Secouons l’O.N.I.S.E.P.

SECOUONS L’O.N.I.S.E.P.

(ou de l’inefficacité de l’Etat en matière d’orientation)

Melchior de Vogüé

La montée plus forte que dans les autres pays européens du chômage des jeunes laisse perplexe quant aux remèdes qui lui sont apportés. Beaucoup de théories ont été élaborées, des politiques déterminées et appliquées, des mesures ont été prises pour endiguer le mal de notre génération. Si l’Etat accorde dans le discours une importance croissante à l’un des meilleurs « remèdes » à long terme qu’est la formation, l’orientation apparaît comme le chaînon manquant, le rouage défectueux de cette filière qui part des bancs de l’école primaire pour aboutir, dans le meilleur des cas, à un emploi. En effet que d’échecs en matière d’orientation !

LE MYTHE DE L’ORIENTATION

Dans l’enseignement secondaire, la préorientation scolaire enferme les élèves moyens ou médiocres dans des cycles courts qui, à la fois, leur bloquent l’accès aux formations de plus longue durée et les spécialisent à court terme dans une filière technique qui peut subir de profondes mutations : leur acquis cognitif et professionnel devient alors obsolète et ces élèves auront le profil idéal de futurs chômeurs. Comme l’a montré Raymond Boudon , l’orientation scolaire se fait beaucoup plus en fonction de l’origine sociale de l’enfant que de sa réussite scolaire ; autrement dit : à réussite égale, orientation inégale.
A l’université, le taux d’échec est important à l’issue du D.E.U.G. universitaire qui exclut de l’université un certain nombre d’étudiants et les laisse sans formation et sans travail. Lorsque le barrage du D.E.U.G. est franchi, l’orientation se fait vers des formations de qualité, mais aux débouchés limités en dehors du professorat (licence d’histoire, géographie, mathématiques) : de nombreux étudiants sont alors obligés d’accepter des emplois sous-qualifiés à des niveaux bac ou bac+1, ce qui représente un manque à gagner important pour l’économie.
De plus apparaît une absence de connaissance des « ponts » reliant les différentes formations : quels sont les étudiants en première année de droit au courant des cursus croisés avec des universités étrangères, ceux d’économie ou de sciences humaines conscients de l’existence d’un concours d’entrée en deuxième année à H.E.C., ceux de physique-chimie pour les écoles d’ingénieurs ?
Comment ne pas évoquer aussi les pièges de l’enseignement « supérieur » bidon, oui bidon ! Bidon comme ces écoles de commerce, pardon ces business schools dont les professeurs d’anglais sont des débutants confirmés, les professeurs d’informatique ne savent pas se servir d’un micro-ordinateur ou dont les professeurs de finance sont absents en raison de leurs déplacements professionnels répétés. Oui, bidon ces écoles de commerce international, de secrétariat de direction dont le placement à la sortie est artificiellement garanti… par les relations des parents fortunés.
Et plusieurs questions se posent alors : a-t-on une idée du coût de la non-orientation, de ce gâchis intellectuel, financier et humain ? Quelles en sont les origines ? Comment y remédier ?

REORIENTER L’ORIENTATION

L’évaluation du coût de la non-orientation nécessiterait une analyse approfondie. En première approche, l’expérience commune renseigne suffisamment sur le gâchis humain et économique que représentent ces jeunes enfermés dans des impasses éducatives et ces entreprises incapables de satisfaire leurs besoins de recrutement.
Ce déficit d’orientation a deux origines : l’effacement de la cellule familiale et la démission de l’Etat. L’effacement de la cellule familiale s’entend ici par la perte d’influence des parents en matière d’éducation. La place accrue des ersatz d’éducation (publicité, télévision) et la perte du sens de la réalité qu’elle entraîne sont frappantes. Les parents ont de moins en moins de temps à consacrer à leurs enfants ; ils « collent » de moins en moins à un langage et à un mode de communication qu’ils maîtrisent mal. Ils ont remis à l’école, comme il leur avait été suggéré par la société française dans les années soixante, le soin de former et d’orienter leurs enfants. Bref, ils ne savent plus qui est leur enfant, ce qu’il peut faire, ni ce qu’il veut faire.
Quant à l’Etat, il est supposé remplir son rôle par le biais de l’O.N.I.S.E.P., organisme chargé de l’information et de l’orientation des élèves, qui s’avère aujourd’hui mal calibré :
– il est insuffisamment connu ;
– il n’est pas suffisamment proche des besoins des parents et du monde professionnel ;
– son action est insuffisante auprès des étudiants après le baccalauréat.
Quels sont les parents qui, après avoir lu la brochure complète et peu pédagogique de l’O.N.I.S.E.P., avoir – rarement – rencontré un de ses conseillers, compétents, mais éloignés des réalités du monde du travail et du contenu réel des formations et leurs débouchés, peuvent avoir le sentiment que leur enfant a trouvé son chemin ? Surtout, comment imaginer qu’on puisse mener une action d’orientation alors que l’appareil statistique ne nous renseigne pas sur les résultats des différentes filières ?
Deux solutions sont aujourd’hui envisageables. D’une part, une reprise complète par l’Etat de sa mission d’orientation – qui est irréaliste en raison de la coupure entre l’Etat et le monde professionnel -, d’autre part, une délégation progressive au secteur privé de ses prérogatives, sous forme de coopération public-privé. La réorganisation du rôle de l’Etat en tant qu’ »agent d’orientation » passerait par la mise en place de structures souples telles que la décentralisation renforcée de l’O.N.I.S.E.P. au niveau de chaque ville de plus de 30.000 habitants, la présence d’un conseiller d’orientation, qui serait soulignée par voie de publicité et ferait l’objet d’un appui du maire et des directeurs d’établissement.
La seconde solution qui paraît la plus réaliste et peut-être la plus souhaitable est un transfert progressif des compétences de l’Etat vers le secteur privé, avec des transitions ou des systèmes « mixtes » envisageables. Cette intrusion du secteur privé marchand dans le secteur public pourrait se traduire soit par la mise en place de cellules « mixtes » public/privé en matière d’orientation dans la plupart des établissements scolaires, soit par la création de séminaires spécialisés pour parents seuls, parents et enfants et enfin parents, enfants et professeurs. Cette solution permettrait aux parents de réfléchir calmement, en dehors de tout contexte scolaire (qui crée des tentions et débouche parfois sur des conflits de personnes) à l’avenir de leurs enfants et ce « cartes en main » au sens propre du terme : géographie des filières, des débouchés, des micro-économies, rencontres avec des directeurs du personnel (ceux qui emploieront leurs enfants). Ces séminaires pourraient éventuellement être complétés par une lettre d’information mensuelle, très pratique (avec des « fiches techniques ») axée sur l’évolution des filières de formation, les nouveaux métiers, etc.
Le couple formation-orientation apparaît comme l’un des axes de la qualification professionnelle des prochaines années, seule arme efficace en amont face au chômage. Son enjeu est double. D’une part, fournir the right man for the right job : permettre à chacun, de l’école élémentaire au milieu professionnel, de faire des choix de formation garants d’une insertion professionnelle réussie. D’autre part, concilier autant que possible les aspirations des personnes et la contrainte économique.