La ville éclatée

LA VILLE ECLATEE

Antoine Dumont

Depuis 1981 et la politique des banlieues engagée par Roland Castro et Gilbert Bonnemaison, l’action des pouvoirs publics n’a fait qu’accentuer l’éclatement des grandes villes. De l’incantation sur le traitement des quartiers dégradés au « droit à la ville », cette politique a été marquée par des attitudes velléitaires et par des interventions à contretemps.
En premier lieu, le constat est erroné. Ce n’est pas la ville qui est malade dans la plupart des cas. La majorité des habitants des banlieues sont satisfaits du milieu où ils vivent (80% en Ile-de-France selon les sondages). En réalité, ce n’est pas avant tout la qualité des logements qu’il faut améliorer. C’est le chômage et l’absence d’éducation avec leurs cortèges d’ennui, de drogue et de délinquance qu’il faut traiter. Comment rendre harmonieuse la vie dans les villes quand 20% des jeunes ne maîtrisent ni l’écrit ni l’oral ? Quand aucun horizon de vie n’apparaît pour les jeunes, le désespoir engendre la violence et le morcellement des cités en ghettos.
Face à ce constat, l’action de la collectivité a été faite d’annonces sans effet réel (banlieues 89, le développement social des quartiers, les opérations été chaud), autant de gadgets qui, du café musique à la peinture des cages d’escalier, n’ont fait que tenter de camoufler le malaise des banlieues sans en traiter les causes.
Qu’on en juge : deux ans après les opérations de l’été 1981, il a fallu renouveler les mêmes chantiers de jeunesse pour « tuer le temps » – quelle triste formule – des jeunes désœuvrés et sans but. La politique de la ville se résume à essayer depuis dix ans de faire fonctionner ensemble des administrations jalouses de leurs prérogatives et frileuses quand il s’agit de travailler ensemble sur le terrain. Quelques exemples : l’éducation nationale refusait d’apporter 30 millions (sur 250 milliards) pour mener des actions prioritaires dans les banlieues parce qu’elle n’en aurait pas été le maître d’ouvrage – toujours la sacro-sainte indépendance des recteurs. Une subvention pour une association de quartier à Chanteloup-les-Vignes a mis deux ans pour lui parvenir et a provoqué l’arrêt de son action. Il a fallu attendre 1991 pour trouver les moyens d’inciter par quelques primes les fonctionnaires à aller travailler dans des quartiers difficiles alors qu’ils désertaient les banlieues.
Le deuxième type de réponse de facilité, c’est le béton. Au lieu de s’attaquer aux racines du mal, il est plus facile de repeindre les banlieues. Résultat : des annonces ronflantes aux effets marginaux. A quoi sert de réhabiliter les cités alors même que le malaise y est tel dans certains cas qu’il faut tout recommencer deux ans après ? Pourquoi construire toujours plus de logements H.L.M. alors qu’il en existe déjà plus de 3 millions qui logent 12 millions de personnes ? La solution n’est pas de construire 20% de logements H.L.M. de plus à Montfermeil ou à Vaux-en-Velin. Ce n’est pas non plus d’obliger Neuilly-sur-Seine à accueillir plus de logements sociaux, comme tente de le faire la loi Delebarre. C’est de susciter le promoteurs privés : les catégories sociales plus favorisés et les P.M..E. à s’installer dans ces banlieues.
Pour cela, il faut briser la lourdeur de la machine étatique et rendre leurs responsabilités aux acteurs locaux : familles qui constituent le premier cadre d’intégration, associations indispensables pour animer la vie locale, et surtout communes qui ne doivent plus s’en remettre à l’Etat pour recréer un tissu de solidarité qui ne peut être que local.
Les axes d’une nouvelle politique de la ville sont clairs :
– redonner à la formation de base un rôle d’intégration que seule l’autonomie-responsabilisation d’un outil éducatif plus proche des problèmes locaux peut apporter ;
– développer le partenariat au sein des formations en alternance confiées aux régions ;
– inciter les P.M.E.-P.M.I. à s’installer dans ces quartiers par des mesures fiscales mais aussi par la simplification des procédures administratives ;
– favoriser l’évolution sociologique des grands ensembles en facilitant le changement d’usage de certains bureaux dans les grands ensembles et en rendant plus incitatif la vente des logements H.L.M. ;
– ne pas hésiter à démolir les cités inhumaines afin de créer de nouveaux centres-villes.
En tentant de masquer par des mesures gadgets l’échec d’une politique d’intégration dans la ville de populations qui y vivent, les dix ans de politique de la ville ont accentué la fragmentation de la ville en quartiers et en catégories qui menacent la cohésion nationale.