Les trois crises qui viennent

Les trois crises qui viennent

Entretien avec Uri Dadush

Les trois composantes d’une crise

Le Banquet : Commençons par examiner les différents volets de la crise internationale aujourd’hui : la crise des monnaies qui va bien au-delà de la crise actuelle de l’euro et qui apparaît largement comme une crise des taux de change, la crise du commerce extérieur avec des déséquilibres majeurs des balances commerciales et des comptes extérieurs dont on voit mal comment ils vont se résorber à court terme, malgré certaines propositions peu réalistes, comme celle de Timothy Geithner émise avant le G20 de Séoul en novembre 2010, et bien sûr la crise économique en elle-même, avec des taux de chômage élevés dans de nombreux pays occidentaux et une croissance souvent faible, malgré des différences importantes. Quelle est votre analyse de la situation aujourd’hui et comment évaluez-vous les risques que porte cette crise dans les trois à cinq prochaines années ?

Uri Dadush : Aujourd’hui, les perspectives pour l’économie mondiale sont assez bonnes. Nous assistons à une reprise solide dans de nombreux pays, mais il existe des points de faiblesse importants qui comportent des risques – et là je mettrais l’accent sur trois sortes de facteurs. D’abord, la crise européenne, qui est de loin le risque majeur pour la reprise mondiale ; ensuite, le chômage aux États-Unis dans un pays qui le supporte très mal, car il n’y est pas habitué et ne dispose pas des filets de sauvetage nécessaires ; le troisième élément de risque réside paradoxalement dans le succès des pays émergents dans un contexte où il existe d’importantes liquidités internationales et des taux d’intérêt très bas. L’afflux des capitaux vers ces pays crée aujourd’hui des déséquilibres qui pourront aboutir à une nouvelle crise très différente de celle qu’on vient de vivre, car elle touchera d’abord les pays en développement, avec des phénomènes de contagion massifs liés à leur importance croissante.

La zone euro, zone de dépression ?

Le Banquet : Nous pourrions développer ces trois points. Vous venez de dire que la crise de l’euro était le risque le plus important. Voulez-vous dire par là que vous redoutez un éclatement de la zone euro ou bien voyez-vous surtout l’effondrement progressif d’une série d’États dont la situation des finances publiques sera de plus en plus désastreuse (Italie et Espagne par exemple après la Grèce et l’Irlande), le tout impliquant des plans de sauvetage de plus en plus massifs pour soutenir l’euro, jusqu’au moment où le système ne pourra plus répondre ? Sur les trois ans à venir, quelle sorte de scénario catastrophe envisagez-vous ?

U. D. : Il y a trois scénarios. Le premier est le scénario de base dans lequel nous sommes, qui implique une résolution graduelle de la crise. Ce scénario est en lui-même extrêmement problématique, car il indique une hausse du chômage, une croissance faible et une longue période d’austérité dans une grande partie de l’Europe avec beaucoup de tensions. C’est malheureusement le meilleur des trois scénarios ! Dans le deuxième, l’euro reste, mais il existe une série de restructurations de dettes. Ce scénario peut être plus ou moins ajustable : on peut assister aussi bien à une restructuration douce de la dette qu’à une restructuration plus brutale qui comporterait la faillite de nombreuses banques en Europe et donc une nouvelle intervention très lourde de plusieurs États. Le troisième scénario, qui est le moins probable mais qui ne peut pas être exclu, serait la disparition de la zone euro comme on la connaît. Certes, l’euro ne disparaîtrait pas, mais la zone euro perdrait beaucoup de ses adhérents. Ce troisième scénario serait une catastrophe pour les pays qui se sentiraient obligés de la quitter à cause de leur manque de compétitivité, certes peut-être un peu moins si l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Autriche, peut-être la France – question très intéressante – décidaient de leur côté de partir. D’ailleurs, si la zone euro se divise, du fait soit des faibles, soit des forts, où la France se placerait-elle ?

Le Banquet : À terme, on pourrait sans doute voir un scénario où la plupart des grands États de la zone et quelques petits vertueux disent leur lassitude devant l’aide apportée aux brebis galeuses – d’où une sortie par exemple de la Grèce, de l’Irlande, peut-être de quelques autres, car elle paraîtrait peu menaçante , mais acceptent de maintenir une solidarité envers des États plus importants, quoique peu vertueux, comme l’Espagne et l’Italie, en raison du risque systémique que leur départ ferait courir à la zone. Qu’en pensez-vous ?

U. D. : La sortie d’un État de la zone euro n’est pas du tout prévue par les accords. Donc, ni l’Allemagne, ni aucun pays ne peut obliger un État à en sortir. Ce qui serait possible serait que l’Allemagne et quelques autres pays, y compris peut-être la France – mais avec encore de vraies interrogations –, se disent : « nous allons créer une nouvelle monnaie », et ils sortiraient de cette façon. Cela serait un scénario plus gérable qu’un autre où un pays faible quitterait la zone euro. Car ce dernier cas de figure déclencherait immédiatement une fuite des capitaux, une crise bancaire et une restructuration de la dette de cet État. Cela dit, je pense que tout va être accompli pour éviter un tel scénario, d’où le fait que je lui attribue une probabilité assez minime. Mais ce scénario est important, car sa compréhension et son étude aideront les dirigeants à prendre les mesures nécessaires. Ils leur montreront que les solutions les plus difficiles le sont encore moins que celles qu’il faudrait envisager dans le pire des scénarios.

Le Banquet : Revenons sur votre premier scénario. On résout certes la crise, mais les tensions s’accroissent en raison d’une politique d’austérité ou de rigueur draconienne dans la plupart des États. En même temps, quand on regarde l’Europe telle qu’elle est aujourd’hui, on constate des différences majeures entre des pays qui, dès qu’il existe une reprise mondiale, en profitent assez fortement – c’est le cas d’abord de l’Allemagne, dont l’économie est tirée, comme on le sait depuis longtemps, par les exportations , et d’autres qui gèrent plus ou moins bien la crise en raison de filets de sécurité importants, mais dont la croissance est structurellement faible – comme la France. Ne faut-il pas dès lors envisager des scénarios très différenciés au sein de l’Europe – et pas seulement de la zone euro , plutôt que de considérer l’Europe comme une entité économique homogène ayant un modèle propre de croissance ?

U. D. : L’Union européenne est une entité légale qui bénéficie d’une très grande intégration en termes de flux commerciaux et d’investissements et qui jouit d’une politique commune en matière commerciale et, pour une partie de celle-ci, monétaire. Mais c’est un continent divisé. La base de la division est la différence de compétitivité de ses membres. À la base de la crise de l’euro, il existe une divergence dans la compétitivité des économies. Cette divergence n’est pas un élément secondaire de la crise, l’élément primaire étant les comptes des États, mais essentielle au contraire. Elle pourrait encore s’accentuer en raison des évolutions différentes des coûts de production et du travail, comme cela a eu lieu depuis dix ans. Accompagnant les différences de compétitivité il y a une divergence de structure des économies. L’Allemagne, qui est devenue une superpuissance en termes d’exportations, a vu cet avantage ancien encore s’accentuer, tandis que le deuxième groupe dans la périphérie de l’Europe s’est concentré sur des services non commerciaux. Il faut rétablir des structures de production plus équilibrées sans pouvoir dévaluer. C’est pour cela que l’ajustement va prendre longtemps, et si les remèdes ne sont pas adéquats, les divergences de compétitivité et de structure pourront encore s’accentuer

Les pays en développement, source d’une nouvelle crise mondiale ?

Le Banquet : Revenons sur votre troisième facteur : la surchauffe des pays émergents, liée à leur succès même. Mais, là aussi, les différences sont fondamentales entre, par exemple, la Chine, la Corée du Sud, pour autant d’ailleurs qu’on la range dans cette catégorie, le Vietnam, la Malaisie, la Thaïlande, et bien sûr le Golfe, le Brésil et quelques autres. Quelle place la différenciation entre ces pays tient-elle dans votre analyse, le cas de la Chine apparaissant d’ailleurs comme spécifique, d’autant qu’on y discerne des perspectives de rééquilibrage pour les dix prochaines années, notamment au bénéfice de la consommation intérieure et du niveau de vie ?

U. D. : Les différences entre les pays en développement sont beaucoup plus prononcées qu’entre les pays industriels. Il suffit de regarder l’éventail des revenus par habitant, qui est d’un à trente, contre un à trois pour les pays industriels. Si l’on se concentre sur les pays émergents, pays à revenus moyens et qui croissent très vite, les différenciations restent importantes. Certains, portés vers le secteur manufacturier, sont très compétitifs : Chine, Corée du Sud et d’autres pays de l’Asie de l’Est. D’autres sont des économies semi-diversifiées et ont un secteur manufacturier important, mais ils restent plus ou moins dépendants des matières premières et sont moins compétitifs que les premiers. Ils souffrent plus que d’autres de l’appréciation de leur monnaie. C’est le cas du Brésil et de l’Inde. Reste un troisième groupe de pays : les exportateurs de pétrole. Dans ces pays, la problématique est, d’une certaine façon, moins intéressante, puisque ces pays occupent une position très solide en termes de commerce international et bénéficient d’une rente assez durable. On pourrait d’ailleurs y inclure autant la Russie que l’Arabie saoudite, les Émirats et certains pays d’Afrique. Cela ne signifie certes pas qu’il n’existe pas dans ces pays des problèmes importants de gestion interne, de compétitivité et de productivité. Mais ils sont très bien placés sur le plan international en raison du cours durablement élevé du pétrole. Aucun de ces trois groupes de pays ne veut voir ni une surchauffe, ni une appréciation importante de leur monnaie, ni une infusion excessive de capitaux étrangers. Pour les pays dont le secteur manufacturier est internationalisé, c’est-à-dire les deux premiers groupes, la concurrence est féroce, en partie en raison du taux de change sous-évalué de la Chine. Le Brésil est un cas extrême d’appréciation de 20 à 25 % de sa monnaie en trois ans.

Le Banquet : Comment détaillez-vous alors votre scénario d’une crise majeure dans les pays émergents ? Quels en sont les processus de transmission et les conséquences concrètes sur ces pays ? Concevez-vous une réédition de la crise asiatique de 1997 ?

U. D. : Oui, je crains une répétition de ce genre de crise, qui est le résultat du succès des pays émergents, d’une croissance forte, de taux d’intérêt très bas au niveau international, mais de manière plus accentuée que celle en Asie à la fin des années 1990.

Le Banquet : Certes, mais si l’on apprécie, plus de dix ans après, la situation de ces pays, il faut quand même voir qu’ils en sont sortis renforcés, grâce à un processus de restructuration des économies, même si la crise était indubitablement très grave et dure pour les populations lorsqu’elle s’est produite…

U. D. : Oui c’est vrai que ces pays ont beaucoup souffert pendant deux ou trois ans mais sont sortis renforcés par la crise d’alors. La différence par rapport à 1997-1998 est qu’aujourd’hui l’explosion de la bulle risque d’être sans commune mesure, parce que les liquidités disponibles et les taux d’intérêt ont atteint des niveaux sans précédent. Ensuite, les pays en développement affectés représentent une part beaucoup plus importante de l’économie mondiale que ce qui était le cas il y a treize ans. Enfin, les pays industriels sont dans une situation telle qu’ils ne peuvent plus gérer un choc de cette ampleur, en particulier l’Europe. De surcroît, la croissance des pays émergents s’est généralisée, même en Afrique.

Le Banquet : Pour la Chine en particulier, le scénario d’une moindre agressivité sur les marchés extérieur, d’un rééquilibrage entre l’épargne et la consommation, d’une augmentation des salaires, d’un rééquilibrage régional pour des raisons politiques, etc. vous paraît-il probable ?

U. D. : Oui, cela me paraît aussi un scénario raisonnable. La différence toutefois entre la Chine et les autres pays émergents est que le gouvernement chinois a un contrôle sur l’économie qui est sans égal. Ce n’est pas un facteur nécessairement positif, mais le reflet de la puissance de l’État. La Chine dispose d’un contrôle des capitaux ; sa monnaie n’est pas convertible ; donc elle a une meilleure capacité aujourd’hui de gérer une situation ou la liquidité internationale est excessive, même si elle aussi éprouve des difficultés – par exemple, pour contenir la surchauffe la Chine est obligée d’augmenter les taux d’intérêt et d’avoir une politique monétaire plus stricte. Même l’accumulation des réserves n’est pas nécessairement positive pour elle, en raison d’un taux de retour assez faible. Mais dans les prochains cinq ou dix ans, la probabilité d’une crise en Chine est moins probable qu’au Brésil et qu’en Inde.

Le Banquet : Et peut-être aussi dans d’autres nations de l’Asie du Sud-est. Pour l’Inde, n’est-ce pas dû aussi au système extrêmement dual de l’économie et à un système administratif qui n’a pas suivi la croissance économique ?

U. D. : Oui, l’Inde est une économie duale, avec des problèmes de gouvernance et d’efficacité administrative nettement supérieurs à ceux de la Chine. L’Inde est une démocratie, ce qui signifie que le pouvoir de décision n’est pas dans les mains de quelques individus.

Des économies de rente très différenciées

Le Banquet : Si l’on prend maintenant les pays qui bénéficient d’une rente pétrolière ou liée à la possession d’autres matières premières dont les autres économies sont dépendantes, comment voyez-vous l’évolution de moyen et long termes ? Pour la Russie, les pays du Golfe, certains pays africains comme le Soudan, le Gabon ou l’Angola, comment voyez-vous la sortie de l’économie de rente, qui se produira bien un jour, même si sa date est inconnue ? Certes, ces cas sont différents, puisqu’on ne peut comparer la Russie et les pays africains à ceux du Golfe qui s’y préparent minutieusement, même si l’on peut rester sceptique sur la capacité de transformation d’une économie de rente en une économie fondée sur les services.

U. D. : En ce qui concerne les pays qui disposent de beaucoup de pétrole, le problème ne va pas se poser demain ni dans dix ans, mais dans cinquante, voire cent ans. Pour ceux qui en ont moins – Yémen, Oman, Mexique même , la production baisse déjà. Le processus de transition ne peut pas être prévu de manière générale. Il dépendra strictement de la capacité de ces pays à se renforcer d’un point de vue institutionnel et de bénéficier d’un climat raisonnable d’investissement privé. De manière générale, les pays qui bénéficient d’une telle rente n’ont pas été incités à établir un climat favorable en termes d’État de droit, de transparence, de règles équitables d’investissement et de commerce. De plus, les économies de rente ont tendance à devenir très corrompues et l’État promeut peu d’efforts d’amélioration. Toutefois, cela peut avoir tendance à changer progressivement au fur et à mesure que les rentes diminuent. Mais la prévision à long terme en ce qui concerne ces pays reste très incertaine.

Propos recueillis par Nicolas Tenzer à Washington DC