Vers une société dissoute ?

VERS UNE SOCIETE DISSOUTE ?

Entretiens avec Pierre Guillen, Pascal Bruckner et Philippe Raynaud

Que sera la société de demain ? Pour tout politique tant soit peu conscient de sa fonction, la question n’a guère de sens. La véritable interrogation est la suivante : que doit-elle être ? Il faut évidemment avoir aussi répondu à la question : que peut-elle être et que ne peut-elle pas être ? Devant le sentiment de crise sociale que nous connaissons, nous avons pensé utile de demander à trois témoins de ces évolutions comment ils l’analysaient : l’un est l’un des principaux dirigeants patronaux français, le second est écrivain et essayiste, le troisième est philosophe et professeur de science politique.
Trois regards différents, trois manières de poser les problèmes, trois réponses. Mais un constat commun s’impose : le risque majeur est celui de la dissolution de la société. Sur le plan culturel, économique, juridique, politique, telle est la réalité prédominante. Qu’ensuite on fasse confiance aux mécanismes sociaux régulateurs pour sortir de la crise, qu’on s’en remette au volontarisme politique ou qu’on estime préalable de changer l’arrière-fond « idéologique » de la conscience nationale, ce sera une question d’appréciation.
Une réalité s’impose en tout cas : nous vivons une période intermédiaire entre la direction de la société d’en haut relayée par une multitude d’institutions en accord avec le projet idéologique d’ensemble et un autre mode de socialisation qui peut être soit inorganisé, soit fondé sur une participation plus forte des individus à la définition des choix collectifs. Il reste encore des bribes d’institutions, d’idéologies, de morales, mais de manière trop incertaine pour qu’on puisse dire qui va l’emporter. La politique, dans ces conditions, consiste à préciser ce qu’il faut choisir.