Editorial – Internationales

EDITORIAL

INTERNATIONALES

Nicolas Tenzer

Avant de présenter rapidement les trois articles internationaux qui composent ce numéro, je souhaite signaler à nos lecteurs que ceux-ci constituent une forme d’introduction à un projet beaucoup plus vaste. Il verra le début de sa concrétisation dans un numéro exceptionnel de mai, qui portera sur la manière dont le monde est pensé, analysé, décrit et prédit par des praticiens, des universitaires et des intellectuels du monde entier.
En effet, ce numéro qui, une fois de plus, paraît avec un retard dont nous prions nos lecteurs de bien vouloir nous excuser, est le premier d’une série de trois qui paraîtront dans l’année (au lieu de deux ou trop souvent d’un). Celui de la fin du printemps 2011 comprendra le texte d’entretiens avec une série de personnalités de haut niveau des think tanks qu’abrite Washington. Celui que nous a accordé Uri Dadush le seul de ces entretiens que nous ayons réalisé en français – paraît d’ailleurs dès ce numéro-ci. Celui de l’automne poursuivra ce projet, à Washington, peut-être, capitale de la pensée internationale – quel que soit le jugement qu’on porte sur cette domination, elle est incontestable , mais certainement aussi ailleurs. Le Banquet ne négligera jamais les questions internes à notre pays, qu’elles soient politiques, économiques ou sociales, pas plus que la pensée philosophique – ce numéro aussi en témoigne. Mais la conviction qui nous anime est que, en tout état de cause, l’un des besoins les plus essentiels pour la France aujourd’hui est de connaître cette pensée, venue d’ailleurs, d’un monde de plus en plus commun.

L’article d’Anne Deysine a trait à un sujet aussi crucial que sensible : la sous-traitance militaire au secteur privé. Cette question a donné naissance à un débat riche et souvent tumultueux aux États-Unis, émaillé de différents scandales. Elle a toutefois une portée beaucoup plus générale, à la fois en termes géographiques et de secteurs concernés. Elle pose directement, au-delà des phénomènes graves de conflits d’intérêts, de corruption et de responsabilité, la question du fonctionnement de la démocratie, des poids et des contrepoids, des libertés civiles et politiques et de l’égalité devant la loi telle que la justice peut et doit l’assurer. L’article passionnant d’Anne Deysine, très précisément documenté et qui contient des informations de première main, soulève par là-même le problème central de la démocratie américaine. Au-delà des dérives de l’ère Bush-Cheney, on mesure toute la difficulté pour un gouvernement attaché aux valeurs fondamentales de l’Amérique de mettre un terme aux pratiques les plus détestables, malgré quelques timides progrès. Or, que signifie une démocratie où le pouvoir paraît partiellement impuissant ?
Ce sont les perspectives de la crise internationale que décrit Uri Dadush dans l’entretien qu’il nous a accordé à Washington. Les trois éléments de crise qu’il discerne une crise européenne persistante, même si elle ne signifie pas la mort annoncée de l’euro, une crise nouvelle de croissance dans les pays émergents et en développement, une crise liée au chômage aux États-Unis dont on a trop tendance à sous-estimer l’ampleur et les conséquences générales sur l’économie américaine, sans parler bien sûr de sa politique, doivent être conçus de manière conjointe. Le contexte nouveau est celui aussi d’une plus grande fragilité du monde qui est sans doute aujourd’hui même incapable d’absorber les chocs. Ces crises à répétition accroîtront encore sa vulnérabilité et celle de populations plus nombreuses dont la réaction sera imprévisible. Elle créera aussi de multiples fractures nouvelles et des divisions dont il est encore malaisé de prévoir les conséquences à moyen terme.
L’article que nous propose Emmanuel Auber constitue un plaidoyer argumenté et clair en faveur de l’adhésion de la Turquie à l’Europe. Il s’agit là d’une position dictée non par la passion, pas essentiellement par un argument géographique – même si celui-ci a évidemment des conséquences géopolitiques , pas même d’abord par le respect de la parole donnée – même si celle-ci ne saurait être écartée d’un revers de la main , mais d’abord et en premier lieu par l’intérêt même de l’Europe. Tant sur le plan économique que géopolitique, celle-ci a besoin de la Turquie. Mais peut-être est-il déjà un peu tard. On sait que désormais, majoritairement, l’opinion turque, déçue par les atermoiements et les promesses trahies, ne regarde plus l’adhésion à l’Europe comme un objectif fondamental ni même comme une perspective souhaitable. Elle estime qu’elle peut se passer de l’Europe – plus aisément sans doute que le contraire. Renverser cette tendance, en admettant que cela soit possible, et trouver les voies d’une adhésion pleine et entière de la Turquie à l’Europe, tout en restant vigilant sur les risques aussi et ferme sur les conditions, est probablement la politique future dont il faudra convaincre gouvernants et opinions.

NT