Figures de l’intellectuel républicain

Figures de l’intellectuel républicain

François Chaubet

« Les intellectuels français ont toujours rêvé de faire la synthèse entre le sage grec, le prophète juif et le législateur romain. Le miracle est qu’ils y soient parfois parvenus ».

À quand fixer le « miracle » évoqué par Michel Foucault ? Sans doute peut-on lui trouver une assignation historique précise pendant la période de la Troisième République, surtout entre 1870 et 1914. On a assisté en effet, alors, à l’émergence d’une nouvelle figure politico-intellectuelle, celle de « l’intellectuel républicain ». Celle-ci s’est surtout incarnée dans la personne d’un universitaire, même si l’on compte nombre de publicistes (Pierre Larousse) et d’écrivains (Zola) qui pourraient intégrer la catégorie.
Mais parce qu’il a été coincé entre deux autres figures plus prestigieuses, d’un côté celle de l’intellectuel « prophète » du XIXe siècle (Hugo), et de l’autre, celle de l’intellectuel « critique » (Sartre) de la seconde moitié du XXe siècle, l’intellectuel républicain a souffert d’un relatif déni historico-historiographique . Or, de Lavisse à Jean Perrin, de Georges Scelle à Célestin Bouglé, de Lucien Febvre à Henri Focillon, d’Emile Duclaux à Paul Desjardins, la liste est assez longue de ces figures d’universitaires à barbiche dont le rayonnement politico-intellectuel fut aussi discret que constant. Non encartés en général, ils exercèrent donc un pouvoir d’influence définition collective du rôle assigné à une intelligentsia véritable selon la triple orientation décrite par Foucault : critique des pouvoirs (prophétisme juif), rôle de législateur (ce que l’on désigne sous le nom « d’expertise ») et de sage grec (animation civique). En prenant Paul Desjardins (1859-1940) comme fil rouge de notre réflexion sur les relations entre République et Intelligence, il s’agit donc de restituer à cette histoire toute sa complexité.
En effet, dans deux pamphlets pleins de bruit et fureur, les universitaires de la République furent décrits, soit comme prébendiers (Ernest Lavisse) soit comme les « chiens de garde » (Léon Brunschvicg) de la République bourgeoise . Mais, à l’opposé de ces visions qui nous décrivaient des intellectuels liés servilement au pouvoir ou totalement imbriqués à lui comme chez Foucault , Sartre a décrit le malheur de l’intellectuel (porte-à-faux entre l’universalité de la raison et sa position de classe) et Pierre Bourdieu ou Christophe Charle ont insisté sur sa position contradictoire de « dominé parmi les dominants ». Or, il semble qu’il manque toujours à ces tableaux, qu’ils soient réalisés par des pamphlétaires jadis ou par des historiens et sociologues aujourd’hui, toutes les ombres franches et moelleuses qui permettraient de mieux restituer la perspective historique. L’intellectuel républicain ne donne pas tout le temps le même son de cloche, ne se fige pas invariablement dans la même posture. Au contraire, entre utopie et réalisme, il tente d’assumer la pluralité politico-morale de ses engagements civiques, guidé par l’étoile du réformisme et de la croyance aux améliorations graduelles. Au cœur de la Cité, investi par celle-ci de la plus forte attente qui soit (transformer la société contemporaine par les vertus de l’instruction et de l’éducation à la République), figure sociale et culturelle éminente bien ancrée dans un univers professionnel autonome et dynamique, l’intellectuel républicain affiche alors, au moins jusqu’au début des années 1930, une incontestable confiance en lui-même et en la grandeur de ses missions. Certainement, ce puissant socle moral et intellectuel lui a permis d’adopter la bonne distance vis-à-vis du pouvoir, ni complaisance béate ni rejet immature, mais souci d’une bonne adéquation au réel.
Notre propos se concentrera sur les années 1900-1940. Nous terminerons ce panorama en nous interrogeant sur ce que serait, aujourd’hui, l’équivalent possible d’une posture « républicaine ».

Les intellectuels et la définition du spirituel républicain

Tout le XIXe siècle, de Saint-Simon à Auguste Comte, a rêvé d’une alliance idéale entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel. La période entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale a coïncidé avec la montée des universitaires en Europe et aux États-Unis. Parallèlement à la professionnalisation de leurs disciplines, ceux-ci établirent des liens entre connaissance, responsabilité et réforme. Des figures telles que Max Weber et Wilhelm Dilthey, William James et John Dewey aux États-Unis, Thomas Hill Green et Léonard Hobhouse en Grande-Bretagne, partageaient la même conviction : dans un temps où l’éducation de masse s’accomplissait, il n’y avait pas de contradiction entre une intervention devant un auditoire civique et une intervention devant un public universitaire . Rapprocher les savants de la sphère publique, relier idéaux scientifiques et pratiques sociales et politiques, ces objectifs communs à une fraction du monde universitaire international trouvent leur traduction en France.
Si, en France, les intellectuels républicains se retrouvent aussi au cœur de la Cité, ils doivent cette centralité à leur rôle « d’intellectuels organiques » du régime dans une époque où l’Église, jusqu’en 1905-1906 au moins, reste un adversaire pugnace. Alors que la Troisième République a fortement investi l’Instruction publique en général (triplement du budget dans la décennie 1880) et l’Université en particulier (augmentation importante du nombre d’universitaires [sans les Grandes Écoles] de 900 postes en 1864 à 2200 en 1909), on attend des universitaires qu’ils soutiennent de multiples façons sa consolidation idéologique. Ce régime idéal, Proudhon l’avait jadis désigné sous le terme de « démopédie » et Renouvier a pu dire que la politique républicaine n’était autre chose « qu’une morale développée en politique », soit la conciliation de la liberté de l’individu et de la puissance collective. Le double refus chez Renouvier de la philosophie de l’histoire et du positivisme s’expliquait par sa conviction que l’individu vertueux devait être au fondement de la République. Les Républicains tenteront de réaliser ce programme avec l’appui décisif de ce « clergé laïque » que fut le corps des enseignants publics. Cette mission d’instruction républicaine, qui se veut en même temps éducation à la liberté, fut assumée, bien sûr, au sein de l’institution enseignante, mais aussi en dehors, dans le cadre des très nombreux cercles de sociabilité politiques et civiques existants dans les années 1900 en France.
Cette histoire de la diffusion d’une morale républicaine (un progressisme rationaliste) à l’intérieur du système scolaire est bien connue et nous en rappellerons juste le dispositif socio-intellectuel et ses contours. À son sommet, on trouve quelques penseurs qui furent les idéologues (sans prébende) du régime. Les philosophes Barni (traducteur de Kant), Renouvier ou Alfred Fouillée, furent quelques-uns de ces penseurs de la République renaissante après 1870. À l’échelle intermédiaire, davantage que les 2200 enseignants de l’Université (en 1910), on rencontrait en fait les professeurs des différentes Écoles Normales et des khâgnes. À la base, se tenait le corps des « hussards noirs », pourvus de solides enseignements, à la fois techniques et théoriques. L’histoire de ce chef-d’œuvre de l’enseignement républicain, mis en œuvre par Ferdinand Buisson, Le Dictionnaire de Pédagogie (1883), publié en fascicules et acheté par plus d’un quart du corps des instituteurs, reste exemplaire de ces mécanismes qui permirent la diffusion, sous une forme adaptée à un public de non-spécialistes, du message néo-kantien. De cet étagement, il convient de dire un mot supplémentaire sur la strate intermédiaire des professeurs attachés aux Écoles Normales dont le rôle intellectuel et moral fut essentiel. Les héros discrets de la Troisième République furent en effet quelques-uns des directeurs(trices) et enseignants(tes) qui officiaient, soit au sein des quatre grandes Écoles normales parisiennes, soit au sein des Écoles normales du primaire supérieur de province. Là se formait la Garde de la République.
Paul Desjardins, en donnant des cours plusieurs années à Saint-Cloud et pendant plus de vingt ans à Sèvres (aux côtés d’un Lanson, d’un Brunschvicg), mais aussi en animant sa petite association, l’Union pour l’Action morale (qui comptait beaucoup de professeurs du primaire supérieur), s’est trouvé au cœur même de la « démopédie républicaine ». Il donna à son enseignement (qui comprenait également sa Khâgne de Condorcet) le meilleur de lui-même, exerçant chaque année une influence sur des dizaines de jeunes gens. On pourrait, de surcroît, qualifier cet enseignement de remarquablement novateur dans un univers scolaire (les Khâgnes) plutôt enclin au culte de la rhétorique et de la formule ; son souci constant de guider ses élèves vers les sources aux dépens du commentaire pédant, vers le réel aux dépens de la fausse abstraction et du factice, donnait à sa classe une alacrité incomparable loin de tout psittacisme. À l’image de Lanson qui chercha, avant 1914, à repenser l’histoire littéraire et son enseignement, à l’image d’un Lucien Febvre et d’un Marc Bloch qui redonnèrent à l’histoire et à son enseignement (à Strasbourg) un second souffle, Desjardins s’inscrit dans cette lignée de professeurs qui furent des novateurs. Cette orientation pédagogique moderniste s’avère un des critères essentiels de la République des intellectuels.
Mais aussi dans cette vie passée à enseigner, au détriment d’une œuvre personnelle, on touchait à la vraie laïcité, à la spiritualité laïque si l’on veut, celle qui réclamait la vertu de l’exemple, l’aiguillon du contrôle permanent sur soi-même. À la fin de sa vie de professeur en 1924, le credo restait intact :
« […] l’enseignement qui est notre destination implique d’abord volonté de communion : nous devons être inépuisablement libéraux, de ce que nous avons, de ce que nous sommes, ne pas avoir le goût de garder pour nous […] ».
Paul Desjardins ne limita pas son activité d’enseignant à enseigner à ce seul public sur-sélectionné des normaliennes et des khâgneux. Passionné de pédagogie, influencé par ce que l’on appelait alors « l’éducation nouvelle » et les idées de Decroly, il anima toute sa vie des réflexions sur l’amélioration de l’institution scolaire, et tenta même de créer deux petites écoles privées centrées sur les principes d’unité des savoirs et de complémentarité entre travail manuel et travail intellectuel.
Avec Desjardins, d’autres figures d’enseignants ou de directeurs, dont les profils se sont peu à peu perdus, ont été tout de même remises en pleine lumière par l’historien. De Félix Pécaut, le directeur de Fontenay, à Bernard Jacob, professeur de philosophie à Sèvres, la République eut ses Saint-Cyran virils et ses Fénelon merveilleusement insinuants.
Ces figures discrètes, au milieu d’une République dont ils étaient la vraie conscience morale et civique, il est bon de faire entendre le timbre de leurs voix, bien étonnantes. Le scrupule moral est parfois même d’une intensité douloureuse chez un Bernard Jacob, qui vient s’excuser auprès de Paul Desjardins de recevoir une décoration officielle :
« […] il m’a toujours semblé qu’une décoration ne convenait pas aux professeurs de morale qui devaient garder dans une démocratie leur entière liberté de critique à l’égard des distinctions extérieures et de toutes les survivances de l’aristocratisme ancien. […] J’avais rêvé d’être un professeur de morale plébéien, constamment à la simplicité de vie rationaliste et républicaine qui est mon idéal. M. Rabier, en me décorant sans me consulter, trouble mon plan de vie. […] Ce qui me touche le plus, c’est ce que vous dites de mon action éducative à Sèvres et à Fontenay. […] Je vois clairement que l’avenir de notre démocratie dépend de la mentalité que nous aurons su faire à nos femmes, ou plutôt que nous saurons amener nos femmes à se faire : il y a en elles un besoin de distinction artificielle et comme un instinct antidémocratique dont la force m’effraie […] ».
On voit là le beau paradoxe de la Troisième République enseignante et de son fameux « élitisme républicain ». Les ENS représentaient bien le comble de l’élitisme scolaire dans un temps (1903) où moins de 1 % d’une génération accédait au baccalauréat. Or, Jacob entendait défaire le vieil homme (ou la vieille femme), le dépouiller de son grand orgueil intellectuel et de sa petite vanité sociale qui l’éloignaient du commun. Surtout, cet usage intensif du mot « morale » vient désigner l’exigence d’efficacité sociale du travail intellectuel. Les intellectuels républicains sont convaincus que leur parole, fondée sur la compétence critique et la capacité à émettre des jugements rationnels, peut être comprise de tous et que son efficacité est garantie par des mécanismes transparents de communication, qu’il s’agisse de la parole professorale ou de la parole du professeur-intellectuel descendu de son estrade pour se faire entendre du plus grand nombre.
Si nous avons évoqué le quasi-sacerdoce d’une élite enseignante, son rôle ne s’arrêtait pas là. Héritière des Lumières, la pensée républicaine est nouée à des pratiques de discussion et de sociabilité au sein de l’espace public. Elle se définissait donc à l’intérieur du tissu d’associations et de groupes qui animaient la Cité républicaine, tels la Ligue de l’Enseignement (1866), certaines Loges maçonniques, la Ligue des Droits de l’Homme (1898) fondée en pleine Affaire Dreyfus (au rôle important dans la réflexion sur le statut des fonctionnaires et leur syndicalisation), ou encore le mouvement des Universités populaires. Ces groupements furent d’autant plus importants dans le fonctionnement du civisme républicain que les partis modernes virent le jour tardivement en France.
Paul Desjardins fut au cœur de cet univers social et intellectuel de 1892 à 1914. Fondateur d’une association en 1892, l’Union pour l’Action morale, qui comptait, en 1898, 1000 adhérents (2/3 d’enseignants), actif durant l’affaire Dreyfus au sein des universités populaires dont le mouvement est en grande partie né au sein du milieu de l’Union pour l’Action morale (Maurice Bouchor, Georges Deherme, Gabriel Séailles), créateur en 1905 des Libres Entretiens, puis de Pontigny en 1910, il maintint toute sa vie une passion constante pour les tâches d’animation civique et intellectuelle selon une triple orientation : unifier la culture (réconcilier « manuels » et « intellectuels »), fonder un humanisme populaire (mettre les « trésors » de la culture humaniste à la portée du peuple en les simplifiant ou les revivifiant), recréer un ordre laïque d’éducateurs. Reconnaissons toutefois que le mouvement des Universités Populaires n’a pas réussi à fonder un échange vivifiant d’expériences à la dignité égale, et que la hiérarchie entre enseignants et enseignés a prévalu.
Ce caractère politique du travail culturel s’est pourtant poursuivi jusqu’aux années 1960 via les associations culturelles liées au Front populaire, où l’on compta bon nombre de jeunes professeurs (de Roger Gouze et Jacques Decour à Senghor et Jacques Soustelle) , puis à travers l’éclosion de nouvelles structures militantes (Peuple et Culture ou Travail et Culture) et artistiques (Le TNP de Jean Vilar par exemple). Ce progressisme rationaliste que l’on rencontrait si profondément ancré dans ce milieu de l’éducation populaire, où les communistes furent très puissants après 1945, atteste la force d’une culture républicaine restée bien vivante : les piqûres des Surréalistes, des Non-Conformistes des années 1930 ou des intellectuels du Collège de Sociologie à la fin de ces mêmes années entamèrent assez peu son crédit moral au sein des masses .
Aussi pourrait-on dire que le véritable intellectuel républicain met le meilleur de lui-même dans cette activité de militantisme culturel ou dans la réflexion concrète sur l’école plutôt que dans l’élaboration d’une science de gouvernement. C’est là, si l’on veut, la différence entre ces deux intellectuels républicains incontestables que furent Durkheim et Paul Desjardins. Pourtant, élément qui rapprochait certainement les deux hommes, le pouvoir politique n’est pas démonisé à leurs yeux. L’intellectuel républicain ne refuse pas en effet la tunique de l’intellectuel de gouvernement, il a le sens de l’institution et de sa légitimité.

L’intellectuel républicain et l’association au pouvoir

Outre la proximité idéologique avec le pouvoir, la promotion des intellectuels-universitaires, à la fin du XIXe et au début du XXe siècles, au sein de l’univers politique et administratif s’explique pour des raisons de rationalité législatrice. Cet idéal du gouvernement éclairé remonte, on le sait, au siècle précédent. L’interprétation fut d’emblée contradictoire. Aux Lettres philosophiques (1734) répond le Discours sur l’origine de l’inégalité (1755). Voltaire plaide pour le groupe des critiques éclairés (Bacon, Descartes, Locke, Newton) qui favorisent l’amélioration des mœurs et le progrès général des sociétés, tandis que Rousseau condamne radicalement ce bel optimisme et dénonce chez ces intellectuels la violence des passions et leur illégitimité à se poser en maîtres de la réforme sociale générale. Deux cents ans après, la querelle a rebondi entre Foucault et Habermas. Foucault a ainsi décrit l’association du nouveau pouvoir avec les sciences de l’homme dans leur émergence afin de définir des problèmes (la réforme pénale, le traitement des aliénés) et de délimiter des groupes sur lesquels pèsera désormais le nouveau pouvoir de contrôle. Habermas, en revanche, pense la naissance d’un nouvel espace public qui n’est pas celui des nouveaux asiles et des nouvelles prisons mais celui des salons et des coffee houses, dans lequel l’intellectuel naissant se retrouve à la fois critique et expert. Le symbole de cette double orientation fut l’Encyclopédie. Les intellectuels républicains ici évoqués peuvent être rattachés à la lignée qui relie Voltaire et le philosophe allemand.
De la politique générale d’éducation des années 1880-1900 à la politique de la recherche mise en œuvre dans l’Entre-Deux-Guerres ou à celle de la politique culturelle extérieure entreprise à partir des années 1910, un certain nombre d’universitaires sont conviés à épauler le monde politique au titre « d’experts ». Le terme n’est d’ailleurs pas le meilleur dans la mesure où ces savants ne se contentent pas de répondre aux questions du pouvoir politique, de se conformer à « l’agenda » politique, mais élaborent vraiment du neuf en association avec lui. Il s’est donc agi plutôt d’une « expertise engagée », chevauchement même avec la tâche d’animation civique, quand il fallut, par exemple, rédiger de grands rapports publics (du rapport Langevin-Wallon en 1945 au rapport Bourdieu-Gros de 1989).
L’absence d’une école spécialisée, du type École nationale d’administration, a favorisé d’autant plus le recours aux compétences universitaires. On connaît assez bien les figures politico-intellectuelles de ces deux philosophes, Ferdinand Buisson et Louis Liard, qui dirigèrent véritablement le ministère de l’Instruction publique pendant près de vingt ans, l’un à la tête de la Direction de l’Enseignement primaire (1879-1898) et l’autre à celle de l’Enseignement supérieur. Il faudrait évoquer celles d’un Emile Borel ou d’un Jean Perrin pour aborder la mise en place progressive d’une politique de la recherche, ou celle d’un Pierre Foncin, professeur de géographie qui bâtit directement l’Alliance Française et, indirectement, la naissante politique culturelle extérieure de la France.
Paul Desjardins a été, à certains moments de sa vie, dans cette posture d’auxiliaire du Prince (Millerand et Albert Thomas furent les deux hommes politiques investis de responsabilités qui furent des familiers de Desjardins), pendant la Grande Guerre et dans la deuxième moitié des années 1920 quand Pontigny devint un organe officieux de la grande cause genevoise (SDN). Pendant le premier conflit mondial, en 1917, au moment critique de la guerre, Desjardins entreprit une mission semi-officielle (il reçut une petite subvention de 6000 francs) de propagande placée sous le signe de « l’Amitié civique ». Deux missions furent organisées dans le Rhône et en Gironde avec le concours, notamment, de Bernard Lavergne et de Paul Sabatier. Or, la difficulté, aux yeux de l’animateur de Pontigny, était bien de faire entendre une parole vraie, sobre, après les trois ans livrés aux « rossignols du carnage » :
« Notre premier foyer en Ardèche a été très bon. Population rude, intelligente. Le premier enseignement, c’est que la confiance est à reconstruire. Elle a été perdue par la faute des bénisseurs officiels, du protectionnisme intellectuel, des hâbleries de la presse . »
Il n’était pourtant pas si facile d’endosser l’habit de Montaigne, « enquérant et ignorant », en un tel moment, et il n’est pas sûr que Desjardins ait vraiment réussi à éliminer son parti pris patriotique persistant . Quelques mois après, à la sortie de la guerre, quand la propagande se transmua en action culturelle extérieure, Desjardins fut pressenti pour organiser une « Direction pour l’action universitaire hors de France ». C’était là les prémices de ce qui fut créé, plus modestement en fait, en 1920, le Service des Œuvres françaises à l’étranger (SOFE). De même, fruit de cette reconversion des activités de propagande, Desjardins créa une éphémère revue (avril 1919-décembre 1920) destinée au public universitaire étranger, Civilisation française, tirée à 4 000 exemplaires. Au côté de Desjardins, on ne peut pas ne pas citer celui qui fut son grand compagnon de lutte et de réflexion, Arthur Fontaine (1860-1931), l’homme qui a été le père de la législation sociale des années 1900-1914 et le ministre du travail occulte de la République. Fontaine est l’une des figures de ce que Galbraith appellera beaucoup plus tard la « technostructure », hommes de l’administration proches de certains milieux intellectuels et engagés dans d’ambitieux programmes de réforme.
La liste des grands réformateurs est mieux connue pour l’après-1945, de François Bloch-Lainé à Pierre Massé, de Louis Armand à Jean Ripert. Cette configuration de grands commis placés à l’intersection de l’administration, du pouvoir politique et des fractions réformatrices du monde intellectuel (Club Jean Moulin et Esprit au début des années 1960), nous la retrouvons au début des années 1900 quand un Fontaine et un Desjardins, membres fondateurs de l’Union pour l’action morale, se retrouvent liés aux multiples réseaux de la « nébuleuse réformatrice » (Christian Topalov).
Si l’on considère le Cerisy des années 1960, celui-ci n’a pas porté son effort de ce côté-là du monde politico-intellectuel. Au contraire, c’est à ce moment qu’il choisit d’accompagner les avant-gardes critiques littéraires et philosophiques et d’adopter le rôle de « contre-institution » (Jacques Derrida). Mai 68 accélère et approfondit son engagement critique de type radical dans le champ intellectuel. Or, si l’intellectuel républicain n’est pas étranger à la critique du pouvoir, celle-ci reste relativement modérée, la raison restant recherche de la paix et de l’universalité et non instrument de la légitimation de la violence.

L’intellectuel républicain et la critique du pouvoir

Cette fonction critique du pouvoir des puissants est celle que l’on retient d’ordinaire pour qualifier cette recherche d’influence collective qui préside au destin des Intellectuels depuis le XVIIIe siècle. D’où naît-elle ? Une première raison de cette opposition structurelle au pouvoir relève de la psychologie sociale. D’une part, l’intellectuel se veut, la plupart du temps, un créateur innovant, dédaigneux de la tradition. Il aspire donc en conséquence au changement social et se heurte volontiers au conservatisme politique et culturel. D’autre part, ainsi que Voltaire l’avait formulé, en plaisantant sur un sujet qui entraînait alors l’embastillement, « il n’est pas bon d’avoir raison sur des questions sur lesquelles les grands personnages ont tort ». En citant le philosophe français, nous touchons ici la raison socio-historique qui permet d’approfondir cette première approche psycho-sociale de l’antagonisme. En effet, l’Angleterre et la France du XVIIIe siècle ont eu au même moment leurs penseurs éclairés, leurs philosophes rationalistes et empiriques (de Hume et Bentham à Voltaire et Diderot). Pourtant, c’est en France, et non outre-Manche, que les Lumières ont une tonalité critique profonde. Les philosophes français pensent contre la royauté absolue et contre la toute puissance de l’Église alors que les philosophes britanniques ont en face d’eux un pouvoir politique plus modéré et un paysage religieux plus diversifié avec la présence du Dissent protestant. Un siècle après, l’intelligentsia russe se constituera, à la française, sur la même base d’opposition radicale. Pendant ce temps, le monde intellectuel français se donne au XIXe siècle de nouveaux Voltaire et Rousseau, de Béranger dans les années 1820, de Hugo dans son opposition à Napoléon III à Zola durant l’affaire Dreyfus. Christophe Charle a pu analyser cette radicalisation sous l’angle d’un désenchantement progressif de l’univers savant vis-à-vis de l’univers politique, d’une rupture de confiance au sein de la « République athénienne » qui avait caractérisé les années 1875-1890. Mais cette opposition des Dreyfusards à l’égard des Cavaignac, Méline et autres Félix Faure, fut plus conjoncturelle que structurelle. La résolution de l’Affaire par une nouvelle équipe républicaine au pouvoir autour de Waldeck-Rousseau a autorisé à nouveau la proximité entre savants et hommes politiques propre à la société française fin de siècle. Mais pendant deux ans au moins (1898-1899), on le sait, les minorités intellectuelles (à peu près 30 à 40 % des universitaires ont pris parti), dreyfusardes et antidreyfusardes, furent absorbées par la cause à soutenir. Paul Desjardins, en s’associant au mouvement des Universités populaires et à la création des Libres Entretiens voulait revigorer le sens civique de la nation. Illustre la vertu de l’intellectuel critique, tel qu’il le concevait, un texte très postérieur à l’Affaire, écrit en 1914, commémorant Picquart. Dans ce chef-d’œuvre du « tombeau », Desjardins a défini la valeur de vérité qui a triomphé à travers ce héros :
« La robustesse naïve, la logique de bon charpentier et la provocante intrépidité de Zola, le dévouement admirable en soi d’hommes affamés de justice tels que Scheurer-Kestner, tels que Francis de Pressensé […] tout cet effort a pivoté sur la pointe de diamant du petit fait exact [identification de l’écriture du bordereau avec celle du « petit bleu »]. Eh bien ! Cette certitude, ce repos de la pensée dans une démonstration correcte, cette libération, voici l’homme à qui nous l’avons due. Pour mener à bien tout cela, il suffit d’avoir eu de la lenteur méfiante, un esprit dépréoccupé, une certaine pratique de la méthode inductive […] Picquart a été l’ostensoir de cristal du fait. »
On est là, dans cet affichage d’une vertu intellectuelle, volontairement bornée en apparence, assez loin de la critique intellectuelle de type radical qui caractérisera une bonne partie de la seconde partie du vingtième siècle. Ainsi, il n’y a rien de comparable en France dans l’après 1918 au climat intellectuel allemand de radicalité, même si un Breton a fait entendre une autre chanson quand il déclarait souhaiter la venue du jour où les chevaux des Cosaques s’abreuveraient au bassin de la Concorde. Max Weber était alors horrifié par le ton prophétique adopté par certains universitaires et on sait quelle fut l’énorme influence, « nihiliste », d’un Heidegger au début des années vingt, quand il plaidait sombrement pour une désagrégation et réduction radicales . Dans l’éloge du « fait vrai » de Desjardins, d’un usage politique du raisonnable, l’ADN dreyfusard qui inspire jusqu’en 1945 la majeure partie des réflexes de l’essentiel du monde intellectuel français, on a affaire à un propos délibérément modeste et plus dépassionné. Mais c’était là précisément le ton qu’un Karl Mannheim, ou un Jean Grenier en France, à la fin des années 1930 eussent aimé entendre alors que les intellectuels de l’orthodoxie semblaient dominer les tréteaux :
« On considère comme une haute forme de sagesse de ne rien dire de spécifique, de mépriser l’usage de la raison afin de modeler le futur et d’exiger seulement une foi aveugle. L’un voit certains profiter alors du double avantage d’utiliser la raison uniquement pour critiquer ses opposants et, au même moment d’être capable de mobiliser sans restriction et pour son propre profit toutes les émotions négatives de la haine et du ressentiment qui selon le principe de Simmel du « caractère négatif du comportement collectif » peut unifier un grand nombre de gens plus facilement qu’un programme positif. ».
Pourtant, en dépit de leur façon mesurée de présenter leur devoir d’opposition quand les circonstances l’exigent, il demeure bien avéré que ces intellectuels dreyfusards ont été intrépides pour défier la grande presse, les autorités militaires et politiques et la majeure partie du pays. Intrépidité que l’on retrouvera dans les années 1950 quand les « chers professeurs » (de Marrou et Massignon à Vidal-Naquet et Schwartz) se mobilisèrent contre un pouvoir soumis au bon vouloir de l’armée. On peut revenir sur un autre épisode politique qui vit la mobilisation d’une minorité intellectuelle au début des années 1920 quand cette dernière réclamait une autre politique vis-à-vis de l’Allemagne. Ainsi un Paul Desjardins plaide, au moins depuis 1922, pour une politique plus compréhensive à son égard. Les personnalités qu’il rassemble dans la décade politique de Pontigny dans ces années-là (1922-1924) font partie des cercles, alors encore minoritaires, favorables à un rôle croissant de la SDN et à l’idée d’une possible fédération européenne. La seule victoire fructueuse, estimaient ces intellectuels, serait une victoire qui produirait la délivrance, la conversion des Européens à la cause de la réconciliation. Les frontières créées à Versailles n’auraient de chance de durer que si elles perdaient leur importance, précisément au sein d’une future Fédération. La décade politique de 1924, L’anachronisme politique, fut consacré à l’examen des voies possibles de celle-ci. Elle rassemblait, notamment, Alfred Fabre-Luce, Arthur Fontaine, Albert Thibaudet, André Siegfried, Pierre Viénot. Arthur Fontaine fut l’un des plus fervents partisans d’une fédération européenne fondée sur le rapprochement inéluctable des économies et sur la montée en puissance de la SDN. Le sentiment d’une victoire anachronique imprégna la réflexion collective dans la mesure où les guerres illimitées ne pouvaient procurer en fait aucun avantage tangible pour le vainqueur. Ces réflexions deviendraient fort répandues les années suivantes. Mais au début des années 1920, elles comportaient un sel critique indéniable.

Une figure dépassée, ou qui garde son sens, plus que jamais ?

Depuis que Max Weber en a fixé magnifiquement l’enjeu, il semble que le grand homme politique soit mis au défi de combiner morale de la conviction (tournée vers les valeurs) et celle de la responsabilité (tournée vers l’action). Mais il n’en va pas différemment pour l’intellectuel. Nous pourrions dire avec Goethe et Bergson : l’intellectuel accompli serait celui qui penserait en homme d’action (il n’est pas dans les nuées en train de remuer simplement les signes sans le contrepoids des actes) et qui agirait en penseur (il n’est pas un simple technicien sans vision de l’idéal). Barthes nous dit que Voltaire fut le dernier des intellectuels heureux, mais l’intellectuel républicain ne fut-il pas, lui aussi, bénéficiaire d’une situation sociale et culturelle exceptionnelle dans une société où, jusqu’en 1940, les intellectuels étaient d’autant plus influents qu’ils étaient encore numériquement rares, d’autant plus écoutés que les médias de masse ne les concurrençaient pas vraiment, d’autant plus respectés que le pays dans sa profondeur accordait foi à leur message méritocratique ? Ils purent alors tenir à la fois l’engagement civique et l’attachement à l’autonomie des valeurs académiques.
Ces intellectuels en République avant 1940 ont bien tenté de fonder une morale pratique à travers les grandes questions de société du moment (construction d’un enseignement public, droit du travail vers 1900, problèmes d’organisation internationale après 1918) et ils ne sont pas loin d’avoir raisonnablement réussi en jouant donc de la diversité de leurs engagements publics. À la fois au cœur de la République par leurs fonctions et le sens de leur mission, et suffisamment détachés de leur position officielle quand il le fallait, ils ont su éviter les successifs écueils de l’omnipotence et de l’hubris propres à l’expert, de l’impuissance caractéristique du critique systématique ou de l’étroitesse spécifique d’une pensée officielle. Il y avait en eux ce complexe mélange de léger scepticisme, de profond désir d’améliorer les choses, de sens authentique de la liberté, sans doute aussi d’absence d’esprit tragique (l’adversaire, clérical avant 1914, antilibéral après 1920, ne compte pas vraiment).
Le manichéisme intellectuel massif après 1945, et la montée de pensées critiques radicales qui déportent une bonne part du monde intellectuel du côté d’une rationalisation de la violence révolutionnaire (le marxisme hégélianisé à la Kojève présent dès la fin des années 1930), mettent terriblement à mal leur sens de la modération. Les substances (le Prolétariat, la Bourgeoisie) triomphent sur les nuances.
Y a-t-il une analogie possible entre la posture de l’intellectuel républicain de jadis et ce qui pourrait être son équivalent aujourd’hui ? Un parti pris de scepticisme à l’égard d’une approche héroïque du changement social serait la première correspondance. Les pratiques plus ou moins aristocratiques associées aujourd’hui aux fonctions et positions de l’intellectuel-expert ou de l’universitaire barricadé dans sa spécialisation sont un obstacle à toute forme d’intervention publique créatrice. L’intelligence est, de nos jours, globale, largement disséminée dans la population via l’explosion des moyens de communication tandis que la société, parce que complexe, ouvre un surcroît de libertés. Il s’agit donc de créer de nouvelles capacités d’action collective afin de relier idéaux et pratiques sociales et politiques . L’un des rôles essentiels de l’intellectuel serait alors de mettre en relation tous les acteurs nécessaires au bon avancement des dossiers, de réfléchir sur les capacités des acteurs, éventuellement de s’en faire les porte-parole pour construire et faire tenir les réseaux. Aider les humains à faire face aux faits et à se débrouiller avec les contradictions, ce travail modeste, d’inspiration pragmatique, s’éloigne donc de la posture de surplomb héroïque dans laquelle bon nombre d’intellectuels se sont drapés après 1945. L’intervention sous la forme de « l’expertise engagée », via la participation à de grandes commissions publiques (sur la Nationalité) ou via l’élaboration de rapports publics, s’avère aujourd’hui l’heureux moyen de fondre les trois modalités de l’engagement intellectuel classique et de tenir le pari du double dialogue avec les instances du pouvoir et celles du grand public.
Dans un tout autre contexte social et culturel que le nôtre, n’était-ce pas là l’une des caractéristiques de l’intellectuel républicain de jadis de favoriser la créativité sociale générale en augmentant les capacités à apprendre ? Ce fut bien là le rêve, plus ou moins accompli bien sûr, des universités populaires ou des projets d’école nouvelle d’un Paul Desjardins : créer un climat innovant en dépouillant les habits de l’aristocratisme intellectuel dans ce qu’il avait, autrefois, d’aveugle, et aujourd’hui, de stérile, dans la course à la spécialisation intellectuelle forcenée.