La politique entre l’irrationnel et le bricolage

LA POLITIQUE ENTRE L’IRRATIONNEL ET LE BRICOLAGE

Marin de Viry

L’opinion française (d’après ceux qui prétendent la connaître) dans son état actuel fait penser à une scène du Rouge et du Noir. La marquise de La Mole reçoit chez elle le tout-Paris politico-administratif. Assis autour de l’impertinente Mathilde qui donne le la, un cercle de jeunes gens observe l’entrée des invités et critique. Untel qui affecte un air de noble désintéressement spécule sur la rente, un autre qui proclame l’ère des droits de l’homme ouverte a contribué à l’extradition d’un opposant condamné à mort dans son pays, etc.
Ce qui intéresse Stendhal, ce n’est pas tant de mettre bas les masques par jeunes gens railleurs interposés que de montrer la tristesse de ce spectacle d’une société coupée en deux par l’ironie. Il ne s’agit pas d’en nier les vertus mais simplement de suggérer que son utilisation systématique conduit à la vider de sa force révélatrice réelle. Lorsqu’elle s’appuie sur la volonté de savoir, l’ironie sauve le lien social. Lorsqu’elle n’est qu’un procédé du soupçon, elle le défait .
L’opinion française est dans cet état de méfiance vis-à-vis de sa classe politique : avant de savoir à quoi elle peut servir, elle lui oppose ses chauffeurs et ses indemnités.
Pour réinstaurer une forme de représentativité dans ce contexte délétère, nous voyons trois grandes séries de réactions politiques se déployer :
– une réaction en forme de repli sur la collectivité territoriale, dont les tenants exaltent les valeurs : le terroir, le concret, etc. Gageons que cet enthousiasme ne concerne que la classe des représentants et non celle des représentés et qu’au terme de dix ans de « gestion » décentralisée le lien entre les citoyens et le monde politique aura été un peu plus défait ;
– une réaction en forme de fuite dans le consensuel, la langue de coton, l’incantation universaliste et la décrispation clownesque ;
– une réaction irrationnelle, qui est soit structurée (Le Pen), soit laissée à elle-même (le vandalisme).
Notre propos n’est pas ici de décrire en détail les raisons qui ont amené ces trois types de réactions, mais d’évaluer leur capacité respective à renouer les liens entre la société et ses dirigeants politiques. Or, il est clair, sans faire une analyse très longue, que les deux premiers modes de réactions à l’allergie des électeurs sont également, à terme, destinés à la renforcer : le « localisme » ne repose que sur le plaisir que les édiles prennent à gouverner, ce qui est un peu court pour raffermir la démocratie. Quant au « consensualisme », on sait que c’est un discours destiné à rassurer la classe politique plutôt qu’à refléter un projet.

LE REVE EVEILLE DE LA HAINE

Plus intéressante est la stratégie de réponse de J.M. Le Pen. Faisant fond sur le mépris des Français, il leur propose d’en tirer les conséquences en balayant la classe politique. C’est à vrai dire son seul programme. Vous méprisez la classe politique pour son incapacité, son hypocrisie, sa vénalité, eh bien ! balayons-là ensemble. Le discours fonctionne d’autant mieux que le mépris est toujours l’expression du rêve d’un faible de devenir fort. Le Pen, c’est la solution offerte à l’électorat de devenir fort par procuration.
Pour s’assurer que la procuration – ou le transfert – fonctionne, Le Pen fait appel à la puissance de l’imagination, à la force métaphorique d’un conte moderne dont le dénouement est Le Pen à l’Elysée. Le procédé est connu, c’est l’amalgame. Mais c’est un amalgame qui vient s’inscrire dans un conte. Exemple d’amalgame : droite – notables frileux, gauche – triche, immigrés – délinquants, etc. Exemple de conte : la gauche qui triche complote avec les immigrés qui volent pendant que la droite a peur et que Le Pen est persécuté par tout le monde parce qu’il a raison.
La fusée Le Pen a trois étages :
1) Proposer à l’électorat d’assumer son mépris (ou son dégoût) à sa place ;
2) Renforcer son mépris (c’est son fonds de commerce) par l’amalgame ;
3) Projeter le tout dans une histoire fantasmagorique, un conte qui finit bien, pour bénéficier de la force qu’accompagnent naturellement de telles représentations des choses.
Bien sûr, on pourrait objecter que les arguments de Le Pen portent aussi sur des problèmes réels. Mais ceux-ci viennent nourrir, à travers la dialectique si souple du président du Front National, la machine à fabriquer des contes.
Il est évident que la force de séduction du Front National, appuyée sur un tel dispositif, est supérieure à tout ce qui est offert ailleurs, par les « localistes » et les « consensualistes ». Nous connaissons tous des gens qui préfèrent écouter Le Pen à tous les autres hommes politiques. L’irrationnel est plus fort, c’est comme ça.
Admettons par hypothèse qu’une réaction très forte d’hommes politiques ait permis de démonter le système Le Pen, en montrant aux Français le caractère odieux des amalgames et le mensonge sur quoi il repose. Où se situerait le recours, ceci fait ? Dans la droite et la gauche traditionnelles, certainement pas, parce qu’elles sont sur une tendance à l’indifférenciation et qu’elles ont prouvé qu’elles ne pouvaient pas mobiliser. Dans les tentatives des rénovateurs ? Ils ont l’air d’apparatchiks en attente d’une greffe de Perestroïka qu’ils ne sécrètent plus naturellement. Le premier réflexe de ces nouveaux Brutus a été de se faire faire un logo par Séguéla.
Entre l’irrationnel à risque du Front National et des tentatives vaines de se construire une idéologie (d’autant plus informe qu’elle s’adresse à une société fragmentée qu’elle prétend embrasser tout entière), où peut se situer un discours politique qui contribue à renforcer la démocratie ?
Du côté de la construction d’une idéologie nouvelle, voie suivie par les chevènementistes, par exemple, l’écueil est double :
– l’écueil de la marginalisation, c’est-à-dire la tentation groupusculaire de la communauté coupée du monde ;
– l’écueil de la méthode, qui est autrement plus dangereux. Une idéologie sur la révélation, sur l’histoire, voire sur la psychanalyse ? Toutes ont été dépassées, au sens où elles ont été intellectuellement démontées et politiquement détruites. Nul doute que de bâtir à quelques-uns une vision du monde sur un socle d’hypothèses de base hautement philosophiques, puis de courir les médias dans un esprit de prosélytisme, paraît aujourd’hui une tentative vaine. Les émules de Wittgenstein attaqueront sur le front de la mort des maîtres à penser, ceux de Derrida tendront des embuscades dans lesquelles tombera le sens des mots que nous emploierons (pour ne citer que ces oppositions) tandis que le public verra avec indifférence le microcosme s’agiter.
De ce côté-là aussi, tout est dit. Alors naît la tentation d’inventer la politique sans idéologie. A la politique qui se fonde sur des valeurs, qui sont aujourd’hui tellement hétérogènes que chaque groupe se reconnaissant dans des valeurs a toute raison de ne pas se reconnaître dans celles des autres, succède une politique qui se fonde sur la constitution d’un ensemble de situations concrètes souhaitables, autrement dit d’objectifs déterminés démocratiquement.
Ce nouveau paradigme s’appuie sur la constatation que les valeurs, aujourd’hui fragmentées dans d’innombrables sous-groupes sociaux, seront demain éteintes par l’effet de leur neutralisation mutuelle. Et c’est vrai : nombreux sont ceux qui renoncent à prôner leurs valeurs parce qu’ils savent qu’ils rencontreront une opposition et cela seul suffit à les faire douter de leur vérité.
La démocratie moderne fonctionnerait comme un éteignoir, qui disperse puis peu à peu réduit les potentiels d’antagonisme qui résultent de la présence de valeurs fortes. Nous sommes à la veille du jour où il nous faudra trouver d’autres moyens de nous éclairer.
Nous comprenons qu’on veuille aller au-delà, dès aujourd’hui, de la relativité des valeurs dans la société française (c’est-à-dire de leur impossibilité à fonder une doctrine politique) et pré-construire ce que sera la pratique démocratique de demain. Toutefois, avant d’examiner ce que pourrait être une politique des objectifs par opposition à une politique construite sur de la « valeur », il serait peut-être bon de savoir si la politique se définit seulement par ses conditions d’exercice (appuyée sur des valeurs ou organisée autour d’objectifs débattus après analyse des faits).
Or, il nous semble que la politique a au moins un objectif de base incontestable (qu’il s’agisse d’une politique par valeur ou par objectif), qui est de garantir la paix entre les membres de la société. Depuis quelques années, on assiste à une extension de la violence civile. De la part de ceux qui expriment cette violence, les valeurs sur lesquelles ils s’appuient pour la revendiquer comme un moyen normal sont dans leur esprit supérieures aux valeurs collectives partagées qui interdisent la violence pour, par exemple, accaparer des aides publiques ou faire reconnaître une spécificité « culturelle ».
Aujourd’hui, une multitude de micro-communautés de valeurs considère qu’il n’y a plus de référent collectif qui interdise la violence pour faire aboutir un objectif propre à un groupe d’individus. L’ectoplasme qu’est devenue la religion des droits de l’homme n’assure pas cette fonction référentielle. La loi seule fait rempart, et l’on sait bien qu’il est fragile.
Pourquoi alors, nous dira-t-on, ne pas attendre tranquillement que le relativisme démocratique ait fait son oeuvre et que les valeurs se soient éteintes dans un french way of life convivial dont la Coupe Davis nous a livré la première réussite ? Avec cette extinction viendrait aussi celle des violences que les valeurs provoquent et nous pourrions passer en douceur à la politique par objectifs, politique sans valeurs assise sur une société sans valeur.
Pour répondre à cette objection, nous dirons que nous ne croyons pas au scénario de la glissade vertueuse vers une société française intégrée par réduction des valeurs, disparues après s’être frottées les unes aux autres. Pour une raison simple, c’est qu’il y a lieu de distinguer entre les valeurs qui permettent de faire fonctionner une société et des valeurs dont on peut se passer. Je crois que c’est surtout de celles-ci dont on parle, alors qu’elles ont un impact très faible sur la solidité ou la faiblesse d’une société : il y a depuis longtemps des athées, des catholiques, des juifs, des protestants, des voltairiens, des mystiques, etc. et la coexistence de ces valeurs-là ne pose pas de problèmes durables dans un système démocratique qui sait les gérer. En revanche, les valeurs d’effort, de réflexion, d’écoute, d’amélioration de soi, en bref toute la structure des comportements personnels appris est indispensable à la cohésion sociale et je crains qu’elle n’ait tendance à disparaître.
En effet, si l’on peut observer, dans une société stable, des groupes de valeurs très polarisés et très différents, cela n’est possible que si chaque citoyen est capable de faire fonctionner les valeurs qui lui permettent d’accepter l’existence d’autres groupes ! Au-delà même de l’acte d’accepter, il doit apprendre à confronter ses valeurs à d’autres, en acceptant de ne jamais les éradiquer définitivement. Cette discipline personnelle, qui suppose un apprentissage, est presque un métier

LE METIER DE CITOYEN

Vivre une confrontation toujours frustrée est la définition du métier de citoyen. Ce métier a des outils : la modestie (mes ennemis me survivront), la réflexion (qu’est-ce qui justifie mes valeurs face à d’autres qui sont proposées ?), la candeur même (laisser gagner d’autres dont on sent qu’ils sont moins dignes d’exercer le pouvoir), l’abnégation (accepter des contraintes qui font obstacle à la généralisation de mes principes) et enfin ressentir le besoin de s’exprimer – éventuellement comme un devoir.
Ce métier social est en voie de disparition : il cède le pas chez chacun d’entre nous à une attitude beaucoup plus agressive dans la revendication à la toute-puissance de nos valeurs suprêmes. Observons les comportements qu’autorise le naufrage de ce savoir-faire démocratique : la radicalisation des modes de revendication, les prises d’otages « soft », le mépris vis-à-vis des enseignants qui sont au cœur de l’apprentissage de ce savoir-faire dont tant de nous voudraient se débarrasser, la déshérence dans laquelle tombent à la fois les lieux et les véhicules de la pratique démocratique (par exemple, l’orthographe et les émissions politiques qui débattent du fond).
Nous ne sommes pas qualifiés pour dire que le métier de citoyen, tel qu’il vient d’être défini, constitue en soi ce qu’on appelle une « valeur ». Nous avons l’impression qu’en tout cas il s’appuie sur des comportements personnels qui font appel à une sensibilité plutôt altruiste et qui débouche sur une autolimitation volontaire de ses « appétits », comme disent les moralistes. S’agit-il au fond d’un comportement ou d’une valeur, nous n’en savons rien. Peu importent les mots. Ce qui nous paraît important, c’est que ce n’est pas au niveau assez éthéré où se battent les intellectuels que la disparition des valeurs a une influence sur la cohésion de la société, c’est à celui, individuel, intime même, de chaque citoyen qui abandonne son métier de démocrate et qui rentre en régression sociale. Qu’est-ce qui est démocratique, par exemple, dans l’attitude qui consiste à ne pas se plier à l’orthographe qui structure la communication des idées ? Qu’est-ce qui est démocratique dans le refus d’accepter les contraintes de l’éducation, c’est-à-dire le contrôle du niveau ? On dirait que la nécessité d’apprendre pour devenir un citoyen – au sens social et économique – est vécue – officiellement et individuellement – comme un scandale, alors que les termes du problème devraient être inversés : c’est à la démocratie de promouvoir l’acquisition – et donc le contrôle – des connaissances et à chacun de sentir que la connaissance est un lien social.
Bref, sur beaucoup de fronts, les réflexes comportementaux « civiques » disparaissent et la violence prend naturellement le relais pour servir de support à la propagation des valeurs. Ce ne sont pas ces dernières qui causent la régression de la démocratie mais, plus profondément, la disparition des mécanismes personnels d’autolimitation.
Lorsqu’ils disparaissent, ils laissent place au totalitarisme à l’intérieur de chaque communauté de valeurs qui veut tout à coup, sans s’autolimiter à travers la pratique de ce « métier » démocratique, propager à l’ensemble de la société ses objectifs. Des communautés qui jouaient le jeu démocratique se trouvent débordées par la base. Il n’y a plus que leur face institutionnelle qui prône le dialogue entre communautés de valeurs : les citoyens qui les composaient s’adonnent à la violence verbale, en attendant plus.
On objectera peut-être que cette description mène tout droit à un programme volontariste de réarmement civique, scrogneugneu ou chevènementiste. Méfions-nous de ne pas jeter le bébé – ce qui permet dans un programme volontariste de renouer le lien social – avec l’eau du bain, le côté Père la Vertu et quadragénaire en culottes courtes des républicains purs et durs.
Si l’on veut bien croire que le défi politique à relever n’est pas tant de forger les concepts et méthodes d’une société sans idéaux – défi qui me paraît être une fausse cible – que de créer les conditions d’une paix « dynamique », si l’on me passe cette expression, alors interrogeons-nous sur la manière dont nous pourrions réinventer des mécanismes de renonciation à la violence. Renonciation à, et pas répression de, car il est inutile de croire que la répression légale a la force nécessaire pour contraindre la masse des violences individuelles.
Interrogeons-nous aussi, dans le même mouvement, sur la manière de créer une paix utile à ce pays, et non pas une paix armée. Comment une société devient-elle assurée d’elle-même, pacifiée ? La réponse ne tient pas dans le cadre de cette réflexion, mais nous pourrions ouvrir quelques pistes.
La première piste, c’est celle des « vertus » au sens révolutionnaire, c’est-à-dire du civisme cultivé par chaque individu. Il nous faut faire la part du feu : l’éducation nationale ne jouera plus ce rôle. Il faut trouver d’autres vecteurs. Nous ne croyons pas à la durabilité d’un tel état d’esprit civique. Il est normal que les citoyens se préoccupent plus de leurs jardins que de l’orientation de la politique extérieure en cas de changement de majorité. Il y a un effort à faire, mais qui le fera, et cet effort sera-t-il susceptible de redonner durablement de la dignité à la relation entre représentants et représentés et plus généralement du sens à la démocratie ?
La deuxième piste, qui est plus sérieuse et plus abstraite en même temps, repose sur un constat anthropologique. Les sociétés trouvent une identité et la paix dans la pratique de rites, de représentations symboliques des rapports entre les hommes (par exemple, les saturnales). Pendant l’exécution du rite, l’ordre social (la paix) est renversée et puis un mécanisme (un sacrifice par exemple), qui a pour fonction de canaliser la violence qui a renversé l’ordre social, se met en place et « pacifie » les participants. L’ordre est renoué. Le Pen voudrait bien que dans le rôle du sacrifié viennent jouer ses boucs émissaires à lui et que l’ordre soit renoué à son profit.
Ce mécanisme est à peu près universel et si, aujourd’hui, nous ne voyons plus que ce genre de pratique existe (sauf chez les chrétiens pour qui Jésus-Christ s’est sacrifié une fois pour toutes – sacrifice rappelé les dimanches -), c’est que nous voyons mal : certains sports sont la compensation des rites perdus, certains jeux télévisés aussi, même si le mécanisme sacrificiel ne joue ici que son rôle de canalisation de la violence, et non de refondation de l’ordre social.
Bref, partout et spontanément, les hommes qui ont perdu les rites anciens de renonciation à la violence (rites chrétiens ou communion dans l’idéal) cherchent à les recréer mais de façon différenciée. Le sport en est un exemple. D’autres hommes, qui n’appartiennent pas à des communautés un peu structurées (et qui donc doivent périodiquement se restructurer, se renouer), sont laissés à leur violence. La plupart du temps, ils s’adonnent à ce que Stendhal appelait la « haine impuissante » (maladie du XIXe siècle d’après lui), mais pour peu qu’un politicien habile – par exemple – propose à des esprits faibles exaspérés par les odeurs de méchoui, les embouteillages et la corruption des parlementaires un rite sacrificiel (abattre la démocratie) d’où ils sortiraient apaisés, l’affaire est faite. Qui va lutter contre ce mécanisme qui donne une identité à des laissés-pour-compte ?
Sur ce constat, qui doit être approfondi, nous pourrions développer une réflexion autour des nouvelles formes de renonciation à la violence. Paradoxalement, il nous faudrait définir des ennemis communs pour constituer une identité française forte, source de raffermissement de la démocratie. Mais quand nous parlons d’ennemis, nous ne parlons pas de ces pseudo-ennemis comme les étrangers ou la classe politique vus par Le Pen, en bref nous ne parlons pas des cibles expiatoires que l’imbécillité ou la facilité désigne aux citoyens. Nous parlons des ennemis de la dignité, du respect entre les hommes, de jugement, de l’intelligence, c’est-à-dire des forces de la régression qui aujourd’hui ont le vent en poupe.
Rappelons la définition de Bertrand de Jouvenel de l’acte politique : c’est celui par lequel on désigne un avenir meilleur par contraste avec la situation d’aujourd’hui. Nous risquons de nous trouver bientôt à un moment de l’évolution de la démocratie qui nous interdit de désigner un avenir meilleur parce qu’il ne pourra plus être partagé – compte tenu de la fragmentation et la grande différenciation des valeurs. Nous devons retrouver, pour avoir une capacité politique, des pratiques communes qui se construisent autour de la renonciation à des méthodes politiques violentes : l’amalgame, le mépris, la recherche de boucs émissaires, l’égoïsme catégoriel.
Si nous construisons un programme, construisons-le autour de ces chapitres-là : en désignant la source de la désintégration des liens sociaux (le mépris, etc.), nous recréerons la volonté de les combattre et entraînerons une dynamique. Il faut aller bien sûr beaucoup plus loin que les néo-fronts contre le fascisme, parce qu’ils sont subventionnés par des idéologies en déroute et qu’ils sont suspects à juste titre. Nous devons dresser le catalogue des attitudes et schémas de pensée inacceptables – d’où qu’elles viennent – et construire – cela découlera de source – un programme de renonciation. Les valeurs ne sont pas en cause. Elles sont magnifiques et elles ne deviennent ces monstres génératrices d’excès que lorsqu’elles sont soutenues par des citoyens de seconde zone.