Quand l’Espagne nous enseigne l’Europe

QUAND L’ESPAGNE NOUS ENSEIGNE L’EUROPE

Philippe Latorre

En 1992, l’Europe a pour centre l’Espagne avec trois événements médiatiques : les jeux olympiques de Barcelone, l’exposition universelle de Séville et la consécration de Madrid capitale culturelle de l’Europe.
L’Espagne doit nous apporter une part de rêve avec la célébration du cinquième centenaire de la découverte de l’Amérique. Mais en commémorant la prise de Grenade le 2 janvier 1492 et la réalisation de son unité, l’Espagne peut aussi nous aider à mieux inventer l’unité de l’Europe car il existe un parallèle entre l’unification de l’Espagne et celle de l’Europe.
L’histoire et l’état de l’Espagne aujourd’hui nous rappellent tout d’abord qu’il n’y a pas d’unité politique de l’Europe sans effort et prise de risque. En ce sens la version « cocooning » de la construction européenne telle qu’elle peut être présentée en France répond aux besoins d’un pays angoissé et inquiet mais ne correspond pas à la réalité d’une unité qui sera toujours instable.
Le système fédéral espagnol est lui-même ambigu et exige en permanence une renégociation des termes de l’accord entre le pouvoir politique central et les forces périphériques. L’équilibre est instable et doit être accepté comme tel. Mais parce qu’il est nécessaire, il doit être en permanence trouvé. L’Espagne n’a pas connu comme la France une longue tradition centralisatrice et les dix-sept régions autonomes ont aujourd’hui chacune un parlement élu au suffrage universel. Si les pays européens tentent de transférer une part de leur souveraineté nationale au centre, en Espagne chaque entité autonome lutte pour obtenir le plus de concessions de la capitale. Mais à la différence d’autres pays européens à structure fédérale comme l’Allemagne ou l’Italie chez lesquels de fortes différences régionales peuvent exister, historiques, économiques ou sociales, l’Espagne est un pays où les revendications régionales puissantes sont menées par des individus qui ignorent ou rejettent la culture nationale. De nombreuses régions sont affectées, la Catalogne, le pays basque ou la Galicie. Ces conflits régionaux, même s’ils peuvent être au moins aussi violents, sont dans d’autres pays beaucoup plus localisés, et quelque soit leur force comme en Irlande du Nord, ne remettent pas en cause a priori l’équilibre de l’ensemble de la nation. La Belgique serait en ce sens peut-être le seul pays européen qui pourrait rivaliser avec l’Espagne. A en juger par les vents indépendantistes qui ont soufflé sur la Catalogne et le Pays basque en 1991 au moment de la crise yougoslave, on aurait pu croire que l’unité espagnole ne serait pas capable de résister à son cinquième centenaire. Le président de la Catalogne ne réclamait-il pas davantage d’autonomie, notamment en matière de police, allant jusqu’à remettre en cause l’équilibre établi par la constitution de 1978 ainsi que la contribution financière de sa région au reste de l’Espagne ? Ne voulait-il pas également que tous les fonctionnaires d’Etat présents en Catalogne s’expriment en catalan et non en castillan ? Plus profondément, la difficulté à concilier l’identité nationale avec l’identité régionale a été traduite par des enquêtes récentes qui montrent qu’au Pays basque ou en Catalogne le sentiment d’appartenance régionale est beaucoup plus fort que celui d’appartenance nationale. L’unification de l’Europe ne se fera pas sans prise de risque et l’histoire de l’Espagne nous rappelle d’abord que cette volonté de vivre ensemble se reconquiert chaque jour.
Cette reconquête de chaque jour se fonde sur une force très grande. En Espagne c’est sur le souvenir commun des horreurs de la guerre civile que s’appuie cette force, le souvenir commun ou plutôt la volonté commune de conjurer la guerre civile. Car c’est sur un silence, celui d’un passé qu’on veut occulter, que se fonde aujourd’hui cette unité nationale, célébrée en 1977 par le pacte mythique de la Moncloa qui voyait se réunir l’ensemble des forces politiques du pays autour de l’idée démocratique et revivifiée aujourd’hui par l’attitude exemplaire à l’égard du terrorisme : elles se sont efforcées de préserver la paix civile en évitant l’engrenage de la violence. La construction du fédéralisme européen doit partir d’un sentiment comparable. Ou bien les Européens fondent à nouveau l’organisation de l’Europe sur le dogme de la souveraineté nationale illimitée et tôt ou tard les mêmes causes entraîneront les mêmes effets ; nous serons amenés à l’affrontement dans des conflits sans issue, d’autant que les différences culturelles sont fortes et que chaque pays a tendance à se considérer supérieur. Ou bien les Européens fonderont leur avenir sur les leçons du passé et consacreront leurs capacités à la construction d’un ordre européen nouveau.
Mais au-delà d’une référence au passé qui fonde cette nécessité, l’unité européenne repose sur une confiance dans le futur. L’Espagne est en ce sens l’un des pays les plus européens. Comme tous les pays du sud de l’Europe l’apport économique de la C.E.E. a été essentiel et explique cette confiance. Mais l’originalité c’est l’optimisme des Espagnols qui en a fait l’un des pays qui croit le plus en l’Europe. Les Espagnols ont connu une transition politique dans les années 1970 qui a fait basculer toutes les croyances traditionnelles. L’intégration européenne a précisément été le thème qui a permis de recomposer une société dangereusement éclatée. Le phénomène le plus marquant est sans doute que l’ouverture à l’Europe a obligé la classe politique à accepter une réforme du système politique à laquelle s’opposait l’ensemble des couches dominantes de la société espagnole quelques années auparavant. Et ceux qui ont participé à redonner à l’Espagne une place sur la scène européenne et internationale sont les nouveaux héros. La personnalité qui est sortie vainqueur d’un récent sondage sur l’Espagnol le plus apprécié n’est-il pas le ministre des affaires étrangères espagnol ? Puissions-nous suivre l’Espagne dans cette foi européenne.
Sachons enfin trouver quelques enseignements pratiques à travers cette expérience espagnole pour construire l’unité européenne. Les Espagnols partagent avec les Italiens ou les Allemands cette capacité à vivre à une échelle régionale et nationale. Pourquoi faudrait-il choisir ? Pourquoi ne nous en inspirerions-nous pas pour favoriser l’émergence d’une capacité à vivre à une échelle nationale et européenne ? Pourquoi faudrait-il nécessairement choisir entre un modèle républicain qui essaie de revenir à contre-courant à cette unité d’une seule dimension et une logique de la dissolution qui réduit l’Europe à un vaste marché sans contrainte pour un exercice plus facile des supposés talents des jeunes cadres ? Le premier des moyens à mettre en oeuvre pour développer cette capacité est le développement de la capacité à parler plusieurs langues en favorisant le trilinguisme. En Catalogne, plus de la moitié des habitants parlent indifféremment catalan et castillan et souvent une langue étrangère. Si l’on ne parvient pas rapidement à ce que les étudiants européens passent une année d’étude universitaire dans un autre pays européen, il faut faire en sorte qu’un tiers des professeurs enseignent dans les universités dans une autre langue et soient d’une autre nationalité que leur pays d’accueil. L’enseignement de l’anglais, parce que la prédominance de l’anglais est une réalité économique, ne doit pas minimiser la nécessité d’apprendre une autre langue étrangère. Rien n’est plus regrettable qu’un Espagnol et un Français devant recourir à une troisième langue, l’anglais, pour communiquer. Mais il faut davantage. Il faut apprendre l’Europe à l’école ou plutôt qu’on enseigne de façon européenne. L’enseignement de l’histoire est encore très centré sur celle de chaque nation où il faut reconnaître que les histoires de personnages comme Don Quichotte ou d’empires comme celui de Charles Quint ont une portée européenne. Il ne s’agit pas d’uniformiser les enseignements mais de retrouver ce qui peut être commun entre les différentes nations européennes. C’est ce fonds commun qui, s’il est révélé et réveillé, permettra de créer un véritable public européen à des programmes de télévision ou des journaux qui ne parviennent pas aujourd’hui à sortir de chaque pays.
A sa place, modeste mais qui nous éclaire, l’expérience espagnole nous apprend à remettre en cause la réduction de notre société à l’Etat-nation et nous incite au contraire à développer notre capacité à vivre à plusieurs échelles en même temps, échelles régionale, nationale et européenne.