L’esprit public et la politique française

L’ESPRIT PUBLIC ET LA POLITIQUE FRANCAISE

Nicolas Tenzer

La dislocation de la société française, sur le plan politique, social et culturel, est avérée. Déjà depuis longtemps, des signes étaient inquiétants : lassitude, abstentions, montée des votes de refus, désintéressement pour la vie publique, problèmes massifs propres aux sociétés indifférentes et individualistes, concrets, immédiats pour les exclus, pour les jeunes, pour tous ceux qui ressentent gravement et directement l’absence d’avenir. Aujourd’hui, la désocialisation apparaît telle qu’on ne voit pas ce qui pourrait inverser la tendance.
De quoi s’agit-il ? D’abord de la perte du sentiment qu’on vit dans une société commune et, au-delà, dans un monde commun qu’on peut espérer comprendre et aimer et où nous souhaiterions oeuvrer. La société devient de plus en plus obscure et terrifiante. L’individu est conduit à ne plus pouvoir la penser comme une et à faire l’effort nécessaire à toute intégration et à toute oeuvre. L’indifférence est le premier signe de la faillite sociale ; le refus du lien de société vient d’une peur panique de l’autre et la renforce. Il s’agit ensuite d’un phénomène qu’on ne fait encore qu’entrevoir et qui n’a pas encore atteint la dimension qu’il risque de revêtir prochainement : l’informalisation croissante de nos sociétés, c’est-à-dire le passage hors société de pans entiers de celles-ci. La part non maîtrisable de la vie en société fait un retour en force d’autant plus paradoxal que nous semblions avoir conjuré l’irrationalisme. A nouveau, nous sommes alertés sur la folie des peuples et, sur le plan philosophique, sur la part obscure, irrationnelle, absurde de l’individu que les démences de la deuxième guerre mondiale n’ont pas réussi à conjurer. Au-delà, la disparition des repères pose un des problèmes majeurs de notre société : quel est le cadre social de référence dans lequel les individus peuvent se reconnaître et qu’ils peuvent aspirer à construire ?
Présence de l’Etat – garant de l’ordre, mais aussi éducateur et bien sûr « providence » -, contrôle social, cohérence des références et des choix, étaient traditionnellement liés dans une synthèse républicaine qui a constitué la société moderne. Que peut signifier l’idée de communauté politique dans une société dont les références sont éclatées, qui ne peut et ne doit plus se construire autour de principes idéologiques ? Comment établir un lien de société et un sentiment d’appartenance par la discussion et non l’imposition d’une norme ? Telle est l’interrogation au coeur de la politique moderne.

PHYSIONOMIE D’UNE CRISE

Le mal-être français, devenu un thème médiatique, n’est plus une simple supputation d’intellectuels mais apparaît au grand jour : parler aujourd’hui de société insouciante, confiante dans sa recherche individualiste du bonheur est une plaisanterie de mauvais goût. Il devient difficile de nier l’effectivité du sentiment de crise : quels que soient son origine, sa récurrence voire sa réalité, elle produit des effets. Surtout, ce qu’il était possible de maîtriser par la pensée de l’angoisse individuelle à la détresse matérielle, de la crainte devant la brutalité de la masse au regard désabusé sur un monde enlaidi , est plus difficilement maîtrisable une fois entré dans la société de masse, qui se caractérise précisément par une difficulté de penser, de l’encadrer par le concept et la force de la raison. Ce qui est public peut certes avoir des vertus pédagogiques ; mais à partir du moment où il est déformé par les médias, simplifié, torturé, faussé, il n’aura plus la même portée et il peut sembler difficile, dans ces conditions, de lutter contre lui.
Qu’est-ce qui apparaît en effet ? Un piétinement ? Certes. Et plus encore une crainte que l’avenir, finalement, de nos enfants, de nos petits-enfants, ne soit plus aussi amène que celui que la génération de la guerre a pu construire pour ses enfants et ses petits-enfants à elle : la fin de la croissance révèle maintenant sa pleine mesure alors que les certitudes intellectuelles se sont effondrées. En même temps ce que serait une société conforme aux vœux des citoyens échappe à l’entendement, devient plus difficile à imaginer : notre faculté de conceptualisation s’érode avec notre capacité à vouloir alors même que représentation et volonté sont les conditions de la politique. Nous semblons nous enferrer et, par une compulsion maladive, les hommes politiques continuent dans leurs vaines querelles. Il n’est pas un jour où un article de l’un d’entre eux, d’un intellectuel, ou, comme on dit, d’un homme de la rue ne vienne dénoncer cet état de fait, affirmant que « cela » a assez duré, que « ce » n’est plus possible, qu’il faut un sursaut. Mais la prise sur les hommes politiques ne semble pas exister et ces derniers n’ont pas de prise sur la réalité. La peur tétanise les hommes politiques eux-mêmes. C’est de cette peur qu’est issue l’irresponsabilité de la classe politique devant les défis qui menacent la société française et, différemment, les autres sociétés occidentales. Pour les hommes politiques, la société est une boîte noire et ils n’arrivent pas à la maîtriser, à la comprendre, à déceler ses attentes, à mesurer ses craintes et à construire l’avenir qui lui sera réservé. Et ce d’autant que les contours traditionnels de la société qui la présentaient comme unie dans le cadre d’un Etat-nation se délitent. Une précision à ce propos : il est commun de souligner une spécificité de la société française, caractérisée par une attente unique à l’égard de la politique, les autres sociétés semblant plus facilement pouvoir s’en dispenser. Si elle accroît dans un premier temps le malaise, cette attente à l’égard de la politique permet à terme de conférer à la politique un rôle moteur dans le changement. A cet égard, les formes de « politisation négative », selon l’expression de Jean-Louis Missika – c’est-à-dire le refus de la politique classique se manifestant sur la scène politique (vote extrémiste, vert ou même abstentions) -, doivent nous alerter sur la nécessité ressentie par les Français d’un certain type d’investissement dans la politique à tout prix. Mais on peut aussi parier que les formes apolitiques de la politique ne pourront pas répondre durablement aux interrogations douloureuses que les Français se posent quant à leur avenir et que des réactions violentes succèderont aux protestations dangereuses certes pour la démocratie – Cf. la vraie nature d’un Le Pen – mais soft.
Crise dans la société donc. Mais non pas regret absurde d’un âge d’or. Nous ne déplorerons pas les démences de jadis, ni même le confort apparent des certitudes que paraissait apporter une ère idéologique. La libération des transcendances est un fait avec lequel nous devons vivre et, pour l’intelligence et pour la liberté de l’homme, c’est un fait heureux. Apparaît le scandale quand, pour la première fois capable d’autonomie, l’homme refuse de faire usage de sa raison et de choisir librement un monde qui lui permette de développer ses facultés d’intelligence et, finalement, de plaisir. Il est une tristesse de la société de consommation, aliénée par ce que Castoriadis appelait le « crétinisme post-moderne » contre lequel il convient de lutter politiquement. La politique est désormais possible, dans toute sa dimension émancipatrice ; il serait désespérant que nous n’en fassions pas le choix.

CRAINTES ET ANGOISSES

Il est mal porté aujourd’hui de dresser un constat pessimiste sur l’esprit public de la France : l’optimisme de l’autruche se porte mieux. Les craintes et les angoisses des Français sont en effet difficiles à mesurer. Ce n’est pas une enquête par le biais de sondages qui pourra en démontrer la véracité. Parce qu’il y a des questions qui ne se posent pas et des réponses qui ne s’expriment pas. Parce que, pour l’instant, elles ne sont pas formulées et ne peuvent pas se formuler. Pour une raison qui tient à la résistance du langage et à la voix blanche qui s’échappe de nous lorsque nous cherchons à dire l’indicible, cette peur ne parvient pas à se dire et, à partir du moment où elle n’arrive pas à sortir de l’individu, elle est refoulée et elle se manifeste toujours sous des formes violentes. Les passions privées, exclues du discours public, envahissent la sphère politique : parce que, dans la sphère privée, l’individu ne peut répondre à son angoisse culturelle, sociale, métaphysique, et que ces questions – qui appellent la construction d’un sens – ne se disent pas publiquement, les craintes qu’elles entraînent se manifestent de manière inexplicite et en dehors de tout propos politiquement articulé.
Certes, il est difficile de construire autre chose que des hypothèses méthodologiques. Ces craintes, pourtant, existent. Ce sont celles des exclus. Et pour les autres, qu’en est-il ? Le risque est de prendre la préoccupation et le souci de celui qui veut faire de la politique – et qui sont liés à un sentiment irrépressible d’inquiétude devant la situation de la société qui fait de la certitude de l’angoisse un des préalables de l’action – pour une réalité. Pourtant, croire à la satisfaction profonde des peuples, à la « joie » que retireraient les hommes des conditions de vie moderne n’est pas raisonnable. Il faudrait conduire une large enquête, détaillée, exemplaire, sur ces peurs refoulées – massives et croissantes.
Il faut sortir du cercle vicieux désespérant : s’il n’y a pas de peur, alors effectivement on ne peut rien faire – car les leviers d’action font défaut – ; s’il y a peur, elle peut demeurer, longuement, et devenir si absolue qu’on pourrait aussi ne jamais en sortir. Dans ce cas, celui qui voulait s’engager dans la politique n’a plus qu’à retourner à ses études, à l’art, à la rêverie, à la paresse, au repos, suivant le tempérament de chacun. Mais son calme et sa joie seront de courte durée : quelle illusion que de penser qu’on peut préserver son petit monde quand les passions se déchaînent à l’extérieur de sa maison ! Quand bien même, il n’existerait qu’un pour cent de chances de réussite, on ne peut prendre le risque de récuser la politique.
Ces craintes s’expriment par la multitude de refus qui caractérise des couches entières de la société moderne, la recherche de tranquillisants, l’enfermement pour une grande partie des citoyens dans un travail dont souvent les buts échappent, le refus de se poser la question des finalités, la question du sens que chacun doit conférer à son existence – et qu’il ne parvient pas à imaginer. La difficulté pour nombre d’individus de construire un projet individuel est lié à la difficulté d’inscrire sa vie dans une dimension collective. La politique doit partir des objectifs et non des principes, définir un avenir et non pas faire des élucubrations sur une loi révélée. Cela ne signifie pas que la question du sens ne se pose plus. Mais, individuellement et collectivement, le sens s’élabore désormais dans la liberté – celle-ci fût-elle ancrée dans une histoire et dans une société. Pour refaire de la politique, il faut renverser l’ordre du discours et concevoir la fin – c’est-à-dire qu’il faut construire et non déduire – au lieu de s’enferrer dans la poursuite d’une inatteignable origine.
On en arrive même à une situation tragique dans laquelle l’individu n’a d’autre possibilité que de vivre dans un groupe où il s’enferme, alors même que cette communauté limitée est incapable d’apporter une solution à son angoisse. Il ne trouve pas de sens et refuse de s’en donner un. L’exemple de la télévision est, lui aussi, terrible : la majorité des Français détestent leur télévision mais ils la regardent et ne peuvent – c’est un des résultats de l’éducation française – concevoir autre chose ; et s’ils avaient les moyens d’agir, que feraient-ils ?

LA FIN DES PRINCIPES

Le cadre normatif dans lequel et grâce auquel nous pourrions penser le sens, n’existe plus : la communauté préexiste souvent dans les faits – les nations ont encore de beaux jours devant elles – mais elle ne peut plus se penser à l’aide d’un modèle identitaire simple. Le cadre de référence comme le cadre de vie doivent être complètement reconstruits. C’est un phénomène spécifique à nos sociétés qui produit des effets sur le corps social mais qui n’est pas encore explicite dans les débats. Ce qui est nouveau est le sentiment diffus qu’il est vain de rechercher des fondements, non point parce que nous ne pouvons pas les faire nôtres dans notre vie personnelle – nous avons souvent notre morale privée voire notre religion privée – mais parce qu’ils ne pourront jamais valoir pour tous. Or un des problèmes de la démocratie de masse est précisément que l’impression générale inavouée précède la venue à la conscience et l’explicitation.
Chacun se met ainsi à construire ou à reconstruire des schémas théoriques d’explication ou des modèles pour définir des buts. Mais cette recherche n’est que la poursuite isolée des valeurs de groupes particuliers qui voudront les faire prévaloir par la conviction voire le prosélytisme mais la recherche qu’ils annoncent d’une improbable universalité n’est qu’un artifice rhétorique : il n’y a plus d’universalité dans les idées ; il n’y en a pas encore – pour autant que cela soit possible – dans les faits. Si les idéologies comme système sont bien mortes en Occident, il reste des rémanences idéologiques fortes qui parasitent la délibération politique sur les objectifs. Le projet catholiquement – affirmé désespérément en matière de techniques bio-médicales -, le projet socialiste – dont les bribes les plus anti-Lumières abîment la question scolaire – ou le projet libéral – de délégitimation de l’Etat – présentent des idées, mais sans que le terrain d’entente politique puisse être construit entre eux. Mais comme la vie politique vit d’un accord minimum nécessaire, le débat public se réduit à tout ce qui est extérieur à la discussion sur un projet de société.
La raison de cet état de fait est simple : ces différents groupes sont à la recherche de présupposés théoriques dont devraient être déduites des finalités alors qu’il est vain de rechercher des idées premières – de même que, depuis Kant, on sait qu’il est illusoire de vouloir trouver une cause première à l’existence du monde. L’illusion philosophique – on pourrait encore fonder la politique sur quelque chose d’extérieur à elle et d’universalisable , qui aboutit à une incapacité politique, a des conséquences sur l’opinion qui croit confusément qu’elle a encore quelque chose à attendre des idées. Elle n’a pas encore intégré le changement idéologique majeur qui s’est produit : les idées ne mènent plus le monde ; c’est la vision concrète du monde souhaitable, seule, qui peut permettre de définir des buts.
Le fait que, pour simplifier, la question « philosophique » ne puisse plus être une question réservée à l’intellectuel, au commentateur de l’actualité ou au spécialiste de la métaphysique et que, sous une forme vulgarisée, l’évolution des idées philosophiques produise des effets sur tous, a radicalement changé la nature de la politique. A partir du moment où la question de la production libre du sens, réservée à Dieu, au roi ou à ses truchements sur terre et dans le peuple, concerne chacun à la fois par structure – la communication généralisée est la réalité de maintenant – et par nature – en raison de l’autonomie du sujet -, où chacun souffre de l’absence de solution qui lui est apportée, la démocratie acquiert un sens différent. Et cela modifie également la manière dont nous devons faire de la politique aujourd’hui.
Il était relativement facile d’entretenir ces interrogations dans les cercles limités de jadis – le conformisme idéologique de l’Eglise au Moyen-Age n’a pas empêché des joutes théologiques d’une rare richesse dont est sortie la pensée moderne – et, encore actuellement, ces débats exacerbent les divisions, les passions et les conflits entre les intellectuels. Mais comment « faire passer » ces questions, les plus complexes qui soient, qui produisent indirectement des effets dans une société de masse sans simplifier les données et le message ? Tel est le problème central de la fin du XXème siècle. C’est à la fois un défi pour l’intelligence et pour la politique. Mais c’est également l’aboutissement, car il n’en est point d’autre, de la démocratie. C’est finalement avec un siècle de retard que les idées éducatives et illuminatrices de Jules Ferry et des fondateurs de l’école républicaine trouvent leur point d’application, et c’est précisément maintenant que cette école universelle ne remplit plus sa mission démocratique de formation politique, voire que l’idée qu’elle avait de cette mission se trouve la plus contestée.
L’autre possibilité est de se passer de la question de notre devenir collectif et de penser qu’on peut gérer la société, empêcher les conflits, freiner les débordements de haine, les peurs et que, finalement, le gouvernement de quelques-uns aurait la capacité d’éviter le pire. Il s’agit d’une conception erronée : nous l’avons dit, la digue cédera et les passions les plus folles risqueront de triompher.

L’IMPUISSANCE POLITIQUE

Pour le politique la société est une boîte noire. Le corps du peuple, la société, sont des inconnues. Certes, nombreux sont les politiques qui recourent aux artifices de la démagogie. Mais ils se rendent compte que cette démagogie n’aboutit qu’à l’impuissance, à une incapacité à placer le débat sur le bon terrain et, finalement, même la démagogie, en termes électoraux, échoue. Comme il n’y a pas d’autre solution et comme la classe politique est usée, comme ceux qui détiennent le devant de la scène sont ceux, soit qui ont vécu sur des schémas idéologiques dépassés, soit qui ont sombré dans l’illusion d’une fin de tout projet, rien ne se dit de convaincant en matière politique. L’opposition nouvelle se construit entre ceux qui pensent qu’un pouvoir fort pourra assurer le développement harmonieux des sociétés et résoudre, en plus, les conflits internationaux et ceux pour lesquels une négociation permanente pourra être le succédané d’un projet de société. La politique ne change pas car, dans un cas, tout repose sur l’illusion démiurgique du politique qui peut se passer de « travailler » la société, dans l’autre, sur l’illusion démocratique que la seule existence d’un système d’apparence participative conduit à se dispenser de l’action.
Ce qui manque à la classe politique, c’est de susciter la capacité d’interrogation, la possibilité de délibération sans lesquelles il n’y a pas de faculté de faire entendre le moindre message. Les débats tronqués sur l’audiovisuel, la politique étrangère et le rôle de l’administration en fournissent quotidiennement des exemples. La délibération est la base de la démocratie. Il n’y a pas de délibération sans corps intermédiaires forts. Pour l’instant, la solution n’a pas été apportée, non seulement parce que les relais intermédiaires traditionnels – les syndicats, les partis – ont subi une diminutio capitis, mais aussi parce que la société civile qu’on présente comme la société de l’avenir n’existe pas. C’est pour l’instant une société éclatée. Or, les citoyens atomisés ne vont pas venir sur l’espace public délibérer comme ils vont au marché. Il leur faut des relais qui suscitent cette prise de conscience de la globalité du politique et qui ne contrarient pas, par la mise en avant des particularités de chacun, le sentiment qu’existe un espace commun. De ce point de vue, la décentralisation n’a pas su intéresser les citoyens, ce qui n’est pas étonnant. Mais surtout elle a délégitimé l’idée de projet d’ensemble pour la société. Présenter la décentralisation comme l’accompagnement naturel de la construction européenne fait partie de ces idées reçues et, pour tout dire, assez stupides qu’il faut dénoncer. En se focalisant sur une dynamique institutionnelle indépendante des fins, les débats sur l’Europe et sur la décentralisation ont occulté la question de ce à quoi ressemblerait concrètement la société de demain.
C’est pour remettre le débat politique sur ses pieds que l’Europe et l’éducation sont les deux questions décisives qu’en France la politique doit régler. L’Europe, car se trouve posée la question de l’unité politique dans laquelle les décisions devront être prises ; l’éducation, car le drame éducatif qui se prépare peut conduire, de manière peut-être irréversible, à compromettre les conditions de réalisation de la démocratie telle que nous la souhaitons.

L’EUROPE : QUEL DEPASSEMENT ?

L’Europe oscille continuellement entre l’incantation et l’irréalité. L’incantation, ce sont les propos selon lesquels il faut faire une Europe politique, pour conjurer le fait que les rivalités entre les peuples semblent plus fortes que la raison politique et que les instruments pour construire cette Europe manquent. L’irréalité, c’est de construire une Europe loin des citoyens, qui ne leur parle pas, et surtout qui ne soit porteuse d’aucun projet de société. Il est absurde d’être pour ou contre l’Europe dans l’absolu. L’Europe n’est pas le produit d’un idéalisme un peu court, mais un projet dont il faut débattre. L’Europe n’est pas nécessairement la solution à tous nos maux. A force d’insister sur une Europe abstraite, on se condamne à ne pas expliquer les conditions internes de réalisation et donc de réussite du projet européen.
Il faut tracer un parallèle entre l’incapacité à définir sur le plan national un projet d’éducation et de culture et l’impuissance des hommes politiques à expliciter ce que doit être la finalité de l’Europe. Parce qu’on a éliminé sur le plan politique national la question du projet commun, et qu’on considère que chacun, individuellement, a la capacité de définir son propre projet, la question de l’appartenance, du but de la construction de l’Europe, ne s’exprime plus. On dit que l’Europe peut offrir aux citoyens une occasion de dépassement des préjugés nationaux – des protections stérilisantes et des castes. Certes, mais toute protection n’est pas absurde si elle permet durablement de mieux vivre et on ne peut radicalement changer le système d’organisation de la société nationale au profit d’un système totalement nouveau. Mais présentée sous cette forme simple, de dynamisation des structures existantes, il est fort à parier que l’Europe échouera. Ce qu’il faut au contraire, c’est montrer comment l’Europe peut être un moyen de définir ce sens et que, si nous n’arrivons pas à construire l’Europe, les principes dont la France est porteuse n’arriveront pas à prévaloir sur la scène internationale.
Mais l’Europe ne saurait constituer une fuite, c’est-à-dire qu’elle ne doit pas être un palliatif à l’absence de définition nationale de principes d’organisation. Ne disons pas par exemple de manière générale que l’éducation et l’audiovisuel seront des problèmes européens. Si, sur le plan national, nous sommes incapables de définir ce que doivent être les buts de l’éducation et d’une politique audiovisuelle, par quel miracle serions-nous mieux armés pour le faire en Europe ? La politisation du débat sur l’Europe peut être un moyen de renforcer la politisation du débat national. Mais, pour l’instant, la dépolitisation de l’Europe tend à renforcer la dépolitisation nationale.
Il ne faudrait pas que l’affaiblissement de la souveraineté nationale qui a fait la République apparaisse comme le résultat de tendances que personne n’a essayé de maîtriser. Certes, la souveraineté est un concept historiquement daté, qui a servi à un moment donné de notre histoire ; ce n’est pas une essence intangible. La question toujours actuelle, qui a présidé à la naissance des Etats, est de savoir dans quel cadre de référence nous voulons constituer un espace politique et à quel niveau l’exercice d’un pouvoir a un sens et une efficacité. La séparation entre le cadre politique et le cadre culturel n’est guère tenable. On ne peut s’épargner la recherche d’un espace de reconnaissance qui soit aussi un espace structuré politiquement. Suivant les circonstances, cela peut être la nation mais aussi tout autre cadre.
La politique est d’abord un pragmatisme orienté vers une fin. Les protagonistes du débat sur l’Europe l’oublient souvent qui considèrent l’Europe comme une idée avant d’y voir un moyen. Cet excès d’idéalisme dans le discours masque un tragique pessimisme dans les faits. C’est parce qu’on a posé l’Europe comme une idée – sauf peut-être du temps des pères fondateurs où la construction de l’Europe avait pour but d’éviter de futures guerres sur le sol européen – qu’on n’a plus songé à montrer à quoi servait l’Europe.
Comment formuler la question pour un pays comme la France ? Quelles sont les conditions pour que, dans cinquante ans, la France soit un pays prospère, vivant en sécurité dans ses frontières, connaissant une éducation de qualité et une vie culturelle riche et témoignant de son esprit de liberté ? La France seule peut-elle parvenir à ces objectifs simples ? Cela est peu vraisemblable comme est peu convaincante l’affirmation selon laquelle l’Europe telle qu’elle se construit pourra y conduire. Nous ne voulons – pas davantage que les autres nations européennes – céder la moindre parcelle d’indépendance parce qu’on ne sait pas pourquoi nous le ferions. C’est aussi pour réussir la construction de l’Europe que le recentrage du débat politique national est nécessaire.
De manière schématique, la démocratie sociale sur laquelle est fondé le consensus national suppose l’existence de l’Europe. La persistance d’une certaine forme d’Etat-providence suppose l’existence d’un marché européen en grande partie protégé et partiellement auto-suffisant : sans l’Europe, nous serions condamnés à concurrencer les Japonais voire les nouveaux pays industrialisés asiatiques avec leurs armes et non avec les nôtres, ce qui entraînerait une rupture totale dans nos modes de vie. La question est donc de savoir si l’Europe apporte à la France et à ses habitants le plus d’avantages en termes de richesse, de protection sociale, de sécurité, de mode de vie.
On avance parfois à l’encontre de l’Europe trois arguments : le caractère indépassable de l’Etat-nation, la dépolitisation qu’elle induirait et le fait qu’elle ne permettrait pas une décentralisation suffisante des décisions pour s’adapter aux spécificités locales. Ces arguments peuvent être recevables dans un contexte politique donné ; ils ne le sont pas de manière générale et absolue, indépendamment de politiques précises. Sur les premier et deuxième points, l’Europe se fera dans la clarté des choix – car ce n’est qu’ainsi qu’on n’aura pas une Europe dépolitisée. Il n’y en as que deux qui soient raisonnables : soit l’Europe devient à son tour une forme d’Etat-nation, soit elle préserve l’existence d’Etats forts et qui coopèrent autant qu’il est possible. Sur la troisième objection, il serait de mauvaise politique d’assimiler l’Europe à un espace d’ultra-réglementation, qui aurait pour vocation de régenter dans le détail la vie des individus qui la composent. La politique consiste à opérer le partage entre l’essentiel (la communauté d’objectifs) – qui devra en grande partie devenir européen – et l’accessoire – qui relève non tant des Etats que du local. Or actuellement l’Europe d’un côté et la décentralisation de l’autre tendent à européaniser l’accessoire et à décentraliser l’essentiel : l’Europe peut être en même temps celle des technocrates et des tribus.

L’ECOLE, ENCORE

La question de la finalité de l’éducation est la grande absente du débat sur l’école. Elle commande pourtant tout le reste. La « dépolitisation » du débat public explique cet état de fait. En effet, on ne peut séparer les objectifs en termes d’éducation de ceux qui valent en général, en particulier en matière audiovisuelle et culturelle. En refusant d’engager ce débat, les politiques font des polémiques sur l’éducation une querelle tronquée. Répondre à la question : « Quelle éducation voulons-nous ? », c’est construire un projet de société.
La langue de bois éducative conduit à sous-estimer le plus souvent les difficultés et les drames : l’illettrisme, les capacités – notamment d’expression – et les connaissances indigentes – notamment en histoire, en littérature et en philosophie – des élèves des collèges et lycées et des étudiants des universités voire des grandes écoles. Des exclusions lourdes aux insuffisances de la formation des élites, c’est le même enjeu qu’on retrouve partout – avec certes des risques et une gravité non comparables. Pour ne pas répondre à la question des finalités, les gestionnaires de l’éducation nationale ont cassé petit à petit tous les instruments de mesure.
Les finalités du système éducatif sont au nombre de trois :
– le développement libre de la personne, de son intelligence, de sa sensibilité, de sa capacité de jugement – au sens propre de son autonomie ;
– la reconnaissance de l’individu dans les principes d’organisation et de fonctionnement de la société, sa capacité de socialisation et l’appropriation par lui des traits essentiels de la mémoire collective ;
– la capacité du citoyen d’exercer un emploi correspondant à ses facultés et aux besoins de la société et d’évoluer pendant sa vie professionnelle.
Ces objectifs ne sont pas atteints pour tous, voire le sont pour une minorité mais surtout ils ne sont pas perçus clairement par les pouvoirs publics ni exprimés par le politique. Il existe aussi une focalisation sur le troisième objectif au détriment des deux premiers qui aboutit à un discours souvent mythique et simplificateur sur les vertus de l’apprentissage ou de la formation précoce en entreprise. La formation professionnelle ne remplacera jamais la formation générale, ni la soi-disant culture technique la culture littéraire : ce n’est pas parce qu’on retire tôt un jeune qui ne supporte pas l’école de la filière générale, qu’on le place devant une machine plutôt que derrière un pupitre qu’il faut considérer avec mépris qu’il est à tout jamais perdu pour une formation générale et qu’il est trop idiot pour la suivre. Il existe des principes non transgressables dans la formation du citoyen. Elles doivent prévaloir quel que soit le niveau de formation du jeune. On ne peut accepter que certains citoyens n’aient pas cette formation générale de base, sauf à encourir des risques politiques, sociaux, culturels et économiques graves. Les moyens peuvent être différents mais les objectifs sont uniques : on ne peut faire l’impasse sur la capacité de lecture et d’écriture et un minimum de connaissances civiques des jeunes de Vaulx-en-Velin.
La connaissance de ces objectifs permet en même temps l’autonomie dans la mesure où elle guide chaque acteur (enseignant, chef d’établissement, administrateur) de manière qualitative, lui permet de chercher la meilleure voie pour atteindre les objectifs au lieu de le démobiliser par des objectifs quantitatifs qui ne sont pas pertinents en termes de contenus de formation (les 80% au niveau du baccalauréat par exemple).
Il faut gérer la massification de l’enseignement et l’hétérogénéité de la population scolaire. L’enseignement actuel ne peut être autre chose qu’un enseignement de nombre. Pour autant, la politique actuelle tend à gérer absurdement cette hétérogénéité : en tirant l’enseignement secondaire vers l’enseignement primaire, il ne permet pas aux élèves les plus défavorisés de rattraper leurs handicaps et aux meilleurs d’avoir la formation d’excellence qu’ils devraient recevoir dans leur intérêt et celui de la nation : la pauvreté culturelle de l’enseignement de bien des grandes écoles françaises est une réalité trop méconnue. L’enseignement de masse doit s’accompagner, quant au moyens mais non quant aux fins, de la fin du modèle unique. L’extrême dispersion des élèves de qualité et de milieux différents dans les classes est inefficace pour chacun ; l’homogénéité la meilleure possible des classes est indispensable. On est actuellement dans l’entre-deux : le courage politique, c’est de décider dans la transparence.
La différenciation précoce du système permettra à tous les élèves d’aller le plus loin possible – par un suivi particulier, des objectifs clairement affichés et des passerelles à tous les stades – y compris jusque vers les formations d’excellence du plus haut niveau. Il y a là un effort de conviction à faire : l’égalité fonctionne de manière très forte dans l’imaginaire social et contrarie l’égalité réelle des chances. La nécessaire différenciation pose la question de la décentralisation du système : elle n’est acceptable que si les principes sont clairement affirmés ; sinon elle est ségrégative, injuste et pourrait compromettre l’unité du pays.
On ne peut pour autant se contenter d’affirmer brutalement les valeurs républicaines. Que peuvent-elles être lorsque les crises sociale, politique, culturelle, économique font qu’un nombre de gens ne s’y reconnaissent plus ? Cela signifie qu’il faut construire un projet qui puisse être intériorisé par les consciences mais en même temps résoudre la crise générale de civilisation que nous connaissons. La politique éducative ne peut être que globale. C’est pour cela qu’une bonne politique éducative comporte des ramifications en matière culturelle, audiovisuelle et sociale. L’éducation ne se fera pas contre le milieu : elle se réalisera aussi en dehors de l’école ou elle échouera.

CHANGEMENT PAR LE HAUT ET EVOLUTION PAR LE BAS

La réflexion actuelle doit naturellement porter sur les leviers par lesquels l’action politique de transformation de la société et d’enrayement de ses tendances les plus néfastes est possible. Sur ce point, la réflexion des intellectuels et des politiques est insuffisamment avancée. Deux préalables doivent être décrits : le premier est relatif à la contradiction apparente entre le rôle de l’élite et le caractère démocratique de toute réforme de la société. Il ne saurait y avoir de séparation durable entre les couches dirigeantes et la population sauf à prendre le risque que ne s’exacerbe dans la nation une discordance entre les deux qui peut devenir révolutionnaire. Sauf aussi à ce que toute capacité sociale de penser la transformation de la société disparaisse capacité qui fut toujours assurée par une classe limitée de décideurs. Le deuxième préalable concerne la spécificité de la politique moderne qui se résout finalement en un rapport entre la forme et le fond : la forme est imposée – le refus d’une transcendance et la délibération sans limite – ; le fond ne peut l’être totalement – théoriquement tout est possible, mais tout contenu politique ne permet pas de répondre aux défis que suscite la disparition des transcendances. Telle est la politique : une forme destinée à convaincre du caractère seul compatible avec sa perpétuation d’un certain type d’objectif.
Nous avons là les ingrédients pour une double révolution : d’une politique qui ne peut plus être la chose d’une élite et qui, de ce fait, impose une transformation radicale de l’esprit de la société, sauf à encourir le risque du pire ; d’une philosophie politique qui est auto-référente et dont la seule arme est de montrer que, dans les faits, elle est meilleure que toute autre solution.
Il faut certes se garder de croire que notre situation est absolument nouvelle et surtout qu’on aurait à déplorer un âge d’or de la politique. Il reste que notre situation est spécifique par une capacité d’engendrer l’irréversible, d’autant plus forte que les phénomènes de masse modifient les leviers de transformation de la société. La croyance en un retour à un autoritarisme salvateur est aussi nuisible que le mythe d’une autorégulation vertueuse. La création des conditions d’une démocratie fondée sur des citoyens autonomes n’est pas un objectif dicté par on ne sait quelle théorie des droits de l’homme ; c’est une contrainte majeure si nous souhaitons que, demain, nos sociétés restent tout simplement vivables.