Fragments d’un discours politique

FRAGMENTS D’UN DISCOURS POLITIQUE

André-Luc Molinier

Une idée reçue d’une parfaite mauvaise foi voudrait que le discours politique se soit appauvri. Rien n’est moins faux. Depuis dix ans, des concepts nouveaux n’ont cessé de bousculer les vieilles appellations contrôlées. Un vocabulaire original à fort pouvoir évocateur, empruntant aussi bien aux sciences modernes qu’aux savoirs anciens s’est mis à parcourir tout le discours politique.
L’ennui, c’est qu’on n’a pas laissé le temps aux Français pour bien digérer ces mots, issus d’esprits féconds et créatifs. A peine si l’on avait fini par s’habituer aux révisions déchirantes, aux réductions drastiques, aux coupes sombres (hélas), aux nouveaux défis et aux nouveaux enjeux, aux mutations profondes, au monde qui change ou qui a changé et surtout à cette façon de constater qui sait écarter toutes les contestations et épargner toute analyse. Le moment est venu de « remettre à plat », pour mieux les décrypter, tous les nouveaux fragments du discours politique. Quelques mots incontournables sans quoi il n’y a plus aujourd’hui d’expression politique.
Bureaucrates : Sont essentiellement à Bruxelles Substantif devant obligatoirement figurer dans tout programme RPR.
Décélération : Signifie que tout continue à augmenter beaucoup (chômage, délinquance, déficit) moins vite que prévu.
Décentralisation : Mot très utilisé à droite, signifie « donnez-moi des pouvoirs ».
Délocalisation : Mot d’apparition récente probablement inventé par un ancien élève de l’E.N.A. qui compose avec la déconcentration et la décentralisation un triptyque politique toujours porteur.
Démarche : aucune démarche ne peut s’abstraire d’un constat mais aucun constat n’est valide s’il n’est pas prolongé par une démarche.
Etats généraux : Façon de traiter d’un (mauvais) état particulier : sécurité sociale, monde rural, santé, etc. La tenue d’états généraux ne supprime pas pour autant les rapports des experts, les réunions des comités ad hoc, les processus de consultation, les tables rondes, ou les constats des diverses organisations compétentes. Au contraire, elle y prédispose. On peut aussi dire « assises », c’est moins chic.
Europe : Sera européenne ou ne sera pas (Jacques Delors).
Gisement : Du verbe gésir. Lieu très mystérieux très largement indéterminé, très fréquenté dans le discours politique, où l’on trouve beaucoup de choses précieuses (emplois, ressources budgétaires) qu’on n’a pas encore mais qu’on se dit capable d’avoir.
Impondérable et incompressible : Adjectifs siamois, antinomiques de toute démarche politique décidée dans un sens. Leur présence légitime n’importe quoi. Attention aux nuances. Impondérable : on voulait, mais on ne peut plus ; Incompressible : on voudrait, mais on ne peut pas.
Intégré : Le projet intégré ne n’oppose pas au désintégré. A ne pas confondre avec projet structurant. En principe, avec l’intégré on sait ce qu’on veut, et où l’on va.
Message de mobilisation et d’espoir : Ni Churchill, ni Malraux. Ce qui reste quand il n’y a plus d’espoir et plus d’argent (Cf. Edith Cresson, novembre 1991 et ses prédécesseurs).
Mise à plat : S’il s’agit d’une énième réforme, là je le dis tout net, c’est non… On n’échappera pas une remise à plat du système.
Munich (esprit de) : C’est quelque chose de très vilain. A fait un bref retour à l’automne 1990 (Bagdad), un autre plus discret un an plus tard (Tripoli).
Observateurs : Toujours au pluriel, toujours pris à témoin, les envahisseurs du débat politique (on ne sait pas combien ils sont, d’où ils viennent, où ils sont) constituent une utile précaution oratoire qui permet en toute circonstance de dire avec assurance à peu près n’importe quoi.
Le politique : (litt.) Masculin de la politique, plus distingué…
Pragmatisme incitatif : Autre nom du saupoudrage ou du « au coup par coup ».
Recomposition : Une composition française, on se souvient de ce que c’était. Un rôle de composition, on imagine. La décomposition, spectacle peu ragoûtant, on peut en avoir une idée. Pour la recomposition, il faut faire la révolution.
Redéploiement : Réduction des crédits et économies de personnel.
Reprise : Se fait encore attendre mais on a vu aux Etats-Unis des preuves de son existence. D’autres la nient farouchement.
Rétroaction : Feed back : utilisé par les défenseurs de la langue française.
Responsable : Pendant longtemps, un responsable était un coupable qu’on dénonçait ; aujourd’hui, c’est celui sans qui rien n’est possible. « On veillera à associer les responsables à toute démarche ». D’ailleurs aujourd’hui les responsables ne sont jamais coupables.
Restructuration : Réduction du personnel et économie budgétaire.
Reventilation : Transferts (à la baisse) des crédits et diminution du personnel.
Solidarité : 1) Le réconfort des matins glauques ; 2) nom générique pour tout nouvel impôt.
Structurant : On parlera d’une démarche structurante ou d’un projet structurant. Cette renaissance du structuralisme est assez commode. On fait quelque chose, on ne sait pas très bien où cela va mener ni à quoi ça va servir, mais on espère très fort qu’il y aura des « effets de synergie plus importants qu’on ne croit ».
Tourner le dos : Toujours aux errements du passé ou aux vieux démons.
Volonté collective : Réponse des Français à un message de mobilisation et d’espoir (voir ce mot).

Le consensus mou patauge ainsi dans une cinquantaine de mots choisis, substantifs supplétifs d’idée nouvelles. Après tout, comment pourrait-il en être autrement étant donnés l’homogénéité sociologique de l’élite politique, la prégnance de la haute administration (« Bercy n’a pas voulu ») sur les décisions et les choix, et l’uniformité culturelle des experts en communication et faiseurs de discours nommés dans les meilleurs des cas : Minc, Cathelat, Crozier, Albert, Cannac avec un zeste de Lipovetsky de Finkielkraut et de Comte-Sponville.
« Ce ne sont que des mots bien sûr et les mots sont du vent, mais le vent pousse le monde » (Michel Noir, François Léotard, Charles Péguy ou Maurice Barrès).