenant à l’autre camp. La seconde tient à ce que l’enjeu est le changement de majorité pour mettre fin à un régime rejeté, au clientélisme trop affirmé et qu’aucune ligne politique ne dirige plus. Enfin, la perspective pour l’opposition d’avoir à gérer deux années difficiles avant les présidentielles de 1995 dissuade la réflexion. Pour des raisons de salubrité publique, l’alternance est indispensable et elle se fera. D’ailleurs, nombreux sont les hommes de gauche qui voteront à droite ou s’abstiendront parce que le gouvernement socialiste actuel les a profondément déçus. En revanche, nombreux sont les partisans traditionnels de l’opposition qui redoutent une déception en 1993 et craignent de se retrouver plus tard dans la situation de leurs compagnons socialistes aujourd’hui ! On aurait une alternance — au demeurant limitée — des hommes mais non un changement de politique.

Il faut ajouter à cela que la cohabitation risque d’ajouter à cette absence d’alternance crédible. Parfaitement conforme à la lettre des institutions mais étrangère à son esprit, elle pose des problèmes politiques autrement profonds. Trois possibilités peuvent être envisagées. Soit le Président de la République s’efface et laisse le gouvernement libre d’agir dans tous les domaines, sauf dans l’hypothèse d’une crise extérieure ou intérieure grave — mais dans ce cas il abdique son autorité. Soit il intervient régulièrement dans les affaires publiques pour contrecarrer l’action gouvernementale, et il ne respecte ni le principe de l’unité de l’État, ni le choix du suffrage. Soit enfin, s’installe un jeu de compromis et c’est la lisibilité même de la politique gouvernementale qui devient impossible. On peut craindre qu’un mélange des deux scénarios ne devienne la pratique institutionnelle : d’un côté, les oppositions présidentielles sur des sujets ponctuels risqueront de focaliser l’attention de l’opinion publique sur des sujets ou des préoccupations secondaires, ôtant toute impression de direction ferme à la société, d’un autre côté, certains accords seraient peut-être obtenus, notamment en matière de politique étrangère et de défense voire de politique sociale, alors que des choix plus radicaux auraient dû être effectués.

Il est certes difficile de refuser la cohabitation. Concrètement, il faut être assez assuré de soi-même et de la politique qu’on veut conduire pour oser affronter une crise qu’il faudra expliquer à l’opinion. De fait, elle sera acceptée et en cela je vois le signe d’une absence de maturité nécessaire à une réelle alternance. C’est parce que les lignes de force d’un projet de société ne sont pas nettement dessinées que la cohabitation ne paraît pas si scandaleuse. En retour, celle-ci ôtera encore davantage toute lisibilité à la politique suivie, l’empêchera de définir des choix clairs et affaiblira l’État.

Dans ce contexte, c’est donc dans la perspective de l’après-1993 que je propose quelques réflexions sur les origines de la sclérose politique, tente d’expliquer pourquoi les tentatives de rénovation et d’une recomposition qui lui est liée n’ont jusqu’à présent pas abouti avant de montrer que l’alternance peut seule conduire à la recomposition, mais que cela suppose que soit élaborée une doctrine politique sérieuse. Sinon la France n’aura qu’une alternance… sans alternance.

Un paysage figé

A gauche, le combat politique est dénué d’idées. L’action gouvernementale est depuis cinq ans « d’évitement », d’abord par doctrine, ensuite par impuissance. Michel Rocard, dont la vertu n’est pas révolutionnaire, s’est pendant trois ans ingénié à repousser le moment où il faudra résoudre les conflits : au nom d’une culture de négociation érigée en dogme politique et d’un mélange, issu de la deuxième gauche, de confiance dans la technocratie et de croyance en la décentralisation, il a placé la politique en état de léthargie. Ses successeurs ont continué dans cette voie et le sol politique s’est petit à petit dérobé sous leurs pas. Quant au Président de la République, loin de la vie gouvernementale — mais disposant d’un droit d’évocation permanent, qu’il utilise avec fantaisie —, il ne s’est jamais préoccupé d’organiser politiquement la société : la prééminence du « château », au lieu d’être un instrument fort au service d’une politique, a tétanisé le reste de la classe politique, en particulier à gauche, et les réseaux ont remplacé les corps intermédiaires structurant la société. L’état intellectuel des Français, leur esprit public ne sont pas son premier souci. La conséquence en a été l’aggravation des problèmes concrets des citoyens et une perte de confiance dans le pouvoir de transformation de l’État.

Dans l’opposition, la lutte pour les prochaines élections présidentielles a commencé dès 1988 : V. Giscard d’Estaing accumule les succès tactiques, en jouant sur le même créneau international que son successeur, mais n’a en rien abandonné la conviction qu’un projet politique est inutile à une « société libérale avancée » ; Jacques Chirac, hésitant sur la manière de garder à son parti sa spécificité, semble conforter sa domination sur l’opposition, mais le R.P.R. est à la recherche d’une nouvelle doctrine d’organisation sociale comme le reconnaissent nombre de ses dirigeants.

Le centre démocrate-chrétien, translucide et diaphane, n’arrive pas à naître et à trouver sa concrétisation dans l’opinion et s’enferre dans une absence de doctrine forte — songeons à ce cœur, vraiment mièvre, de la campagne d’affichage des élections européennes de 1989. La ruse d’une ouverture, réduite à la portion congrue par François Mitterrand, aura été de rendre le centre plus difficilement viable comme force autonome : le centre fut confiné dans une opposition, où même sa spécificité européenne a eu peu d’impact. Il risque d’être récupéré par la droite la mieux établie qui est celle de son électorat mais il paraît capable de déjouer les prévisions dans l’hypothèse d’une candidature social-démocrate — Rocard ou Delors — aux prochaines présidentielles, ce qui obscurcit encore son identité. « La France veut être gouvernée au centre ! ». Elle l’est de fait. Mais ce centre, on ne voit pas ce qu’il est.

La guerre de position fige chaque camp, faute d’avantage décisif des uns ou des autres. Les partis procèdent par approximations successives, à la fois sur le plan tactique et doctrinal. La situation actuelle conduit donc à un affrontement contradictoire avec le rapprochement apparent des doctrines. Les partis, préoccupés avant tout par leur survie et leurs intérêts électoraux, s’opposent avec d’autant plus de virulence qu’ils sont d’accord pour ne pas parler de l’essentiel. Les enjeux n’apparaissent pas, les partis gomment les lignes de fracture car, comme on l’a vu à propos de l’Europe, elles les traversent. Surtout, tout projet qui inciterait les citoyens à s’interroger sur l’avenir de notre société est récusé.

Pourquoi l’échec des recompositions et des rénovations ?

La rénovation de la vie politique a donc échoué. Il y a eu tentative de rénovation de l’image d’une fraction des élus ; il n’y a pas eu rénovation politique pour une raison précise : depuis 1988, la classe politique n’est pas parvenue à se restructurer. Ce qu’on appelle recomposition traduit le débauchage de quelques personnalités par l’autre camp ou des foucades individuelles, mais aucune redistribution des cartes politiques n’a eu lieu. L’insurrection de Charles Pasqua et Philippe Seguin a eu le mérite de présenter un autre type de débat — je le dis d’autant plus volontiers que je suis en désaccord avec nombre de leurs idées. Leur entreprise se situe davantage dans la perspective de l’après-1995 : dans l’hypothèse d’une défaite de Jacques Chirac, leur but sera de conquérir le R.P.R. et d’en refaire le centre de l’innovation doctrinale. Cela supposait d’abord de lui garder une spécificité dans l’opposition et d’empêcher toute union trop forte avec l’U.D.F. et toute confusion idéologique avec ce qui lui ressemble. Mais, dans l’immédiat, leur action ne pouvait aboutir à une recomposition en profondeur des forces politiques. Quant au développement du vote écologiste, il n’a pas entraîné de bouleversement de la configuration politique générale. Le motif en est clair : on ne recompose pas pour le plaisir, mais pour affirmer une politique précise, qui s’opposera à une autre politique. Cette tâche paraît compliquée : tout, dans le système des investitures et des médias, contribue à l’éviction d’une parole forte qui ne s’inscrirait pas dans le cadre traditionnel des partis.

Ceux qu’on appelait les rénovateurs ne se sont jamais situés au-delà des clivages traditionnels : ils n’ont pas cherché à tirer un avantage décisif en attirant les électeurs de l’autre camp. En leur temps, les socialistes modérés n’ont tenté de rénover que le socialisme. Cela a conduit les uns et les autres à rester prisonniers de leurs débats partisans. D’où l’impossibilité, pour les rénovateurs de gauche et de droite, de faire surgir de nouveaux débats. Les tentatives de rénovation, esquissées à gauche et à droite, ont échoué parce qu’elles ne cherchaient pas à rénover la vie politique dans son ensemble. Pour réussir, la rénovation n’aurait pas dû être perçue comme de gauche ou de droite.

Surtout, les rénovations ont achoppé sur des erreurs de positionnement et de doctrine. La recomposition ne passe pas par le centre et un gouvernement d’union nationale. Spontanément, le mouvement de la vie politique paraît certes concourir à situer la rénovation au centre : la rénovation du P.S. — depuis 1983 — tend à le déporter vers le centre gauche — contre le socialisme sectaire ; celle de la droite vers le centre droite — contre les idéologies poujadistes ou d’exclusion. Mais la signification de ce mouvement est limitée : le centre gauche n’a pu transformer sa pratique de la négociation en projet social ; le centre droite, se proclamant libéral et social, ne dit rien de plus — c’est-à-dire pas grand-chose — et s’apprête à ne rien faire. Le consensus est peut-être de bon sens ; ce n’est pas une politique. Le refus, exprimé par les rénovateurs, des conceptions anti-démocratiques, du libéralisme doctrinaire et du socialisme étatiste, ne peut suffire à lui seul à réhabiliter la politique. La rénovation est devenue le « ni-ni » de la vie politique française, un ni-ni légitime mais un peu court. Les rénovateurs ont renforcé les défauts congénitaux liés à l’idée d’une autorégulation improbable, d’une négociation tous azimuts, qui constituent un déni de politique. Ils étaient condamnés à faire une rénovation dépolitisée. Après leur échec, il est significatif qu’ils se soient, pour la plupart, réfugiés dans la gestion locale. La rénovation ne connaîtra le succès que si elle parvient à faire prédominer le projet de société sur la dissémination du corps social en individus qu’aucune idée précise de l’avenir ne rassemble.

L’incapacité des rénovateurs à définir des contenus programmatiques s’explique par le fait que gauche et droite sont arrivées à la démarche rénovatrice de manière négative, en éliminant — ce qui, en soi, ne saurait être condamné — les traits saillants de leurs doctrines, et non en définissant positivement une politique. Les avatars d’un libéralisme dévoyé, délesté de tout contenu politique, et de l’idéologie d’une société civile indéterminée, sont emblématiques de ce mouvement commun à la gauche et à la droite modérées. Les difficultés ressenties par la droite et la gauche à contrôler les évolutions d’une doctrine libérale mal établie expliquent leur dépolitisation. A droite, le modèle économique du libéralisme, n’étant pas limité par des principes d’organisation sociale, s’exporte mal dans des domaines qui lui étaient à l’origine étrangers — culture, audiovisuel, éducation. Soit la droite abandonne partiellement la liberté et retourne à une théorie de l’ordre, soit elle met en avant une liberté sur laquelle elle fonde sa dignité et se condamne à ne rien proposer. Dans le premier cas, la négation de la politique naît de l’autoritarisme, dans le second du laisser-faire.

La volonté d’établir un ordre juste et rigoureux a été le fonds doctrinal de la gauche, mais son souci de prendre en compte la liberté des multiples composantes d’une société parasite cette ambition. Le changement s’est produit dans l’idéologie de gauche lorsqu’a été « découverte » la société civile, héritage de l’autogestion et qu’a été abandonnée l’idée de révolution. La liberté pouvait désormais exister avant le grand soir : la transformation radicale de l’ordre social devenait inutile à la satisfaction des aspirations du plus grand nombre. La révélation de la réalité du communisme appliqué a contraint la plus grande partie de la gauche à abandonner sa doctrine de la liberté limitée et la théorie de l’aliénation qui en était le fondement. L’esprit du temps a fait le reste. L’individualisme suscite la revendication d’« espaces de liberté » où la politique ne doit pas pénétrer. C’en était fait de la prétention virtuellement criminelle de la gauche à tout régenter. La remise à l’honneur par la gauche de la gestion, dont on peut se réjouir — même si les faits le démentent souvent —, témoigne de la crise de légitimation qu’elle traverse. Un terrain d’entente négatif, fondé sur l’absence de projet de société, devenait possible entre la gauche et la droite. On retrouve, à travers le dévoiement de la confrontation gauche-droite, la raison de l’occultation de la crise : les sociaux-démocrates considèrent, même après la chute du communisme, que l’accroissement de l’espace politique serait la première menace pesant sur la liberté.

Comment caractériser les démarches politiques qui, implicitement, s’affrontent ? Si l’on exclut les formes pathologiques de la vie politique que sont, dans un genre différent, le Front national et un parti communiste non sorti de la glaciation, deux tendances existent. D’un côté, ceux qui, à gauche et à droite, se réclament d’un modernisme plus ou moins libéral, plus ou moins social, mais qui pensent que les forces d’autorégulation de la vie politique doivent être dominantes et que l’idée de projet est à ranger au rang des instruments révolus. De l’autre, ceux qui, tels Jean-Pierre Chevènement à gauche, font appel à des valeurs républicaines comme soubassement d’un projet commun, mais dont les propositions concrètes contrarient tout réalisme voire toute responsabilité. L’alternative est entre un émiettement du discours et un appel à des « valeurs », parfois douteuses, auxquelles il s’agirait d’adhérer ou qu’il faudrait rejeter, autrement dit entre la dissolution des références et le recours à une transcendance — c’est-à-dire à des principes tombant du ciel et non délibérés — inacceptable en démocratie.

Aucune des deux voies n’est politique et ne conduit les citoyens à débattre de la société à laquelle ils aspirent, l’une parce qu’elle ne le veut pas puisqu’elle refuse la perspective d’une communauté de projet ; l’autre parce que ça passe ou ça casse ! Pour la droite populiste comme pour la gauche rigoriste, l’impasse est identique : les valeurs de droite buttent sur l’idéal des Lumières propre à la démocratie ; les valeurs de gauche achoppent sur le principe de réalité. Est-ce à dire que, par rapport au socialisme républicain, aux idéologies poujadistes ou d’exclusion, aux doctrines reposant sur des « valeurs » ou aux libéralismes déresponsabilisants, la recomposition à partir de positions « raisonnables » ne saurait aboutir à un projet politique ?

Alternance et recomposition

La recomposition est nécessaire parce que les clivages traditionnels n’épuisent pas les divisions doctrinales réelles. Le citoyen a besoin de choix lisibles. Si les erreurs de la gauche alimentent le regain de confiance de l’opposition et si les hésitations doctrinales de la droite confortent un électorat traditionnellement à gauche, les Français ne se reconnaissent plus majoritairement dans les grands partis. Pour autant, ils ne souhaitent pas qu’arrivent au pouvoir les mouvements protestataires de tous poils. Cette caducité des affrontements politiques habituels doit nous engager dans la voie — longue et parsemée d’écueils — de la recomposition politique. Un nouveau parti à vocation majoritaire — c’est ce à quoi doit conduire la recomposition — ne saurait se contenter d’être le lieu de convergence de ceux qui, des libéraux modérés aux sociaux démocrates, se réclament d’un corpus vague et consensuel de principes généraux vidés de toute substance. Une recomposition aboutissant à la social-démocratie et à sa politique a minimis serait un échec.

L’alternance doit conduire à la recomposition, seule à même d’asseoir un gouvernement qui corresponde à l’attente des Français ou, plus exactement, la recomposition sera le seul signe de la réalité de l’alternance. On dit parfois que l’alternance est davantage nécessaire pour changer les hommes que pour modifier les politiques car, peu ou prou, l’opposition fera la même politique que la gauche au pouvoir. Ces propositions sont à la fois vraies et fausses, c’est-à-dire confuses. D’abord, il est vrai que le changement des hommes est prioritaire : la corruption ou la compromission atteignent des niveaux inacceptables. Ensuite, il est exact — comme me le disait un dirigeant de parti de droite — que, doctrinalement, rien ne distingue plus fondamentalement le parti socialiste et les partis de l’opposition : il suffit de considérer la politique fiscale du gouvernement depuis quelques années. Il faut en tirer les conséquences : les partis existent, mais ils n’ont pas existé et n’existeront pas toujours sous la forme qu’ils revêtent actuellement. Le champ politique peut et doit évoluer avec les défis spécifiques que connaît une société donnée. La gauche et la droite ne sont pas des essences intemporelles mais des réalités historiques qui tirent leur pertinence d’un contexte précis. Les doctrines liées notamment à la naissance du prolétariat urbain, aux premières révolutions industrielles et aux affirmations nationales sont devenues inactuelles. Partant, il faut trouver d’autres lignes de clivage qui épousent mieux les enjeux d’aujourd’hui, permettent d’y apporter des solutions et dans lesquels les citoyens puissent se reconnaître, ce qui suppose une nouvelle donne partisane.

A priori, un projet de société désidéologisé — c’est-à-dire n’empruntant pas ses lignes directrices à des principes abstraits mais à des objectifs concrets — pourrait se construire n’importe où, au R.P.R. comme au P.S. Mais les partis actuels sont incapables de casser le substrat idéologique qui a justifié leur apparition même s’il ne justifie plus leur survivance et les concepts de droite et de gauche entretiennent la confusion des esprits. Briser ces rémanences théoriques d’un autre âge suppose à terme une dislocation des partis actuels et l’apparition d’un autre paysage politique. Si l’on admet ces prémisses, en quoi peut consister cette recomposition ? Toute nouvelle donne politique doit partir de la confrontation de projets concrets et non d’une entente au centre qui conduirait à l’impuissance voire à la compromission. Il s’agit désormais d’une opération de projection et non plus d’une déduction à partir de schémas et de principes hérités d’un passé mythique ou d’un corpus théorique.

Cette démarche est-elle risquée ? Je ne le pense pas. Il faut lever trois objections. La première consiste à dire que l’alternance ne serait plus possible dans un tel système. C’est vrai dans un système statique. Mais cette nouvelle donne politique évoluera et fera naître de nouveaux clivages. Le moteur sera la création d’un parti nouveau et majoritaire. Mais il ne saurait être, comme tout parti, destiné à le rester toujours. Les conditions de l’alternance se recréeront naturellement. La réponse à la crise d’efficacité et de représentativité de la politique est l’essentiel dans l’immédiat. Deuxième objection : la recomposition aboutirait au consensus mou. Un nouveau parti rassemblant des électeurs qui votent aujourd’hui aussi bien à gauche qu’à droite n’est pas condamné à être sans volonté, sans audace et à rester cantonné à l’accessoire et à la promotion des lieux communs — autrement dit, à n’être que social, libéral et européen. Au demeurant, c’est la polarisation gauche-droite qui a abouti à la schématisation abusive, à la dissimulation d’un enjeu aussi grave que celui de la déliquescence du tissu social. Penser que la recomposition y conduira est un procès d’intention. Troisième objection : les partis verrouillent le système en raison de leur capacité d’investiture aux élections ; la recomposition serait donc vouée à l’échec. Là aussi, le système de blocage sera-t-il aussi solide dans deux ou cinq ans, après la disparition des figures qui occupent la scène politique depuis plus de vingt ans ? On peut en douter. Ce n’est pas parce que certains francs-tireurs ont échoué, par manque de projet de société et de détermination, que ne pourra pas surgir un nouveau parti crédible à même de jouer un rôle dans la compétition électorale. Son succès dépend de la constance dans la volonté d’un nombre suffisant de personnalités, politiques et non politiques, et de la clarté de son message programmatique.

Le développement de formes de refus, plus ou moins violentes, de la politique est encouragé si la vie politique ne consiste qu’en des changements imperceptibles. Ne comptons pas sur une disparition des tendances au rejet de la politique, qui résultent de l’incompréhension de sociétés plus complexes. Si prévalait une acception minimaliste du consensus, consubstantielle à la réduction du champ du politique, les messianismes révolutionnaires comme les tendances au dégoût pour une politique à la petite semaine ressurgiraient. Le politique, sans susciter artificiellement des divergences, ne peut se résoudre à occulter les problèmes potentiellement générateurs d’affrontements en laissant la société évoluer vers l’atomisation sociale et l’indifférence à ce que sera demain notre mode de vie. Bâtir une doctrine pour la recomposition c’est réintroduire dans la politique des réponses volontaires qui en ont été éliminées. Si les Français ne se reconnaissent pas dans la politique, c’est qu’ont été écartés par facilité les choix difficiles.

Trois schémas d’évolution politique sont théoriquement possibles :

1) la coexistence d’une gauche et d’une droite modérées, ce qui est peu ou prou la configuration actuelle. Comme il n’y a plus d’intégration possible des extrêmes, le schéma est quadripartite, les circonstances étant favorables au renforcement de ces extrêmes comme de formes apolitiques d’expression publique ;

2) la création d’un centre pivot à l’allemande, qui risque d’accroître encore la paralysie intellectuelle et sociologique de la vie politique française puisqu’il sera trop faible électoralement pour gouverner et suffisamment fort pour empêcher des majorités stables ;

3) la constitution d’un autre parti majoritaire, brouillant les clivages traditionnels qui rassemblerait des électeurs appartenant aujourd’hui à la gauche et à la droite. La réussite de ce schéma dépend de sa capacité à promouvoir les idées culturellement et socialement intégratrices de couches de la population pour lesquelles la politique voire la société sont des réalités de plus en plus étrangères.

L’alternance doit se situer dans cette perspective. Cela suppose d’allier la définition claire d’un projet à moyen terme avec des réformes progressives témoignant de la détermination de ceux qui seront aux affaires.

Un vrai projet pour l’après-1993 : le choix de société

L’alternance risque d’être en mars le résultat d’un mouvement de rejet ; elle devrait pourtant être le moment privilégier d’affirmer un choix de société. Ce choix ne saurait être dicté par une volonté de revanche mais doit être capable de rassembler durablement un grand nombre de Français au-delà de leur inclination pour la gauche ou la droite. Son succès doit exprimer un mouvement profond d’adhésion susceptible de permettre au nouveau gouvernement d’engager des réformes de grande ampleur, d’en expliquer le coût aux Français et — ce sera un de ses succès politiques — de lever l’hypothèque que la présence de l’extrême-droite fait peser sur le pays. Il faut identifier les principaux domaines, ignorés par la classe politique traditionnelle, où un choix s’impose qui commande la configuration de la société française de demain. S’il s’agit, en 1993, d’avoir la même politique éducative catastrophique — que dit l’opposition sur l’enseignement de l’histoire, de la philosophie, de la littérature ? —, la même télévision infradébile la plupart du temps — qui osera affirmer la responsabilité des pouvoirs publics en matière audiovisuelle ? —, le même mépris des exclus, la même résignation devant l’accroissement des inégalités, le même abaissement du Parlement, la même complaisance envers les errements de la décentralisation, la même absence de choix en matière de politique étrangère — a-t-on choisi un camp au Moyen-Orient ou en Yougoslavie ? —, les mêmes errements en matière de politique budgétaire, alors non, vraiment, l’alternance n’apparaîtra pas une bonne chose aux Français. Il s’agit donc d’allier des propos consensuels sur ce qui ne saurait être contesté en démocratie — on ne peut être pour le racisme, pour le libéralisme absolu, contre la protection des travailleurs, contre la sécurité sociale —, et des propos forts, novateurs, impliquant une changement important des mentalités politiques dans les secteurs qui formeraient l’ossature d’un tel projet politique. Il faudra, en renouvelant ces questions, souvent considérées comme privées, heurter, lorsque cela sera nécessaire, la tranquillité intellectuelle voire matérielle de couches entières de la population.

Si, au contraire, l’opposition s’engageait, une fois au pouvoir, dans une telle direction au sens propre révolutionnaire, il y a fort à parier que le choc que cela entraînerait sur le pays faciliterait la recomposition. Pour ce faire, il reste à l’opposition à élaborer un projet qui soit autre chose qu’un conglomérat de propositions minimales qui ne sont pas susceptibles d’indiquer la voie à suivre pour dissiper l’angoisse, profonde et inavouée, qui tenaille les gens. La modération ne doit pas avoir pour corollaire l’amoindrissement de l’expression d’un projet culturel engageant l’individu dans une conception du monde. Une inversion du discours est nécessaire. L’opposition doit à la fois montrer son attachement à l’État et renouer avec une tradition sociale qu’elle a perdue.

Que l’opposition ait un projet ne va pas de soi car, pendant les dix dernières années et dans certaines de ses composantes, elle paraissait avoir délégitimé tout projet au nom d’un libéralisme mal digéré. Si l’opposition a une conception de la société de demain, elle ne peut s’en remettre aux forces qui travaillent le corps social pour la définir. Elle doit rompre avec l’idéologie de la régulation décentralisée ; sinon elle imiterait une grande partie de la gauche qui s’est retrouvée piégée par un multiculturalisme dissolvant, un pédagogisme ânonnant et une idéologie du « tout-culturel » en rupture avec une doctrine sociale qui se voulait éclairée et progressiste qu’elle ne pouvait plus incarner.

Deuxième remarque, plus tactique : si l’union de l’opposition peut se faire autour d’un choix clair, qu’elle se fasse. Mais si elle devait se faire au détriment de la clarté du projet, qu’on ne la fasse pas à tout prix et qu’on laisse les électeurs se reconnaître dans les différents segments de l’opposition. Qu’alors le meilleur gagne ! Que la concurrence joue ! Il est à craindre que la candidature unique ne soit trop souvent que l’occasion du triomphe de la conspiration des médiocres. Son succès durable passe par sa capacité à renouveler les hommes. Sur ce point, l’opposition n’est pas encore crédible.

Plus qu’un projet économique, c’est un projet correspondant à une certaine idée de l’homme qu’il faut bâtir. C’est pourquoi le premier axe de ce projet devrait être constitué par l’éducation. Il serait suicidaire que l’opposition se contente de revendiquer la décentralisation de l’éducation nationale, la participation plus forte des entreprises à la formation et l’éclatement du ministère — quelle que soit la pertinence, par ailleurs, de ces moyens. Ceux-ci n’ont un sens qu’une fois définis les buts de toute entreprise éducative. Alors que la gauche a, sous Savary, Jospin et Lang, abandonné l’idéal des Lumières, l’opposition doit avoir le courage de restaurer l’éducation comme tâche émancipatrice. Cela suppose qu’elle centre son propos sur les enseignements fondamentaux et qu’elle les hiérarchise. Au-delà, elle doit savoir renoncer, dans le domaine de l’audiovisuel, à une glorification à n’importe quel prix culturel, de la télévision privée. Si l’homme politique n’ose pas se prononcer sur cet instrument de façonnement de la conscience publique, c’est qu’il n’ose rien faire.

Ce projet éducatif commande la politique d’immigration et la politique sociale. Le nouveau pouvoir doit, en ces domaines, affirmer un nouveau volontarisme qui tranche autant avec l’invocation de l’initiative et de la liberté, traditionnellement mises en avant par l’opposition, qu’avec la dispersion des interventions qui a caractérisé la politique socialiste. La solidarité et la politique de l’immigration doivent s’appliquer et se gérer au niveau local mais être décidées — voire imposées — au niveau national. La politique qui doit conduire à briser les ghettos et à assurer une juste répartition sur le territoire des populations « difficiles » ne peut être assurée par le marché et dans le cadre de structures décentralisées telles qu’elles fonctionnent actuellement. Quant à la politique sociale, si elle suppose une diminution globale des prélèvements obligatoires, seule à même d’accroître les revenus du travail, elle ne saurait être purement économique. Une prise en charge non monétaire des exclus suppose un nouvel esprit public : une éducation de la société française. Il n’est de bonne loi que celle qui travaille les mœurs.

Le deuxième axe du projet concerne la France et l’Europe. Les Français doivent avoir une certaine idée de la France et la défendre en Europe et par l’Europe. Il convient de dépasser l’antagonisme absurde entre la nation et l’Europe : ni l’une ni l’autre ne se réaliseront par la mort de l’autre. C’est parce que nous aurons une France assurée quant à ses principes et sûre de sa politique que nous ne craindrons plus l’Europe. L’Europe telle qu’elle existe aujourd’hui, dépolitisée, n’est ni mobilisatrice, ni exaltante : interventionniste souvent sur l’accessoire, elle est absente sur l’essentiel. La France devrait, au-delà des traités actuels, engager avec ses partenaires une réflexion sur la finalité de l’Europe qui doit porter en elle le sens que nous mettrons dans notre propre politique nationale.

C’est parce que ce sens est absent que l’Europe risque de devenir le nouveau pont-aux-ânes de la politique française. Peu de Français savent ce qu’ils peuvent en attendre et, alors que son poids budgétaire croît hors de tout contrôle démocratique, elle devient un alibi commode à l’impuissance politique des gouvernements nationaux. Nous n’avons réussi pour l’heure ni à bâtir une Europe de l’audiovisuel — alors que la télévision conduit à une banalisation culturelle intereuropéenne —, ni à démontrer l’efficacité de l’Europe en matière de politique étrangère. Enfin, l’Europe n’a pas commencé à avoir une action commune intégratrice à l’égard des pays de l’Est. Il faudra peut-être savoir en tirer les conséquences et ne pas lui prêter plus que ce qu’elle peut pour l’instant donner, sauf à engendrer parallèlement un désespoir des peuples et un affaiblissement des États.

Le troisième axe du projet concerne les institutions et, au-delà, la moralité publique. Ne remplaçons pas la gauche-M.A.T.I.F., nourrie de la confusion introduite par l’économie mixte, par une droite-O.P.A., peut-être plus saine car située hors de la sphère publique mais dont l’image dans l’opinion serait catastrophique. Rien ne serait pire que de centrer le discours de l’opposition sur ce qui pourrait apparaître comme un nouvel orléanisme économique. Redonnons au pays la capacité d’épargner et d’exporter mais n’en faisons pas le sens même de notre politique : la création d’une France économiquement forte est indispensable mais n’est qu’un moyen pour que les Français, dans leur grande masse, vivent mieux.

Mettre fin au culte de l’argent doit trouver sa contrepartie en matière d’institutions publiques : ce n’est pas une question d’éthique mais une question de loi. L’indépendance et l’amélioration des moyens de travail de la justice et de l’administration et l’assainissement de la vie locale en sont les deux piliers. Il conviendra que l’opposition sache, pour ne prendre que ces exemples, mettre fin aux abus de la décentralisation en revenant sur certains pouvoirs dévolus aux instances locales en matière d’urbanisme, et donner aux juridictions administratives un pouvoir d’injonction à l’égard de l’administration pour faire exécuter les décisions de justice. Ainsi nous parachèverons l’État de droit en France et nous saurons redonner à notre pays, par la dignité de sa vie politique, la qualité de son éducation et la motivation de ses entrepreneurs, ce qu’elle doit encore avoir la vocation d’être : un pays exemplaire.

Les prochaines années s’annoncent difficiles et il est possible que le système reste encore figé pendant un lustre. En raison de l’enfermement suicidaire de la classe politique dans une confrontation électorale coupée des réalités sociales, l’esprit public s’énervera encore davantage et les chocs majeurs qui surviendront tant sur le plan interne — maintien du Front national, manifestations de désespoir des exclus, frilosité de nombreux secteurs économiques — que sur le plan externe — montée des dangers, difficultés à faire émerger un pôle européen dans le concert des nations, isolement de la France — ne seront pas supportés par une société privée de direction politique. Il serait inquiétant qu’il faille attendre une crise sociale ou internationale majeure pour provoquer l’électrochoc nécessaire. Le choix de la politique doit donc se faire ici et maintenant.