Entretien avec Pascal Bruckner

ENTRETIEN AVEC PASCAL BRUCKNER

Le Banquet : Les grandes tendances qu’on invoque souvent pour décrire la société actuelle – notamment l’individualisme, la permissivité, l’absence de morale commune, le désintérêt pour les affaires publiques, la massification de la culture par le biais notamment des media audiovisuels – sont-elles d’après vous inéluctables ? Faut-il les corriger ? Peut-on le faire et comment ?

Pascal BRUCKNER : Elles ne sont pas inéluctables sauf si l’on considère que l’état présent est le meilleur état possible, que notre époque est la culmination d’un processus historique et qu’on se trouve à la fin de l’histoire. Dans ce cas notre mode de vie devrait être érigé en norme universelle. Si l’on considère au contraire que nous sommes à la fin d’une histoire et qu’une autre commence, ce que l’on vit aujourd’hui n’est qu’un moment provisoire et, qui plus est, gros de dangers.

Le Banquet : Certes, mais est-ce qu’on le peut ? Les grandes tendances qu’invoquent les sociologues de service sont présentées souvent comme des faits auxquels nous n’aurions qu’à nous conformer, qu’on les approuve ou non. On ne pourrait avoir de prise sur elles.

P.B. : Ce point de vue est inacceptable. Nous n’avons pas plus à nous incliner devant cet état de fait qu’hier devant l’extrémisme de droite ou l’expansionnisme soviétique. Ces tendances ne sont pas nées de rien et ne sont pas appelées à durer de toute éternité. Avant toute discussion, il faut partir du postulat que l’homme est acteur de l’histoire ; il a toujours la possibilité d’infléchir le cours des choses. Comme le disait Cassirer, l’histoire est une « fatalité modifiable ». Concevoir les phénomènes sociaux actuels comme constituant l’horizon indépassable de notre temps est une attitude de résignation. Il serait intéressant de recenser le nombre de pensées actuelles qui, même lorsqu’elles se situent dans un cadre démocratique et libéral, sont des pensées de la fatalité. On y mettrait Fukuyama, bien sûr, qui n’est qu’un marxiste habillé d’une défroque libérale, mais aussi toutes ces bonnes âmes réactionnaires qui vous expliquent à longueur de colonnes pourquoi les Chinois, les Hindous, les Africains, les Musulmans ne sont pas faits pour la liberté et la démocratie et sont condamnés à une exquise barbarie.

Le Banquet : Nous sommes évidemment d’accord. Mais une fois qu’on a constaté qu’il y avait en France et dans la plupart des autres grandes démocraties une crise morale, intellectuelle et sociale, quels sont les moyens pour agir, les biais par lesquels une action politique est possible ? Nous vivons en effet dans une société massifiée où le message est quand même beaucoup plus indistinct et où il est plus difficile de se faire entendre.

P.B. : Première chose à faire : établir un diagnostic précis, évaluer très exactement les aspects négatifs, la dépolitisation accrue des citoyens, l’apathie civique, la dégradation de l’enseignement, la montée de la xénophobie, etc. Deuxième chose : ne pas pactiser avec cette déchéance, étudier les moyens d’y porter remède. Il importe avant tout d’éviter un double piège : celui de l’euphorie intégrale et de la déploration morose qui condamne en bloc la modernité au nom d’on ne sait quel passé idéal. C’est parce que j’aime profondément mon époque que je veux l’améliorer, non parce que j’ai envie de la détruire tel un enfant soucieux de casser son jouet.
Le Banquet : Certes, mais ces solutions de remplacement quelles sont-elles ? Par exemple en matière audiovisuelle, que peut-on faire ? Nous avons des chaînes publiques et privées, une demande apparente, des contraintes de financement. Quels sont les biais : faut-il revenir à un certain républicanisme, à une direction de la culture ? Qu’est-ce qui est politiquement envisageable ?

P.B. : La télévision est un media récent que nous ne savons pas encore maîtriser. Si j’étais parent, j’essayerais de diminuer au maximum le temps passé par mes enfants devant le petit écran. J’adopterais une sorte de sagesse négative : on sait que plus les enfants regardent la télévision, plus leurs résultats scolaires en pâtissent. Aux Etats-Unis, cette boulimie d’images jointe à une crise terrible de l’éducation est en train de pousser le pays au bord de l’analphabétisme de masse.

Le Banquet : Certes, des milieux cultivés peuvent avoir cette attitude. Mais dans des milieux défavorisés, indigents – et pas seulement d’ailleurs -, il n’y a pas cette prise de conscience et l’action doit se faire sur l’offre, le contrôle doit être social et pas seulement un contrôle individuel, parental. Or ceci serait, pour beaucoup d’hommes politiques, une menace pour les droits et les libertés. Au nom de quoi l’Etat peut-il intervenir dans ce domaine ? On a ce type d’attitude qui confond le droit à la culture et le droit à la déliquescence de la culture.

P.B. : Soyons clair : la télévision n’est en aucun cas un moyen d’éducation et de culture. Elle ne remplacera jamais l’école ou le livre et ceux qui le soutiennent nous conduisent tout droit au désastre. La télévision est avant tout un instrument de divertissement dans laquelle un peu de culture, un peu de savoir peuvent se glisser mais uniquement à titre d’incitation à la lecture, non à titre de remplacement. Donc la télévision n’a qu’une vertu apéritive : elle peut ouvrir l’appétit à la culture, elle n’en tient pas lieu et ce pour une raison simple : c’est que l’image est immédiatement reçue et sans effort alors que toute formation culturelle à la littérature, à la peinture, à la musique exige patience, apprentissage et temps. L’image tue ce qui est à la base de toute éducation : le travail, le travail sur l’objet qui est aussi travail sur soi, transformation de soi. Pour ce qui est du droit que vous évoquez des téléspectateurs à un divertissement de qualité, je dirais ceci : la multitude des chaînes conduit sans nul doute à une plus grande variété dans l’information et la Cinq en est l’exemple éclatant. Mais la contrepartie de cette diversité n’est pas plus de diversité, c’est plus de similitude. Loin d’entraîner une diversification des programmes, la multiplicité des chaînes a entraîné leur massification. Et la médiocrité de la chaîne la plus écoutée finit pas déteindre sur les autres. La concurrence ne produit pas le meilleur, elle produit le même. La solution à cette chute vers le bas, vers toujours plus de nullité, de vulgarité serait que le service public oublie la dictature de l’audimat et offre aux téléspectateurs une télévision de qualité qui serait bien sûr une télévision généraliste et non spécialisée. Imaginons une chaîne publique qui éleverait le téléspectateur au lieu de collaborer à son abaissement, qui se financerait au besoin par une augmentation de la redevance et serait donc moins dépendante des annonceurs publicitaires, une chaîne qui dispenserait des distractions de bon aloi et qui trancherait avec les chaînes commerciales au lieu d’essayer, honteusement, de les copier, en racolant plus bas, toujours plus bas. Il n’est pas interdit de rêver.

Le Banquet : Une des manières de faire fonctionner la démocratie est d’avoir des corps intermédiaires forts. Or les partis, les syndicats, les églises et les autres corps intermédiaires ne sont plus aujourd’hui suffisamment forts pour jouer ce rôle. Les collectivités locales, sauf les plus petites, ne remplissent pas davantage un tel rôle. Tel est le résultat d’une évolution de la société vers un mode de vie davantage urbanisé. Ces institutions peuvent-elles redevenir des lieux de délibération ? Si oui, à quelles conditions ? Faut-il en trouver d’autres ? Quelles peuvent être ces structures ?

P.B. : On s’aperçoit aujourd’hui que les formes de la représentation populaire issues du XIXème siècle sont partiellement devenues caduques. Notamment le système des partis qui fonctionne de plus en plus mal ; les partis politique ne sont plus que des machines à collecter des voix en vue des grandes consultations électorales. Ils sont même la cause directe de la déresponsabilisation des citoyens ; d’une part, parce qu’en leur sein n’existe aucun fonctionnement démocratique, d’autre part parce qu’au lieu d’être des assemblées de délibération entre poins de vue opposés, ils se transforment en courroies de transmission de consigne, de slogans, de mots d’ordre émis depuis le haut par les cadres ou les apparatchiks. Il faudrait retrouver des forme d’action collective – syndicats, forums ou coordination – où la responsabilité et la liberté de chacun trouveraient à s’exercer. Face à ce dépérissement de la vie politique, deux attitudes encore une fois sont possibles : une attitude de soulagement et de résignation qui en prend son parti, si j’ose dire, et y voit la pente inéluctable de nos sociétés. Une autre attitude qui tente de remédier autant que faire se peut à cette tendance au besoin en repensant les rapports entre le suffrage universel, l’Etat de droit, l’Etat-providence et l’Etat-nation. Car j’ai la certitude que la disparition totale des corps intermédiaires n’aura pour effet que de livrer le citoyen isolé et atomisé à la toute-puissance de l’Etat et alors nos belles libertés seront mises à mal. Un individualisme fort ne peu faire l’économie de la politique sauf à se détruire comme individualisme. La politique est insupportable mais l’abandon de la politique serait dramatique : nous n’avons pas fini d’osciller entre ces deux affirmations. Ainsi de nombreuses velléités d’engagement apparaissent mais achoppent sur l’archaïsme des partis. Quant aux formes alternatives à ce type de militantisme partisan, elle ne sont pour l’instant pas très convaincantes. Voyez S.O.S. racisme première manière qui a plutôt servi de courroie de transmission entre l’Elysée et une jeunesse dépolitisée qui trouvait dans l’anti-racisme un mot d’ordre à la fois vague et généreux. S.O.S. racisme n’a pas su ou pas voulu mener une réflexion originale sur les problèmes de la ville, des banlieues ou de la sécurité. Dix ans de S.O.S. racisme ont plutôt conduit à la victoire du Front national qu’à sa défaite.

Le Banquet : Certains prétendent que c’était une des ambitions de ceux qui ont favorisé S.O.S. racisme pour des raisons électorales.

P.B. : Oui, c’est la fameuse phrase de Baudrillard : S.O.S. racisme cela veut dire sauver le racisme car il est en voie de disparition… Le tort d’une organisation de ce type, c’est que, prenant le contre-pied de l’engagement politique traditionnel, elle a délibérément axé son action sur le jeu, l’amusement, l’émotivité, les grands rassemblements de foule, les concerts, sans délivrer par ailleurs un outil pédagogique minimal sur l’immigration, les problèmes Nord-Sud, la laïcité, la république. D’où, au début du moins, ces mots d’ordre dévastateurs sur le multiculturalisme. On était passé d’un discours militant dur et pur qui était celui de la gauche traditionnelle à une sorte de laxisme euphorique tout aussi dangereux. Et c’est dommage car ce type de collectif recèle aussi de formidables gisements d’énergie et de bonne volonté. C’est un peu la même chose avec les écologistes : nous sympathisons tous plus ou moins avec le thème de l’environnement, mais les partis qui se réclament de cette mouvance ne savent pas pour l’instant répondre aux problèmes des citoyens ordinaires. Ils n’ont rien à dire, par exemple, sur Europe, sur la loi, la protection sociale. Nous n’avons donc le choix aujourd’hui qu’entre deux inconforts : entre de vieux partis politiques de droite et de gauche, fossilisés dans leurs habitudes et de nouvelles associations éminemment sympathiques mais aussi gentiment immatures et irresponsables.

Le Banquet : Et que pensez-vous des formes de démocratie directe qui se développent ? Peuvent-elles être autre chose qu’un leurre ? Peuvent-elles être des manières de refaire participer le citoyen ? Si oui, sous quelle forme ?

P.B. : La forme la plus marquée de nostalgie de la démocratie directe réside de nos jours dans ces sondages instantanés faits à l’issue des émissions de télévision et de radio. Cela devient une véritable caricature car les gens sont consultés sur des sujets qu’ils connaissent mal ou pas du tout. Ils se prononcent à l’émotion et non à la réflexion. On veut avoir son mot à dire sur tous les problèmes mais si c’est pour dire n’importe quoi. Bref, un malaise existe toujours dans nos démocraties face à la dégradation vécue comme une dépossession. De même l’usage du référendum ne peut rester qu’exceptionnel. Une telle procédure, si elle devait se banaliser, aurait le tort de prêter au peuple une science infuse, une sagesse parfaite du seul fait qu’il est le peuple. Or le peuple n’a pas seulement besoin d’être consulté, il a besoin d’être éclairé, sauf à verser dans la démagogie ou la dictature de la majorité. On ne refera pas de la citoyenneté magiquement par une simple injection de référendums dans la vie politique. La démocratie, c’est la volonté populaire plus le respect des libertés fondamentales et des règles constitutionnelles. Les adeptes frais émoulus de la démocratie directe insistent en général sur la première formule pour mieux gommer les deux autres.

Le Banquet : A propos de la configuration partisane actuelle, pensez-vous qu’il y aurait une manière de casser le jeu partisan tel qu’il se pratique ? Les partis tels qu’ils existent sont-ils appelés à durer ou, à l’occasion de la mort prochaine – sur le plan politique – des anciens chefs, y aura-t-il une occasion de créer de nouvelles alliances, de nouvelles forces ? Ou pensez-vous que le clivage gauche-droite tel qu’il s’exprime dans ces différents partis est inéluctable ?

P.B. : Le clivage gauche-droite tend depuis une vingtaine d’années à s’affaiblir sinon à disparaître. Plus rien ne distingue actuellement sur le plan de la doctrine un leader gaulliste, libéral ou socialiste. Et l’aggiornamento du gouvernement en 1983 a réconcilié définitivement la gauche avec l’entreprise, l’argent et le capitalisme. Que faire alors dans cette situation de confusion des ordres et des familles politiques ? Adopter peut-être une sorte de morale provisoire en attendant que de nouveaux et nets clivages apparaissent. Par exemple accorder ses voix à une personne privée, quelque soit son camp, en raison de ses aptitudes personnelles ; on sait qu’un individu, un chef, dans des situations délicates, peut emporter la décision et bouleverser le cours de l’histoire. Par exemple aussi ne plus voter en fonction de raisons partisanes ou de fidélités idéologiques mais selon les urgences du moment. Demandons-nous qui, de la droite ou de la gauche, est plus apte actuellement à vaincre le Front national. A cet égard, je ne puis que me désolidariser du slogan d’Edith Cresson consistant à désigner le Front national comme l’ennemi numéro un de la république ; c’est lui accorder une importance démesurée, c’est surtout entrer dans le jeu de Jean-Marie Le Pen qui demande depuis des années une telle intronisation. Etre adoubé ainsi par la gauche, quelle aubaine ! Toute une partie du P.S. tente de se refaire une virginité sur le dos du Front national : on ressort l’anti-fascisme de papa des greniers. Mais c’est aussi jouer avec le feu, c’est de la folie pure. Pour une large partie de la gauche, la guerre civile froide qui l’oppose à la droite, n’est pas morte. François Mitterrand et ses lieutenants considèrent que droite et extrême-droite se confondent indissolublement, ce qui est une aberration historique, théorique et philosophique totale. Ils voudraient replacer la France dans un cas de figure analogue à celui des années soixante quand Malraux disait qu’entre les communistes et nous (les gaullistes) il n’y a rien. De même, ils semblent souhaiter qu’entre le Front national et eux, il n’y ait rien, sinon des fantômes ou des complices. Ce serait une manière d’entraîner le pays dans la catastrophe.A l’inverse, soyons honnêtes, nombre de libéraux, conservateurs ou réactionnaires, n’ont toujours pas pris acte du tournant de la gauche et continuent à la voir comme un repère de dangereux gauchistes, utopistes ou totalitaires malgré eux. C’est l’erreur symétrique.

Le Banquet : La politique c’est essentiellement définir la société de demain. Pouvez-vous décrire brièvement la physionomie souhaitable de la société de l’an 2020 telle que vous estimez qu’il faudrait la construire ?

P.B. : Je désire que mes enfants ou mes petits-enfants vivent dans une société qui ne soit pas pire que celle d’aujourd’hui. Je voudrais seulement que leur soient garantis les droits et les possibilités qui ont été ceux de ma génération. Autrement dit, j’aimerais que l’évolution du monde ne soit pas si précipitée qu’elle entraîne les hommes de demain et d’après-demain dans des conditions de vie bien plus dégradées que les nôtres. Je redoute surtout que la démocratie ne soit dans l’avenir que le moyen pour l’humanité d’accéder à des biens qui n’existent plus : l’air pur, les paysages vierges, l’eau potable, le silence, la solitude. A cet égard, l’optimisme des démographes parlant d’une probable stabilisation de la population mondiale dans trente ou quarante ans me fait hurler : pourquoi réussirait-on à 10 ou 12 milliards d’hommes ce qu’on n’a pas réussi avec 4 ou 5 milliards ?

Propos recueillis par Nicolas Tenzer