L’immigration sans éducation

L’IMMIGRATION SANS EDUCATION

par Jean-Michel Debrat

La tradition française n’est pas celle d’une société multiculturelle mais d’une société d’intégration. La France a su intégrer les différentes composantes du Royaume puis de la Nation, qu’elles soient régionales ou qu’elle proviennent, au XIXe siècle ou au XXe siècle, de l’immigration. Cette faculté d’intégration a reposé aussi sur la capacité du système juridique, économique et social à donner à chacun une égalité relative des chances fondée sur l’égalité absolue des droits. L’institution scolaire a joué un rôle essentiel dans ce processus d’intégration.
Le « modèle » français a fonctionné au cours du XXe siècle où la France, affaiblie en termes démographiques mais en forte croissance économique, est alors devenue une terre de peuplement. Or aujourd’hui apparaissent des signes du dysfonctionnement des institutions qui, par vocation, contribuent à la bonne intégration de l’ensemble de la population à la société : l’école, l’armée, les collectivités territoriales, les institutions sociales. Parallèlement, et de manière nouvelle dans notre histoire, on constate l’apparition de fortes consciences communautaires distinctes parmi les deuxième, troisième voire quatrième générations issues de l’immigration.
Dans une nation réputée et définie juridiquement une, le constat fait scandale et remet en cause le consensus sur les modes d’acquisition automatique de la nationalité, voire sur le droit d’asile. Le débat politique comme le fonctionnement de nos grands services publics en sont marqués au point que sont remis en cause les principes de nos institutions. Dès lors rien ne paraît plus urgent que d’expliquer de manière dénuée de toute polémique les dysfonctionnements de notre système social et politique afin qu’un projet de société à la hauteur de notre histoire nationale puisse être élaboré. L’école, qui se heurte aux plus grandes difficultés, joue dans cet ensemble un rôle majeur et symbolique. Elle est la bataille à ne pas perdre.

L’ECHEC SCOLAIRE

L’échec scolaire des enfants issus de l’émigration atteint des proportions inacceptables et provoque une réaction quantitative plutôt que qualitative : la demande d’augmentation des moyens. Il convient de prendre la mesure du problème : comment scolariser environ l à 1,5 million d’enfants et adolescents immigrés, dont 45% d’Afrique du Nord contre 40% d’Europe. Les nombreux antagonismes qui la traversent, d’ordre national voire régional (kabyles), d’ordre politique (opposants ou non aux régimes en place) ou d’ordre religieux, se traduisent à l’école voire dans une même classe. Tous ces enfants ont des histoires personnelles différentes, les « primo-arrivants » posant d’autres problèmes que ceux nés en France ou appartenant à la troisième ou à la quatrième génération.
Il convient enfin de prendre en compte la localisation géographique des populations issues de l’immigration. Leur concentration dans les grandes agglomérations est aggravée par la très inégale répartition entre communes d’une même agglomération et à l’intérieur même des communes. Or depuis quinze ans, les quartiers à forte densité de populations issues de l’immigration étaient précisément ceux qui étaient dotés de la moindre densité de services publics.
Cette population est scolarisée à 95% dans l’enseignement public. Comment faire face à une population scolaire très hétérogène ? De tradition et de par son organisation, l’enseignement public apporte une réponse uniforme à la demande. C’est un réseau national géré de manière centralisée, même si la gestion en est de plus en plus déconcentrée dans les rectorats, dont le personnel est doté de statuts et de règles de gestion ne laissant pratiquement pas de marges de manœuvre pour moduler les conditions d’emploi. Quant au contenu de l’enseignement, il fait l’objet de programmes nationaux ne prévoyant que très marginalement les possibilités d’adaptation.
Plus profondément, l’école ne connaît que des élèves égaux en droits qu’elle a tendance à considérer comme identiques. Cet esprit conduit à refuser un traitement spécifique des besoins des différentes catégories d’élèves par souci d’éviter toute discrimination. Ce postulat est loin de n’avoir que des effets négatifs. Il est cohérent avec une morale professionnelle égalitaire et respectueuse de chacun qui vaut à la France une quasi absence de tout phénomène raciste dans ses écoles. L’école joue son rôle de creuset de solidarités humaines individuelles partagées par les enfants et adolescents.

LA FUITE DEVANT L’ECHEC

L’échec scolaire n’est en rien spécifique à l’immigration mais il frappe davantage les populations immigrées. Sans vouloir traiter cet immense sujet, il est possible d’en retenir quelques éléments :
– le constat : de manière concrète l’échec se traduit par le constat que l’élève n’a pas « suivi », qu’il n’est pas entré dans le moule qui lui est proposé, et qu’au bout de quelques années d’échecs répétés, l’école « ne sait plus quoi en faire ». La mise hors jeu commence dès les premières classes ;
– les raisons : le rejet ne tient pas pour l’essentiel aux aptitudes théoriques des élèves mais ont largement pour source une incompréhension venue des parents : le degré d’adhésion des parents au système scolaire, à ses valeurs et à ses contraintes, leur degré de connaissance du système, sont un facteur déterminant d’échec ou de succès scolaire ;
– enfin, le degré initial de maîtrise de la langue et l’appropriation par l’enfant des concepts de base de la vie sociale tels qu’on les assimile dès la petite enfance jouent un rôle majeur si les mots et les concepts utilisés inévitablement par les enseignants ne sont pas spontanément compris. C’est tout le problème de la distance culturelle de l’enseignant à l’enseigné. Or cette distance croît ; elle devient maximale avec l’arrivée d’immigrés de pays non francophones, tels les Turcs et maintenant les Pakistanais. Cette distance devrait s’accroître enfin si la dimension religieuse de ces différences culturelles devait non pas s’estomper comme cela a été le cas jusqu’à ces dernières années, mais au contraire renaître. C’est l’enjeu de « l’affaire des foulards ».
Ainsi l’émigration aggrave-t-elle un problème propre au fonctionnement de l’institution scolaire qui est son taux d’échec. De surcroît, devant l’absence persistante de solution et la perte de l’espoir, le système organise la fuite devant l’échec scolaire : comment interpréter autrement le fait qu’on supprime un à un tous les mécanismes qui révèlent l’échec tels que les redoublements et les réorientations afin que l’écoulement régulier du flux des élèves puisse s’effectuer sans heurt ? Il y a trente ans déjà le système scolaire n’a pas su aménager convenablement le nouveau régime de la scolarité à seize ans, c’est-à-dire en proposant un parcours réellement utile. Aujourd’hui, le slogan du baccalauréat pour 80 % d’une génération cache la même fuite en avant.
Les enseignants sont soumis dans les établissements connaissant un échec scolaire massif à des conditions de travail telles que la plupart ne peuvent rester en poste. Ainsi les classes les plus difficiles sont-elles confiées à des maîtres moins expérimentés, dont le taux de rotation est très fort. Il faut trouver, pour chacun de ces question, des solutions concrètes mais sans oublier que l’école ne peut tout faire. L’éducation n’est que la traduction d’un projet de société .

DEFINIR LES MISSIONS DE L’ECOLE

La déresponsabilisation collective devant l’échec scolaire répond à la carence des pouvoirs publics. En premier lieu le débat politique doit définir la mission de l’école : s’agit-il d’intégrer à la nation ou bien de scolariser les enfants d’une main-d’œuvre temporaire comme l’ont fait les Allemands, ou encore de donner naissance à une société pluriculturelle ?
La seconde « solution » n’a jamais été sérieusement envisagée en France et d’ailleurs elle ne correspond pas aux faits : la France connaît non pas une simple migration de travail mais une migration de peuplement à long terme. Toutefois le résultat de notre politique d’urbanisme a conduit, en contradiction avec ce fait, à créer des zones de concentration de populations immigrées, où ont vécu plusieurs générations successives.
La troisième solution a fait l’objet d’un véritable discours politique alors même que les institutions ont tendance à fonctionner, de par le poids de l’histoire, dans le sens de l’intégration. Les hésitations pathétiques et pitoyables de la querelle des foulards montrent que le débat n’est pas encore clairement tranché.
Reste la seconde solution, qui correspond à notre tradition, mais qui fait apparaître de considérables problèmes non résolus à ce jour. Une question macro-économique d’abord : l’option de l’intégration a un coût. Or la France a littéralement mis sous « ajustement structurel » et depuis des années ses grands services publics à commencer par l’éducation. De même l’urbanisation des populations nouvelles s’est faite au moindre coût. L’option de l’intégration suppose donc celle de la maîtrise effective des flux migratoires. Le principe de scolarité obligatoire, gratuite et laïque s’impose plus que jamais, mais à condition que soient fixés des objectifs clairs.

METTRE FIN AUX INCOHERENCES DES POLITIQUES PUBLIQUES

Enfin, la politique des services publics et de tous les acteurs sociaux doivent être cohérents. Par exemple :
– les règles d’urbanisme doivent intégrer l’objectif d’intégration dans la détermination des normes de logement ;
– la répartition des services publics dans les quartiers doit permettre à l’Etat dans toutes ses composantes de mieux répondre aux besoins d’intégration des populations immigrées ;
– la formation professionnelle telle que conduite dans les entreprises doit prendre aussi en charge les formations qui réduisent la distance culturelle entre les familles et la culture de l’école ;
– enfin, il appartient à l’éducation nationale de mettre en oeuvre une politique scolaire d’intégration. La réussite scolaire des enfants de l’immigration est aussi un problème technique, le plus ardu que le système éducatif ait jamais eu à affronter. Une telle politique implique :
1) une modification des règles d’affectation des élèves dans les différents établissements assortie des mesures de transport scolaire, car les effets des politiques urbaines ne se produisent qu’à long terme ;
2) une modification des règles d’affectation du personnel afin de donner aux établissements difficiles un personnel plus stable et plus expérimenté. Il devrait notamment être tenu compte des expériences dans ces établissements pour l’accès aux responsabilités. Les primes additionnelles dans les zones d’éducation prioritaires ne suffisent pas ;
3) des changements en matière de contenus et de méthodes : est-il admissible qu’on n’ait pas de véritable méthode pédagogique d’apprentissage du français (les méthodes actuelles sont des dérivés du français langue étrangère) ? Ces recherches permettraient une meilleure ouverture des programmes à la littérature ou à l’histoire de la migration et non pas de celle des pays d’origine qui sont en fait éloignés des élèves. Ne s’agit-il pas d’abord de réconcilier les enfants et leurs parents avec leur propre histoire personnelle afin de mieux créer les conditions d’un nouvel enracinement ? ;
4) une autonomie plus grande des établissements leur permettant de constituer des équipes pédagogiques et de développer avec les collectivités territoriales de véritables projets éducatifs.
L’intégration passe par un ensemble de politiques en matière d’urbanisme, d’emploi, de sécurité et d’éducation localement coordonnées. Ce ne sont que des exemples qui devraient faire l’objet d’évaluations administratives précises. Une véritable politique refusant le taux d’échec scolaire actuel des enfants de l’immigration est nécessaire, et elle sera la somme de mesures qui concernent l’ensemble du système scolaire dont l’immigration ne fait que marquer les limites et les carences.

LA FRANCE HESITE

Les pouvoirs publics sous-estiment et dissimulent le véritable drame qui se joue dans nos écoles et nos collèges pour les enseignants comme pour des centaines de milliers d’élèves. Les enfants issus de l’immigration, qui en sont particulièrement victimes, en préparent un autre, celui d’une France qui aurait perdu son unité. Or la France hésite à se donner les moyens de créer une société à la fois fidèle à son passé et enrichie de l’apport de l’immigration. Ceci suppose une orientation politique claire : l’intégration, une définition de la nationalité fondée sur l’adhésion et la volonté et une maîtrise des flux migratoires. Ceci impose aussi un examen critique du fonctionnement des grandes fonctions du service public dont l’immigration souligne les carences plus qu’elle ne les crée.
L’éducation est en première ligne de ce réexamen, mais elle ne peut tout faire. L’intégration se concrétise, se parachève à l’école, mais est d’abord le résultat d’une organisation économique et sociale que seule une orientation politique claire, sanctionnée par le suffrage universel permettra. Le risque est grand que toute une population bien que scolarisée en France soit handicapée pour s’insérer dans la société et promise à l’économie informelle et à la révolte. Le risque est aussi de voir se développer un refus du pays légal et de ses valeurs. Les quartiers où aujourd’hui l’ensemble des services publics ont perdu pied et où l’école est en crise en est une démonstration dramatique.
Les antagonismes culturels, religieux, ethniques, à l’heure où cessent les oppressions idéologiques et militaires pourraient, si nous n’y prenons garde, faire apparaître en France des frontières intérieures. Or la nation française possède des vertus d’intégration qui sont son principe et son honneur. Mais il faut y croire, et le vouloir assez pour en convaincre tous.