Le théâtre en bois de Blois ou comment faire d’une bonne idée le comble du ridicule

LE THEATRE EN BOIS DE BLOIS OU COMMENT FAIRE D’UNE BONNE IDEE LE COMBLE DU RIDICULE

Flexier de Reval

Permettre aux compagnies itinérantes ou aux artistes de variétés de se produire même dans les localités démunies d’une salle de spectacle, c’est à partir de ce besoin qu’est née l’idée du prototype de théâtre ambulant.
Le ministre de la culture encourage l’innovation culturelle sous toutes ses formes ; aussi accueillit-il avec enthousiasme cette trouvaille de ses collaborateurs. On mettrait au point un équipement permettant à partir des mêmes dispositifs scéniques de produire des pièces de théâtre ou des concerts. L’astuce résiderait en ce qu’on pourrait agrandir la salle à dessein. En fait il y aurait deux salles pour une même scène, d’un côté la salle classique pour les représentations destinées à un public restreint, de l’autre un vaste espace pour les foules venant acclamer leurs idoles.
Le tout, évidemment, serait transportable, montable et démontable rapidement. Depuis le « podium cinétique » d’Europe 1 qui fit longtemps les beaux soirs des plages du mois d’août, on n’avait pas trouvé mieux.
L’enthousiasme du ministre de la culture, on s’en doute, ne diminua pas le moins du monde devant les réticences des argentiers du ministère du budget, à qui l’on ne se donna qu’à peine le mal d’expliquer de quoi il retournait.
Il obtint sans difficulté que ces réserves fussent levées par les autorités supérieures et, deux années de suite, une expression volontairement obscure – on n’allait pas tout de même laisser des députés incultes contester le bien-fondé de cette innovation géniale – figura dans son projet de budget : « mise au point et réalisation de prototypes d’équipement ambulant à vocation culturelle touristique en vue de développer la diffusion de spectacles populaires ». Au total, vingt-cinq millions de francs furent prévus.
Qu’advint-il de ce projet admirable qui devait révolutionner les pratiques culturelles « en région », selon l’expression favorite des fonctionnaires de la rue de Valois, dès qu’il n’est plus question de la capitale ?
Il apparut vite, qu’ambulant, ce prototype, s’il pouvait à la rigueur revendiquer un géniteur, n’entraînerait aucune retombée utile. Quel électeur réélirait son maire au seul motif qu’il aurait profité d’un spectacle joué dans cette mobile enceinte ?
Après mûre réflexion les conseillers du ministre résolurent cette épineuse question. Le prototype de théâtre ambulant serait implanté à Blois de manière définitive. Sera-t-il autorisé à se déplacer de faubourg en faubourg pour confirmer son caractère ambulatoire ? Le cantonnera-t-on au seul rôle de salle de spectacle, modulable, que les édiles blésois grâce aux largesses toujours renouvelées du contribuable auront édifiée à peu de frais ?
Mystère, mystère. Notre reporter sur place n’a plus donné de ses nouvelles depuis de nombreuses semaines. A-t-il été escamoté en visitant la maison de la magie que le maire de Blois a offerte à ses administrés en souvenir d’Houdini qui naquît en ces lieux ? Mystère toujours.