Editorial (1)

EDITORIAL

Nicolas Tenzer

LE CHOIX DE LA POLITIQUE

Certains y voient une allusion à une oeuvre majeure de la philosophie, d’autres à des festivités républicaines, d’autres encore l’évocation d’un échange convivial et chaleureux. Il serait bien immodeste de se référer à l’œuvre du philosophe, mais s’il fallait le faire ce serait plus au Platon du Banquet qu’à celui de la République que nous penserions. C’est à l’image qui symbolise la vie de la cité que Le Banquet doit son titre.
Le Banquet, c’est-à-dire la réunion des hommes autour d’une table, appelle une délibération. Il est, par là, ce qui nous rassemble spontanément – le lieu en fait où la communauté, l’espace public respectent l’individu privé. Dans cette revue, il s’agira de politique, avec ce que la politique – telle qu’on peut la souhaiter – comporte d’échange, de communication et de compréhension amicale. La politique s’oppose tant à l’individualisme asocial qu’à la prétention de glorifier de manière naïve et inefficace le collectif. C’est une tâche qui suppose le développement concomitant des talents privés et de la communauté des hommes constitués en société, de l’un par le truchement de l’autre, de l’un avec l’autre.
A contrario, si crise du politique il y a, c’est parce que le lien social se défait et que ce qui nous menace est une perte de la communauté politique. La perte de confiance dans la politique est paradoxale car le besoin de politique est plus grand que jamais. Dans ce tohu-bohu des idées vagues et interchangeables, dans ce bruit incessant des médias qui aplatissent le langage et le digèrent, la progression de l’extrême droite, facilitée par la complaisance de la gauche et la maladresse de la droite, appelle naturellement une réaffirmation des règles démocratiques. Mais qu’est-ce à dire au juste ? Nous refusons de nous joindre, banderoles en tête, à la protestation pieuse ; les exhortations à la raison ne nous paraissent pas davantage raisonnables – et ce d’autant que nous savons que, si par malheur, le pouvoir échappait au contrôle démocratique, il ne s’agirait pas de sauver les libertés par des mots mais par les armes.
Notre conviction est précisément que les principes et les doctrines ne peuvent plus être d’aucun secours. Nous appelons à ce que cesse ce discours vertueux sur les principes, les bons sentiments, les valeurs, la morale, les droits de l’homme. Maintenant, on attend de la politique qu’elle passe avec succès l’épreuve des faits. Les idées ne mènent pas le monde ; c’est une représentation de l’histoire souhaitable qui doit diriger l’action : enfin, la politique est possible. Les idéologies sont mortes, on ne va pas pour le plaisir réinventer de nouveaux systèmes d’idées. La tentation est grande de trouver refuge dans l’approche minimaliste d’une politique gestionnaire. Attitude également intenable et dont on observe les effets aujourd’hui : à ne pas gouverner, à ne pas rassembler la société, à ne pas susciter de débat sur les choix que la société doit faire, on ouvre la porte aux vociférations populistes et aux désespoirs multiples qui assaillent la démocratie française.
La politique est à réinventer, ni idéologique, ni gestionnaire ; nous proposons de l’appeler politique des objectifs ou politique des projets. Appuyée sur l’analyse des faits, le débat – et notre but est d’y contribuer – a pour fonction de mettre au jour les choix par lesquels la société élabore un projet pour elle-même. Nous ne prétendons pas pour autant que nous n’avons pour ce faire aucune préférence : il doit être clair que notre conception est issue d’une certaine idée de la raison, de la liberté de l’esprit et du jugement hors desquels il n’est point de démocratie, car pas de délibération possible. Celle-ci ne procède pas d’a priori ; elle est la méthode qui permet d’aboutir au choix par chacun du monde de demain qu’il souhaite. Cette méthode, qui emporte évidemment le fond, est notre choix ; nous l’affirmons ; ce n’est pas une vérité. Et une fois que nous l’avons affirmé, il reste encore à l’inscrire dans la réalité, ce qui suppose une rupture radicale avec la politique menée jusqu’à présent en matière d’éducation, d’environnement, de défense, de relations avec les pays du Sud, de construction européenne.

Le Centre d’étude et de réflexion pour l’action politique (C.E.R.A.P.), association éditrice du Banquet, se donne pour mission de contribuer à la construction d’un tel projet. En cinq années d’existence, les commissions de travail ou les membres eux-mêmes ont publié plus de quarante articles et six essais. Le Banquet répond au besoin de saisir à intervalles réguliers un débat – entre membres de l’association ou avec des intervenants extérieurs – qui ne prétend pas apporter des réponses définitives.
Mais pour qui roulent-ils ? A quelle puissance ont-ils prêté allégeance ? Autant de questions légitimes pour qui ouvre Le Banquet. Autant de réponses simples à fournir. Le C.E.R.A.P. est une organisation indépendante, idéologiquement et financièrement. Plus concrètement, ses membres, de sensibilités diverses à l’exclusion des tendances théocratiques, racistes ou historicistes, sont réunis par la conviction que si une révolution radicale dans la manière de faire la politique ne se produit pas, nos sociétés évolueront vers de plus en plus de désorganisation et que, finalement, le monde que connaîtront demain nos descendants sera de moins en moins vivable.

L’édition 1992 de notre revue ne fait qu’amorcer ce débat à travers des thèmes tels que l’immigration, l’Europe, l’environnement, l’Etat et la justice. Notre ambition est qu’au bout de trois ou quatre ans se dessine, à travers ces contributions diverses, un projet cohérent, qui soit susceptible de répondre concrètement à l’urgence de refaire la société française.
Qu’est-ce qui est en jeu désormais ? Nous vivons à la fin d’un cycle – de construction des Etats, d’unification du monde, d’exploration de la conscience des hommes. A nous de faire que, de l’histoire occidentale qui en a porté l’exigence, ce ne soit pas la fin tout court. Lorsqu’une partie du patrimoine de l’humanité, qu’il soit intellectuel, artistique ou naturel, disparaît, lorsque des phénomènes d’oubli et de perte des moyens de la pensée se développent, les sociétés perdant toute prise sur leur devenir. A force de sous-estimer les dangers de notre époque, par facilité ou irénisme, nous prenons le risque d’occulter ce qui fait son irréductible spécificité : celle d’être devenue capable de destructions à la fois radicales et définitives.