Capitalisme à la française

CAPITALISME A LA FRANCAISE

Pierre Lenervis

Les récentes mésaventures du groupe VEV (ex-Prouvost) sont symptomatiques des méthodes du capitalisme à la française. Rappelons les faits. Au mois de mai 1991, les difficultés financières du groupe textile VEV apparaissent au grand jour. Troisième groupe textile français, il rassemble d’anciens fleurons des groupes Prouvost et Boussac : Lainière de Roubaix, Pingouin, Rodier, Société française du lin, Chemises Rousseau, etc. Onze mille personnes sont employées, dont six mille dans la région du Nord. Sous la pression des élus, le ministère des finances, par son bras séculier le comité interministériel de restructuration industrielle (C.I.R.I.), prend immédiatement la situation en main. Les banques, avec à leur tête le Crédit Lyonnais, sont les principaux créanciers. Il est rapidement acquis qu’elles feront un effort important d’abandon partiel de leurs créances.
Les repreneurs se bousculent. Deux d’entre eux émergent de la mêlée. D’une part un tandem de redresseurs d’affaires du Nord, Coste et Picard, de l’autre la société financière Dynaction. Parallèlement à un audit de VEV, les négociations vont bon train. Dynaction est donné favori. Le 11 juillet, coup de théâtre : Pierre Barberis, ex-cadre dirigeant de la Compagnie d’Assurance AXA, est retenu comme repreneur du dossier. Pour ajouter à la surprise, on apprend qu’il prendra la majorité de VEV pour dix millions de francs, alors que Dynaction proposait d’investir deux cents millions.
Il est hors de propos de comprendre les mérites des candidats repreneurs et les qualités de leurs plans respectifs. En revanche, on est en droit de s’interroger sur les procédures d’attribution de ce type de dossier.
La loi de 25 janvier 1985 règle les relations entre l’entreprise en difficulté et ses créanciers : banques, fournisseurs, organisme sociaux. Hormis le cas particulier des créanciers privilégiés, les créanciers sont traités à égalité et recouvrent la même proportion de leurs engagements au cours du redressement de l’entreprise. Au contraire, dans le cas de VEV, le coût du redressement a été supporté pour l’essentiel par les banques nationalisées après que les banques privées se soient retirées des négociations. Le coût de l’opération a donc été concentré sur l’actionnaire étatique – donc in fine, le contribuable, alors que dans une procédure normale, il aurait été supporté également par les actionnaires privés des banques et des fournisseurs. Cela pose à l’évidence un problème de responsabilité économique. Quand tout va mal, l’Etat paie, collectivise donc le coût de la mauvaise gestion, dont la charge pèse sur l’ensemble de la maison France. Il ne s’agit pas d’une formule : les pertes subies par les grandes banques sur ce type de dossier sont la cause immédiate d’augmentations de marges qui pénalisent le financement d’entreprises saines.
L’autre question soulevée par cette affaire est le mode d’attribution du dossier aux candidats repreneurs. Par quel miracle un simple particulier, même talentueux, peut-il prendre le contrôle et la propriété d’un grand groupe industriel, même en mauvais état en apportant la somme ridicule (en comparaison des enjeux) de dix millions de francs ? Comment de grandes banques, de fait propriétaires de ce groupe, peuvent-elles en abandonner la majorité à un gestionnaire sans compétence particulière sur ce secteur d’industrie ? A-t-on consulté les cadres dirigeants de VEV éventuellement désireux de participer au capital ? Dispose-t-on d’autres réponses que les secrets des antichambres ministérielles, les réseaux d’amitiés et les solidarités de corps ?