L’indépendance de l’information : chausse-trape idéologique ou promesse démocratique ?

L’INDEPENDANCE DE L’INFORMATION : CHAUSSE-TRAPE IDEOLOGIQUE OU PROMESSE DEMOCRATIQUE ?

Eric Pezet

Le citoyen est seul à avoir un intérêt permanent à la liberté de l’information. Il est responsable, au sens constitutionnel du terme, c’est-à-dire qu’il supportera les conséquences de l’absence ou de la fausseté de l’information. Tout manquement au principe démocratique de liberté de l’information se fera à terme à son détriment parce qu’il ne masquerait que pour un temps le décalage entre l’action des institutions et leur rôle.
L’ambiguïté des relations entre l’information et le pouvoir existe aussi sur le plan institutionnel. L’article 11 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen confère à l’information une existence constitutionnelle en garantissant à tout citoyen le droit de « parler, écrire, imprimer librement ». Mais si le citoyen doit être protégé, un véritable pouvoir de celui-ci n’est pas suggéré. L’information n’acquière de force et de légitimité que par le citoyen qui l’utilise. Le rôle que jouera l’information dans le fonctionnement des institutions dépend de la liberté que lui laisse le pouvoir politique.
Le rôle politique de l’information en démocratie est double : elle doit d’abord assurer la publicité des contrôles qui sont effectués sur l’action publique par des institutions administratives (Cour des comptes, corps d’inspection) ou politiques comme les commissions d’enquête parlementaires. Les résultats de ces contrôles quand ils sont rendus publics sont d’une pertinence variable suivant l’importance des moyens de travail ou de l’(auto)censure. Il revient aux médias de porter un jugement sur la méthode d’investigation tout autant que sur ses résultats. Le second rôle est celui de tribune pour la présentation et l’élaboration de contre-projets. Les médias peuvent être le lieu où se rencontrent les citoyens et la classe politique. Si les débats ne sont pas nécessairement ouverts à tous en tant que participant direct, il est important que l’information soit facilement accessible.
Dans son Eloge du grand public , Dominique Wolton distingue deux idéologies également naïves de la télévision. Il y aurait une idéologie technique et une idéologie politique, symétrique de la première, qui voit dans la télévision un outil de modification des rapports sociaux. A s’en tenir à ces deux idéologies, l’information se trouverait devant le dilemme suivant : faire le choix entre une dépendance pour les moyens (idéologie technique) et une dépendance pour la légitimité (idéologie politique). La télévision est donc perçue comme un instrument de la politique, la convergence des deux idéologies étant selon lui réalisée dans l’idéologie de la communication.
L’information est donc perçue par les pouvoirs politiques ou économiques comme une force à manipuler. Dans son ouvrage sur la fabrication de l’information , Yves Mamou montre l’ambiguïté des relations qu’entretiennent pouvoir et information. D’une part, les journalistes doivent rester proches du pouvoir politique ou économique pour obtenir de l’information. D’autre part, l’information obtenue n’est pas désintéressée car sa diffusion sert l’ »informateur ».

LE POUVOIR ET LE CONTROLE DE LA PRESSE

La question de l’indépendance de l’information vis-à-vis du pouvoir politique n’est pas récente. Sans qu’il soit nécessaire de remonter à la Gazette de Théophraste Renaudot, dès la troisième République la loi du 29 juillet 1881 a desserré l’étreinte du pouvoir politique sur la presse mais l’influence de l’argent est restée forte . L’utilisation qui a été faite de la radio et des journaux pendant la grande guerre n’ont pas démenti l’image de médias dépendants du pouvoir. Le comportement de bon nombre de journaux pendant l’Occupation a motivé les expropriations de la Libération.
Quand il s’agit de mobiliser l’opinion autour de sa politique, le pouvoir ne prend pas de risques avec l’information. Dans ses Mémoires d’un directeur des renseignements généraux, Jean-Emile Vié écrit qu’ »un service spécialisé suivait les activités des moyens d’expression et de diffusion de la pensée, c’est-à-dire la presse, le cinéma, la radio et la télévision (…). Le rôle des fonctionnaires affectés à ce service consistait également à connaître à l’avance les critiques des journaux à l’égard du gouvernement, à tenter de les prévenir et, en tout cas, à obtenir les rectifications indispensables en redressant les informations erronées et en faisant valoir le point de vue du ministre » . Quoique plus subtiles, les choses n’ont pas radicalement changé.
Les liens entre l’information et le pouvoir ont fait des médias les instruments de la classe politique. Le citoyen ne paraît pas convaincu de l’indépendance des journalistes comme le montre l’enquête réalisée par SCP Communication sur les Français et la politique dans les années 1990 : 51% des personnes interrogées estiment que les journalistes sont trop proches des hommes politiques pour poser les bonnes questions . Ce sentiment d’une collusion participe au rejet d’une élite multiforme, à la fois politique, médiatique et économique.
Surtout, le paysage médiatique évolue rapidement sous l’effet de l’évolution technique rendant par exemple possible la création de radios indépendantes par l’abaissement du coût de l’investissement. Il évolue aussi en fonction de l’évolution du marché, l’intérêt se faisant plus grand pour des rubriques spécialisées en plus grand nombre . Ces évolutions ne représentent des opportunités que si une gestion rigoureuse permet de les exploiter. L’équipe des journalistes de Combat n’écrivait-elle pas, avec regret, que « les idées ne pèsent pas lourd devant un bilan » ? Les aides fiscales que peut apporter l’Etat, le soutien qu’il apporte à l’A.F.P. ou encore les tarifs préférentiels de services publics comme la poste en matière de portage des journaux aident à la gestion des entreprises de presse.
L’information est perçue comme un moyen de pouvoir et les journalistes ne paraissent indépendants que pour autant qu’ils sont agressifs, signe que l’information n’est pas pensée comme extérieure au pouvoir.
Le paradoxe d’aujourd’hui est de voir les pouvoirs embarrassés par les instruments de communication qu’ils influencent, faute d’être en mesure de pleinement les utiliser. Cet embarras est celui de l’absence de maîtrise de l’opinion publique qui fait prendre à certains de tristes positions pour conquérir dans les sondages un terrain qui sera vite reperdu (Giscard et l’invasion, Chirac et les odeurs), c’est aussi celui des grands dossiers qu’on ouvre sans en montrer toutes les pièces comme celui du financement de la vie politique. Dans ce dernier cas, ce sont des faits qui sont présentés au public, mais rien ne permet de les analyser et d’en tirer des conclusions pour l’amélioration du fonctionnement de la vie publique. L’information joue contre la démocratie quand elle ne joue pas pour elle.

LA STRATEGIE D’INDEPENDANCE DE LA PRESSE

Cette dépendance économique n’empêche pas l’information de manifester une ambition d’indépendance vis-à-vis du pouvoir politique qui va jusqu’à la crispation. Ne pouvant faire valoir une légitimité égale à celle du politique, les médias pratiquent une méfiance systématique de l’information à l’égard du discours politique. Cette méfiance n’est pas toujours infondée, mais le manque de discernement la rend parfois maladroite.
Toute vision globale et organisatrice du monde semble être considérée par les médias comme manipulatrice. Il est vrai que les idéologies se sont appuyées sur la propagande médiatique pour asseoir leur système institutionnel, mais un scepticisme méthodique n’est pas suffisant pour éviter le piège de la manipulation. Ne pouvant s’opposer constamment au pouvoir, les médias s’en protègent en se construisant une idéologie de l’événement. Celle-ci s’appuie sur une réalité technique. Les faits sont connus de plus en plus rapidement par un nombre de plus en plus important d’organismes de presse. Ils seront donc nécessairement portés à la connaissance du public qui logiquement préférera le support qui lui donne le plus rapidement l’information la plus abondante. Les développements techniques appuient le système de défense par la « pression des faits ». L’existence de satellites permettant de couvrir les événements à distance ainsi que le réseau des agences de presse rendent la communication des informations plus fluide.
Dès lors, pour le journaliste, la restitution du fait importe davantage que la présentation globale d’un événement. Elle est d’abord une garantie d’objectivité puisque celui qui le présente ne décrit que ce qu’il voit et non ce qu’il en pense. De plus, le public peut avoir sa propre interprétation des événements, dont il connaît le déroulement de manière exhaustive. Mais cette fuite en avant dans la religion du fait ne permet pas de satisfaire la revendication d’indépendance.
De manière plus insidieuse, elle pose un nouveau rapport entre le temps et la politique. L’événement ponctue une progression vers une fin connue ou supposée ; mais le sens de l’évolution est inconnu. Il est amené par les faits qui souvent ne prennent une signification qu’a posteriori. En se laissant enivrer par le fait, l’information décrit l’histoire telle qu’elle se présente au plan A du travail de l’historien, selon le découpage que fait Fernand Braudel dans sa Grammaire des civilisations : « effacée aussitôt que lue, cette histoire nous laisse trop souvent sur notre faim, incapable de juger ou de comprendre » .Considérées sous l’angle de l’information,
Aujourd’hui l’information n’a pas l’ambition de convaincre son public. Les faits, « objectivement » présentés, ne s’acceptent pas, ils s’imposent. Les interpréter, c’est risquer de perpétuer une manipulation ainsi que le faisaient les idéologies imposant une apparente lisibilité à l’accumulation médiatique des faits.Par méthode, les médias se refusent à éclairer les sujets politiques. Ce serait certes au discours politique de le faire. Or il a perdu sa capacité de convaincre. Le quatrième pouvoir aurait alors pu gagner une certaine existence par rapport à un pouvoir politique perdant sa crédibilité. Mais débordé par ses moyens, le pouvoir d’informer tend à perdre sa consistance – d’autant que si des faits peuvent être dits objectifs, le bouleversement de la hiérarchie entre eux, hiérarchie qui est de l’ordre du sens, compromet la compréhension politique du monde . Les médias vont-ils devenir sans pertinence politique ? N’y a-t-il d’autre choix qu’entre une information idéologique et un fatras d’informations sans signification ? Le problème majeur qu’ont à affronter les médias est l’incompréhension croissante du monde.
En n’offrant au pouvoir que le miroir des faits sans le reflet de contre-interprétations, l’information prive le pouvoir de repères qui le dirigeraient. La capacité des médias à présenter des visions alternatives ne peut résulter que d’une pratique qui s’accommode mal de l’urgence. Une conception de l’information qui ne laisse une place qu’au fait et s’interdit de le situer dans une perspective quelconque peut convenir à un pouvoir qui propose un cadre. Si le pouvoir, unique acteur, tarde à prouver sur la scène médiatique qu’il a une vision crédible des événements, la présentation de l’accumulation des faits renforce encore dans l’opinion le sentiment de son impuissance. L’idéologie du fait qui peut apparaître, quand existe un pouvoir animé de conviction, comme une forme de résistance passive aux pressions du pouvoir non seulement se retourne contre lui quand il est sans projet mais risque de menacer la démocratie en conduisant au rejet du politique et en favorisant l’apparition de mouvements anti-parlementaires. Les médias sont victimes de leur propre « stratégie ». A la télévision, quand ils sont face à J.M. Le Pen, malgré une réprobation qu’on devine, les journalistes sont obligés de laisser s’exprimer, sans légitimité pour la mettre en difficulté (le fait importe plus que son commentaire), une idéologie qui, si elle venait à s’imposer, contraindrait la liberté d’information.

QUE FAIRE ?

Nous avons distingué deux types de moyens nécessaires à l’information : moyens économiques qui relèvent du pouvoir et légitimité politique qui relève des institutions. C’est en renforçant leur légitimité que les médias subiront moins fortement une contrainte législative. Les médias ne peuvent toutefois détenir une légitimité démocratique si leur responsabilité ne peut être engagée. Pour être réellement une institution politique, les médias doivent rendre compte de leur excès. Mais la question est celle de la forme de cette responsabilité et de sa mise en jeu.
La responsabilité pénale des médias est délicate à mettre en oeuvre. L’action en justice étant inconfortable, P. Bilger, chef de la 11e section du parquet de Paris et C. Grellier, vice-président de la 17e chambre correctionnelle, ont à ce sujet un avis que C. Grellier résume ainsi : « Tout procès de presse commence par le procès de la partie civile » . La place dont jouissent les médias dans notre vie politique rend difficile d’aborder sereinement les questions de déontologie et ceux qui s’y risquent devront prendre le risque de se soumettre au jugement de l’opinion.
Sur le plan politique, en ne la situant pas par rapport aux autres institutions mais rapport au citoyen, la Constitution ne permet pas d’envisager une responsabilité par rapport aux institutions politiques existantes, celle-ci ne pouvant être mise en jeu que dans un ultime affrontement constitutionnellement encadré. L’information est placée sur un autre plan. C’est en faisant réagir le citoyen qu’elle a un rôle politique et non pas directement : les médias ne peuvent pas dissoudre l’Assemblée Nationale.
C’est devant le citoyen que les médias doivent être responsables, car ils sont le lien privilégié entre lui et la politique. Les médias pourraient prévoir, en y associant des associations de lecteurs, un système de garantie du respect de la déontologie au niveau professionnel. La profession elle-même s’organiserait pour faire participer des citoyens au débat sur la déontologie professionnelle. Le citoyen doit avoir une meilleure connaissance des médias, connaître les mécanismes particuliers du fonctionnement de l’information de masse et être alerté sur les mécanismes de la manipulation. L’histoire politique des médias doit être enseignée. Le système éducatif a un rôle privilégié à jouer pour apprendre au citoyen non pas seulement à comprendre le langage médiatique, mais à évaluer la pertinence du discours des médias. Tous les faits n’ont pas la même importance au regard de la démocratie. Un effort de l’information dans le sens du recul vis-à-vis du fait doit pouvoir être soutenu par un citoyen qui serait demandeur d’un telle évolution.
Le débat sur le rôle des médias dérive souvent sur le problème de la formation des journalistes. Cette approche n’est pas sans danger car l’information risque toujours d’être dérangeante et disqualifier le journalisme fait davantage penser à une esquive qu’à une réponse à un problème réel. Une réflexion sur la nature de cette institution particulière que sont les médias apportera davantage de réponses. Les professionnels de l’information doivent refuser les positions partisanes, mais ils ne peuvent refuser toute référence politique. Pour s’adapter au défi du foisonnement et de la complexité de l’information, il est nécessaire de proposer au citoyen des moyens de maîtriser l’accumulation des données. Les médias ne peuvent renvoyer l’image d’un monde impossible à organiser.
Il convient d’abandonner le dogme de l’objectivité. Le mythe de l’objectivité peut constituer une défense passive contre un pouvoir politique mais ce n’est qu’en s’appuyant sur le citoyen, c’est-à-dire sur une vision de la cité, que l’information pourra tenir son rang d’institution démocratique. L’information doit être honnête mais doit aussi être incarnée par des journalistes proposant une mise en perspective et acceptant le risque d’être démentis par les faits, ce qui suppose d’ailleurs une certaine modestie dans leurs propos (il existe de tels professionnels dans les médias, sinon insister sur ce point serait irréaliste). Cette approche légitime une certaine simplification (et non le simplisme) de la présentation puisque celle-ci naît de l’effort d’analyse. Elle a aussi pour effet de répondre à la question de l’accès des intellectuels aux médias puisqu’il revient au journaliste de s’appuyer aussi sur eux pour fonder et affiner ses analyses.