Les valeurs ou comment s’en débarasser

LES VALEURS OU COMMENT S’EN DEBARRASSER

par Franck Magnard

« Les idéaux possèdent (…) la propriété étrange d’être tels que s’ils étaient réalisés exactement, ils se transformeraient en une absurdité ».
Robert Musil

Dans de très nombreux domaines, le débat politique se réduit aujourd’hui à une sorte de partie de ping-pong entre les tenants de valeurs qui s’opposent. La balle passe d’un camp à l’autre mais l’impact de la confrontation sur le monde extérieur est inexistant. C’est dans tout ce qui a trait au rapport avec l’étranger, avec l’autre, que le phénomène est le plus flagrant, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit d’immigration, de rapport Nord-Sud, voire de construction européenne. D’un côté, les valeurs de la France éternelle, de la tradition, de l’enracinement ; de l’autre, les valeurs de la République, des droits de l’homme, de l’universalité. Chaque camp se présente comme défenseur de valeurs et accuse le camp adverse de ne se battre que pour des mythes. Face à la désintégration des références, chaque camp propose le « retour à » qui s’impose (à 1789, à Jeanne d’Arc, à Jaurès, et chez les philosophes, à Kant, à Spinoza, à Machiavel ou à Maistre). La pression intellectuelle est si forte que ceux qui ne se reconnaissent nulle part ne peuvent que rêver et discourir sur la conciliation impossible entre ces valeurs contradictoires.

LES VALEURS : DE LA CONTRADICTION AU DELIRE

Si le débat politique est enfermé dans une impasse, c’est que le raisonnement en forme de valeur pose un problème de fond méconnu en politique, même si la philosophie occidentale en a aujourd’hui pris la mesure.
En effet, la généralité d’une idée abstraite ne peut rendre compte d’un réel multiple et évolutif. La réalité n’est ni absolue, ni relative, ni naturelle, ni construite ; elle est, tout simplement, et les concepts inventés par l’homme pour la décrire sont des outils grossiers eu égard à la complexité des faits. Outils indispensables, certes, mais à manier avec l’humilité qui s’impose. Les modèles philosophiques, qu’ils soient primaires ou sophistiqués, singent cette réalité sans la reproduire, et leurs utilisateurs inconditionnels en viennent à perdre le lien aux faits. Certains deviennent fous ou dangereux, parfois même les deux.
On constate ensuite que la valeur confrontée au réel conduit souvent à sa propre négation. La liberté se heurte à la loi du plus fort et se transforme en négation de la liberté. L’universalité est une valeur rigide : elle exclut ceux qui ne la partagent pas, elle divise ceux qui en ont des conceptions différentes et en vient ainsi à se contredire elle-même. Quant à la tradition, elle affaiblit et sclérose au point de menacer l’existence du terreau de la tradition.
Si les sociétés ont pu, tant bien que mal fonctionner sur de telles bases, c’est, certes, dû à la confrontation de valeurs contradictoires dont les effets pouvaient s’équilibrer – mais, de temps à autre, l’une prenait le dessus et poussait un peuple entier dans un délire incontrôlable. Une communauté humaine peut vivre avec un peu de liberté et un peu d’égalité. Mais on connaît les conséquences des dérives libertaires comme des obsessions égalitaires. Toute synthèse de valeurs est d’ailleurs artificielle, et par là même fragile. De plus elle ne s’établit pas nécessairement au niveau d’équilibre exigé par les problèmes concrets. Il n’est pas rare que les politiques prônent l’égalité dans une société qui a surtout besoin d’un relâchement des contraintes ou la liberté dans une société qui souffre surtout de la disparité des conditions sociales. Il est toujours possible de construire une valeur abstraite, synthétique d’exigences contradictoires. Mais tout à cette construction, on n’a que trop tendance à oublier la contrainte qui pèse sur les faits, jusqu’au jour où celle-ci se fait sentir de manière douloureuse. La fraternité en Yougoslavie est bien sûr un concept séduisant mais ce concept implique un état de chose inexistant : la généralisation du serbo-croate de synthèse.
En attendant, le jeu intellectuel produit des discours délirants (le socialisme ou la mort, le Reich de mille ans, etc.) ou parfaitement lénifiants (la tolérance dans le respect des principes républicains, l’intégration avec le droit à la différence, le progrès dans le respect des traditions, etc.). Il en résulte des effets de balanciers erratiques tant dans le domaine de la philosophie (décrits par exemple dans L’idée d’humanité de Robert Legros où l’auteur montre la confrontation multiséculaire entre l’idée d’attachement et l’idée d’arrachement) que dans celui des choix politiques concrets.

PENSER AUTREMENT LA POLITIQUE

Si les révolutionnaires de 1789 ont tiré les conséquences de la philosophie des Lumières, il est temps que les politiques d’aujourd’hui en fassent autant avec la philosophie de la fin du XIXe et du XXe siècles et prennent acte de la disparition des conditions intellectuelles qui permettaient aux politiques d’autrefois d’articuler leurs projets sur des valeurs fondatrices. Ces valeurs sont dans un premier temps devenues suspectes. Si le marxisme, le nietzschéisme et le freudisme n’ont rien construit, leur critique des valeurs de la société bourgeoise reste actuelle. L’analyse du discours éthique en termes d’intérêts économiques, de volonté de pouvoir ou de pulsions inconscientes reste possible : elle est même nécessaire. Mais il y a plus. La philosophie du XXe siècle a démonté les conditions d’une logique du fondement. Dieu s’est tu. La raison ne fournit pas d’objectifs. Il n’y a pas de primauté éthique de la réalité.
Le bouleversement intellectuel est tel que son existence même est encore récusée. Bien sûr, on peut regretter le passé. Cette recherche permanente, au sein même du monde, de l’au-delà du monde, a été probablement à l’origine de l’art lui-même. C’est également cette recherche qui a permis l’apparition de nouvelles structures politiques (comme celles qu’incarnent les valeurs de la démocratie occidentale) qu’on ne peut raisonnablement condamner.
Il reste que cette nostalgie assez naturelle envers un passé qui n’a pas été qu’obscur ne doit pas conduire à prendre pour des constantes absolues et définitives ce qui n’est plus aujourd’hui que des survivances de temps révolus. A ceux qui disent que l’homme aura toujours besoin d’idéaux, une seule réponse : il faudra bien qu’il apprenne à s’en passer. Ni la caution d’un Malraux (le XXIe siècle sera religieux…), ni les gesticulations du Front National ou des intégristes de tout poil, ni même les célébrations organisées par les adeptes de la religion des droits de l’homme ne changeront quoi que ce soit aux faits : toutes les valeurs, dès leur énonciation, sont immédiatement suspectées d’insincérité ; elles sont de plus dépourvues de bases intellectuelles. Leur seul impact – éphémère – provient de leur capacité à faire usage des mises en scènes médiatiques organisées par les professionnels de la politique spectacle.
Il importe de partir de la situation historique inédite dans laquelle nous nous trouvons. La pensée politique a, jusqu’à une époque très récente, été liée à la recherche d’un fondement théorique à l’action. Cette période, qui a commencé avec Platon, est aujourd’hui révolue et il est compréhensible que soient nombreux ceux qui, aveuglés par la permanence de la démarche, soutiennent encore qu’il est impossible de penser autrement la politique. Pourtant, l’échec des entreprises qui ont tenté, après l’effondrement des transcendances divines, de fonder la politique sur la liberté, sur la raison ou sur un hypothétique sens de l’histoire devrait faire réfléchir. Cornelius Castoriadis dans Le monde morcelé tire les conséquences de ce constat : le seul projet qui vaille aujourd’hui, le projet d’autonomie, ne se fonde pas. Il se projette dans l’avenir.

CONTRE L’EXCLUSION HAINEUSE ET L’IDEALISME BEAT : CHOISIR SON AVENIR

Une valeur ne peut donc plus aujourd’hui justifier durablement un choix politique quel qu’il soit. A la religion des valeurs doit donc se substituer la politique des objectifs. Aux choix dictés par Dieu ou par des conceptions a priori de la raison, de l’homme ou du bien éternel se substituent ainsi les choix projetés par les hommes qui, pris individuellement, souffrent, désirent, veulent, espèrent et qui, réunis, dessinent par la délibération collective, les formes de la communauté à laquelle ils souhaitent appartenir.
Plaidons toutefois qu’a priori il n’y a lieu ni de se lamenter, ni de se réjouir de cette évolution. La logique des valeurs a été à l’origine des pires choses (le nazisme) et des meilleures (l’humanisme démocratique) ; la logique des objectifs peut conduire aux mêmes résultats. Tout dépend de la justesse du jugement porté sur le réel, sur les contraintes qui pèsent sur l’action, sur l’analyse de sa propre volonté. Si cette évolution engagée par les philosophes doit être aujourd’hui assumée par les politiques, c’est que l’analyse du réel présent comme contrainte et du réel voulu comme objectif est le seul cadre disponible à l’action collective.
Ce changement de paradigme modifie la nature du débat sur l’immigration. La confrontation droite/gauche qui est (simplifions) celle de l’identité de la France et de l’universalité des droits apparaît comme une confrontation stérile. L’identité de la France, c’est, soit une valeur abstraite, au contenu incertain et à l’utilité politique nulle, soit la synthèse des réalités françaises. Or, nous l’avons vu, la réalité ne fournit pas d’objectifs. Elle n’est qu’une contrainte qui pèse sur d’éventuels objectifs. Quant au concept d’universalité, il s’agit peut-être d’un outil (notamment juridique), mais cet outil ne décrit pas plus le réel d’aujourd’hui que celui de demain. Limiter le débat à une confrontation de ces valeurs, c’est faire l’économie de la politique, faire l’économie de la responsabilité du politique, c’est-à-dire la responsabilité des choix.
Avec le changement de paradigme, faire de la politique, c’est analyser le réel, définir le réel souhaitable et déterminer les moyens pour y parvenir. Or, pour prendre un exemple, le débat sur les conséquences du départ des immigrés sur le niveau de chômage en France est significatif de l’incapacité des politiques à parcourir les étapes . D’un côté, le calcul est simple mais primaire : trois millions d’immigrés en moins, trois millions de chômeurs en moins. En face, on fait valoir de manière abstraite toutes les raisons qui peuvent limiter les effets de cette arithmétique exagérément simpliste (réalisation de gains de productivité, inadaptation de la main-d’œuvre française, hausse des coûts salariaux et ralentissement de l’activité). La vérité est probablement entre les deux. Les effets positifs directs du départ des immigrés ne peuvent être niés. Ils seraient contrebalancés par des effets négatifs indirects. Mais faute de volonté politique d’analyse du réel, chaque camp se contente de faire valoir l’argument qui l’arrange et qui conforte une thèse déterminée a priori. Naturellement, un choix politique ne peut se fonder exclusivement sur le résultat d’un tel calcul et abstraction faite des contraintes liées à l’ordre public, aux relations internationales, au respect des droits acquis par les étrangers et, plus généralement, comme y insiste Nicolas Tenzer , à l’esprit public d’une société. Il reste que le débat ne peut avoir effectivement lieu sans que soient disponibles certaines des données qui en déterminent l’issue. Dans ces conditions, on ne saurait s’étonner de l’incapacité à gérer intelligemment des problèmes intellectuellement complexes ou difficilement quantifiables (comme celui du voile islamique). A ce sujet, la question n’est pas de savoir si, a priori, la tradition républicaine permet ou interdit le port du voile. La question n’est pas plus de savoir si, a priori, les schémas d’analyse de la démocratie occidentale sont applicables à des communautés venues de l’étranger. Ce qui importe est exclusivement de savoir quelle doit être la physionomie de la France de demain et si cette physionomie est, oui ou non, compatible avec la pratique de l’Islam, avec le port du voile, avec l’existence de coutumes polygames.
S’il y a compatibilité, il n’y a alors aucune raison d’interdire ces pratiques, et cela en dépit des invocations à la tradition républicaine. S’il n’y a pas compatibilité, il n’y a aucune raison de les permettre, et cela, quel que soit l’attachement qu’on porte à la tolérance envers les autres cultures. Mais encore faut-il – et c’est en cela que réside la carence de nos politiques – que la question des objectifs poursuivis ait été posée.
Il n’y a pas, a priori, d’unité de l’humanité. La France n’est pas a priori multiculturelle ou intégratrice. L’intérêt de la démocratie moderne, c’est de permettre aux citoyens de vouloir, de ne pas vouloir, l’unité de l’humanité ; c’est de permettre au citoyen de faire le choix de la France multiculturelle, ou le choix de la France intégratrice. Ce choix n’est pas déterminé à l’avance. Il n’est pas inscrit dans les étoiles. Il n’est pas indiqué par le sens de l’histoire. Avant d’entreprendre une politique de l’immigration, il faudrait avoir choisi.
En ce qui concerne la construction européenne ou les rapports Nord/Sud, les impasses auxquelles on se heurte sont de même nature. Les thèses en présence, qu’elles soient celles de l’indépendance nationale, de la dynamique supranationale, de la fraternité entre les peuples ou de la supériorité de l’homme blanc, sont toutes défendues comme résultant de principes immémoriaux ou de valeurs incréées. Pourtant, ce qui est déterminant, et ce qui n’est jamais discuté, c’est l’Europe, c’est le monde qu’on souhaite construire.
Si la question de l’immigration vient ici d’être évoquée à titre principal, c’est parce qu’il s’agit probablement du domaine où des systèmes de valeurs déconnectés de la réalité s’opposent avec le plus de netteté, voire le plus de violence. Mais force est de constater que, dans de nombreux autres domaines – on peut parler de la politique étrangère et même des politiques éducatives et culturelles -, la disparition des valeurs structurantes ne s’est même pas traduite comme en matière d’immigration par la persistance d’un combat qui, s’il laisse au citoyen une forte impression d’artificialité, est au moins porteur d’enjeux. Dans ces domaines où c’est le vide qui règne, ou plutôt l’abondance des lieux communs lénifiants – autour de termes aussi peu discriminants que la liberté, la solidarité et la responsabilité – il n’est même plus question de changer la politique : il faut la reconstruire, à partir de rien.
Il n’est pas sûr que l’homme, aujourd’hui orphelin des valeurs qui guidaient ses actions, soit conscient de la rigueur intellectuelle, de l’esprit critique et de l’acuité dans l’analyse qui sont nécessaires pour passer d’une réalité complexe subie à une réalité complexe voulue. Les valeurs dispensaient de regarder le monde et la politique se faisait les yeux fermés. En ouvrant les yeux, l’homme est ébloui par la résistance du réel ; il sait maintenant que, pour les réussites comme pour les échecs, il est seul. L’histoire commence.