Un publiciste libéral au XXe siècle : Jean-François Revel

Un publiciste libéral au XXe siècle : Jean-François Revel

Philippe Boulanger

Jean-François Revel occupe un positionnement singulier dans l’histoire politique et intellectuelle française de la seconde moitié du XXe siècle. Libéral impénitent, homme de gauche déclaré, il se démarque de ses contemporains par la défense résolue de la démocratie libérale contre le communisme et le marxisme-léninisme. Immensément cultivé, auteur d’essais de philosophie politique, d’histoire de l’art, de poésie, de gastronomie, conseiller éditorial, journaliste et directeur de L’Express, essayiste et académicien, Revel est redouté pour son talent de polémiste et la force de ses convictions libérales . À vrai dire, il est moins un intellectuel qu’un publiciste, terme aujourd’hui tombé en désuétude, qui le situerait entre le chercheur qui place ses écrits sous l’égide de la science et l’intellectuel qui entend intervenir dans le débat public.
Essayiste, Revel critique durement la Constitution de la Ve République et l’Union de la gauche entre socialistes et communistes scellée en juin 1972. Il tente aussi de dégager les ressorts intellectuels de ce qu’il appelle la « tentation totalitaire » et d’expliquer la paralysie des démocraties occidentales confrontées aux ambitions géostratégiques de l’URSS. Directeur de L’Express de 1978 à 1981, il est au cœur de la campagne présidentielle qui voit les socialistes français arriver au pouvoir. Éditorialiste, il forge en 1979 le concept de « devoir d’ingérence » et s’attache, après 1989, à analyser l’ère post-soviétique. Attentif au monde, il entame sa trajectoire d’écrivain en démontant les stéréotypes des Français et des Italiens sur l’Italie et la termine en réfutant les idées reçues des Français et des Européens sur l’Amérique.
Les principaux livres de philosophie politique publiés par Revel ne se contentent pas de commenter l’actualité et d’égrener les faits pour plaider une thèse sommairement antisocialiste ou proaméricaine. De Ni Marx ni Jésus (1970) à L’obsession antiaméricaine (2002) en passant par La Tentation totalitaire (1976), Comment les démocraties finissent (1983), La Connaissance inutile (1988), L’absolutisme inefficace (1992) et Le regain démocratique (1992), Revel s’efforce de promouvoir les idées libérales, à la façon des écrivains du XIXe siècle engagés contre le bonapartisme, l’ultramontanisme ou le socialisme. Est-il vraiment un intellectuel ? Quelle est la nature de son libéralisme ? Est-il de gauche ou de droite ? C’est à ces trois questions que le présent article entend répondre.

Un écrivain du XIXe siècle ?

Entre le philosophe du XVIIIe siècle et l’intellectuel du XXe siècle, se dessine au XIXe siècle la figure de l’écrivain engagé au nom de la liberté (de la presse, d’opinion). L’écrivain du XIXe siècle publie des brochures et des articles polémiques, fonde et dirige des journaux, interpelle le pouvoir, prend des risques : c’est à la fois un publiciste de grande culture et un éditorialiste soucieux d’informer les lecteurs. Revel présente davantage de similitudes avec ce profil de publiciste qu’avec celui de l’universitaire contemporain : bien qu’étant agrégé de philosophie, il n’a pas soutenu de thèse de doctorat et il n’a pas enseigné à l’Université.
Ainsi, Philippe Raynaud rapproche la trajectoire intellectuelle de Revel de celle d’Hyppolite Taine, l’auteur des Origines de la France contemporaine. À plus d’un siècle de distance, on retrouve chez les deux normaliens la même suite de séquences : d’abord, la critique des philosophes français (soumis, d’après Revel, à la dogmatique allemande) et la même méfiance à l’égard de l’université ; ensuite, l’intérêt pour l’Italie et les Arts ; puis, la reconnaissance de l’influence anglaise au XIXe siècle (pour Taine), américaine au XXe siècle (pour Revel), sur l’évolution de la culture, de la politique et de l’économie modernes ; enfin, la critique de la dictature jacobine et de ses conséquences, pour Taine, et celle du socialisme et du communisme, pour Revel .
Comme Frédéric Bastiat, Revel plaide dans ses éditoriaux en faveur du libre-échange. Comme Alexis de Tocqueville, il compare, dans ses éditoriaux et ses essais, les situations politiques, économiques et constitutionnelles respectives des États-Unis et de la France. Le plus saisissant rapprochement est néanmoins celui avec Benjamin Constant. Si Revel a été si critiqué en son siècle de passions idéologiques et de tropisme révolutionnaire, c’est qu’il n’a pas hésité à défendre la liberté politique et la liberté économique. Il s’inscrit ainsi dans les pas de Constant, véritable philosophe du libéralisme, architecte d’une pensée libérale complète, à la différence des économistes comme Say ou Smith, des sociologues politiques comme Tocqueville ou des polémistes comme Paine ou Milton . Né en 1767, Constant, imprégné de culture classique et d’Europe, ambitionne de hautes fonctions publiques et se révèle un écrivain talentueux et prolifique .
Constant est, au rebours d’une croyance très répandue, partisan du libéralisme politique et du libéralisme économique : il est, selon Alain Laurent, un libéral à part entière, le chantre par excellence de l’individualisme libéral, le prophète de la liberté individuelle étendue sans exception à tous les aspects de la vie personnelle et sociale, l’un des tout premiers à énoncer avec tant de limpidité et de conviction la thèse d’inspiration lockéenne de l’État limité. « Sa franche adhésion au libre marché et à la thématique qui lui est associée (laisser-faire, totale liberté d’entreprendre et contracter, liberté du travail, libre concurrence, rejet des subventions et de l’excès de réglementations…) est explicite. Elle est exposée avec insistance en de multiples passages disséminés dans toute son œuvre, qui, s’ils étaient collationnés, donneraient l’équivalent d’un véritable traité d’économie politique . »
Comme Constant, homme imprégné des Lumières, Revel a été formé dans un moule exigeant mais profitable : l’enseignement des jésuites. Comme Constant, qui a beaucoup voyagé dès son enfance (Suisse, France, Allemagne, Angleterre), il manifeste assez tôt, du fait de son parcours personnel et professionnel qui le conduit en Algérie, au Mexique et en Italie, une ouverture d’esprit peu commune à son époque. Comme son aîné polyglotte (français, anglais, allemand, grec), il parle plusieurs langues (anglais, italien, espagnol), ce qui lui facilite l’accès à des littératures étrangères et des sources d’information variées. Constant est profondément européen, Revel est résolument cosmopolite. L’un croit au progrès, l’autre à la science. Constant collabore avec La Minerve, Revel avec Commentaire. Pour Constant comme pour Revel, ce profil est, à leurs époques respectives, véritablement atypique, et donc source d’hostilité à leur égard, surtout pour Revel.
Les deux hommes se rejoignent également par la confusion qui entoure leur œuvre – et concernant Revel, le malentendu persiste. Pour beaucoup, Constant demeure le brillant théoricien du libéralisme politique et l’auteur d’un admirable roman, Adolphe. On connaît aussi sa conférence à l’Athénée Royal de Paris en février 1819, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, plus rarement son livre Principes de politique (1806-1810). Pourtant, ses ouvrages majeurs, ses brochures, ses articles et ses interventions publiques constituent une somme du libéralisme théorique et pratique qui promeut aussi la liberté du commerce et le libre marché. La vulgate tendant à le présenter exclusivement en « libéral politique » relève donc d’une pure falsification de sa pensée. « Benjamin Constant s’avère bien ainsi être un libéral en tout, un libéral économique et politique, conscient que tout passe d’abord par le respect et le développement des droits de la libre individualité responsable d’elle-même. Il est sans doute l’homme qui, dès le début du XIXe siècle, a le plus contribué à fonder les soubassements et l’armature théorique de l’édifice du libéralisme classique . »
À sa manière, Revel reprend le flambeau du libéralisme en un temps où, sous la coulée de lave marxiste, progressent souterrainement les idées libérales qui gagnent d’abord le Chili de Pinochet, avant d’émerger en terre démocratique avec les victoires de Reagan et Thatcher. Partisan du libéralisme complet, donc de la liberté économique et de la liberté politique, il se distingue néanmoins de Constant sur un point essentiel : la religion. Constant, protestant (comme Say), manifeste un profond respect pour le sentiment religieux et argumente en faveur d’une dimension spirituelle du libéralisme qui sourd de son livre phare De la religion .
En revanche, l’auteur de Pourquoi des philosophes ? est, très tôt, devenu athée, malgré – ou peut-être en raison de – l’enseignement des jésuites. Ce qui singularise définitivement Revel au XXe siècle, et peut-être dans l’histoire des idées libérales, au regard des liens entre christianisme et libéralisme, est cet athéisme radical, cette méfiance à l’égard des chapelles sectaires. Dans ses Mémoires, il raconte qu’en 1941 il confie au révérend père Nicolet qu’il a perdu la foi : l’oreille jésuite accueille sa confidence avec plus de mansuétude que François Mitterrand n’en démontrera quand Revel lui avouera qu’il ne croit plus au socialisme .
D’où provient cette singularité de Revel ? Il faut chercher les origines de ce rejet dans la traversée traumatique du XXe siècle, temps des masses et des idéologies meurtrières (fascisme, nazisme, communisme), dont la portée ontologique n’a pas épargné le résistant précoce que fut Revel. Engagé dans la résistance à vingt ans, l’épreuve de la guerre l’a certainement plus formé que déformé : d’où son intransigeance avec les attaques ad hominem des communistes, qui lui rappellent sans doute la période dramatique de l’Occupation. La fréquentation après la guerre de la secte de Gurdjieff, un escroc russe installé à Paris, a sans doute contribué à ancrer définitivement en lui un mécanisme de défiance à l’égard de tout embrigadement grégaire. Sur le plan religieux, un hiatus apparaît entre Revel et Constant.
Un second les sépare au plan politique : Constant est régulièrement élu député entre 1815 et 1830, Revel échoue à la députation en 1967. L’un a connu les arcanes de la politique, certes en d’autres temps que les nôtres, tandis que l’autre est demeuré un observateur attentif des affaires publiques, avec une inclination plus franche pour les relations internationales, mais toujours à l’extérieur de la sphère politique professionnelle. Constant a pu, sur les bancs de l’Assemblée ou dans ses brochures, promouvoir les thèses libérales ; Revel a tenté de les défendre, sous les attaques de la gauche marxiste et de la droite conservatrice, dans ses très nombreux éditoriaux dans les colonnes de L’Express puis du Point et, bien sûr, dans ses essais. « Je ne suis pas un écrivain contemplatif. Mes livres sont des livres de combat. Ils sont destinés à mettre en garde », explique-t-il dans Le regain démocratique .

Le libéralisme de Revel

Revel est-il un écrivain libéral ? Dans La Connaissance inutile, il propose une définition classique du libéral. « En Europe et en Amérique latine, un libéral est celui qui révère la démocratie politique, j’entends celle qui impose des limites à la toute-puissance de l’État sur le peuple, non celle qui la favorise. C’est, en économie, un partisan de la libre entreprise et du marché, bref du capitalisme. C’est, enfin, un défenseur des droits de l’individu. Il croit à la supériorité culturelle des “sociétés ouvertes” et tolérantes . » Revel s’inscrit dans la tradition de l’individualisme libéral, de la tempérance du pouvoir, de l’antiétatisme, de l’économie de marché. Bref, l’auteur de La Tentation totalitaire, on le voit, n’innove nullement ni ne révolutionne aucunement la théorie du libéralisme.
Alain Laurent le rappelle dans son ouvrage La philosophie libérale : les libéraux sont réfractaires à toute catégorisation. Il range cependant Revel dans la catégorie des libéraux qui associent étroitement libéralisme politique et libéralisme économique, aux côtés, entre autres, de Constant, Tocqueville et de Mill . Revel s’inscrit dans une lignée d’auteurs attachés aux deux versants politique et économique du libéralisme : sillon tracé au XVIIIe siècle par l’Essai politique sur le commerce de Jean-François Melon qui assimile liberté politique et liberté du commerce . Ce n’est sans doute pas la vocation d’un écrivain libéral que de se grimer en révolutionnaire de son courant de pensée. Toujours est-il que c’est le contexte historique qui radicalise les débats idéologiques et fournit à Revel, homme de gauche, un positionnement politique original mais inconfortable : libéral mais de gauche puis libéral et de gauche, il se heurte à la fois au socialisme marxiste inféodé au Parti communiste français (PCF) et au conservatisme de la droite gaullienne puis pompidolienne et giscardienne.
Revel est, comme le philosophe italien Norberto Bobbio, partisan d’une démocratie libérale : libéralisme et démocratie associés pour allier l’exigence de limiter le pouvoir et celle de le distribuer . Distinction mais rapprochement entre libéralisme et démocratie qu’Aron effectue lui aussi dans les années soixante : « Le libéralisme est une conception relative aux buts et à la limitation du Pouvoir, la démocratie une conception relative au mode de désignation de ceux qui l’exercent. La logique du libéralisme conduit à la démocratie par l’intermédiaire du principe de l’égalité devant la loi . » Aussi, Revel soutient-il dans Ni Marx ni Jésus que la révolution au XXe siècle sera américaine et libérale, et non marxiste et russe ou chrétienne et européenne, car la société américaine est la seule qui réunisse les conditions d’une authentique révolution libérale, garantissant la mobilisation des minorités, la liberté des médias, la critique des pouvoirs et de la gestion économique.
Selon lui, libéralisme économique et démocratie politique, en se renforçant l’un l’autre, constituent la seule voie possible au progrès social. Ainsi, dans sa logique, le débat français sur l’« Europe sociale » est vain : celle-ci ne pourrait avoir quelque consistance sans une « Europe économique » prospère, que permet, d’après lui, le libéralisme. Pour Revel, le libéralisme politique précède le libéralisme économique, sans l’inféoder, mais il est tout simplement absurde de séparer libéralisme économique et libéralisme politique. En effet, comment peut-on retirer soit la totalité, soit la plus grande partie du pouvoir économique à la société civile pour la remettre à l’État et, cependant, espérer que les citoyens résisteront aux abus du pouvoir politique ? La liberté économique est inséparable de la liberté politique, la liberté d’entreprendre est indissociable de la liberté d’informer. « Je ne crois pas possible, souligne Revel, d’écrire l’histoire du libéralisme politique en laissant de côté celle du libéralisme économique . » Il est, en politique et en économie, un libéral dans le sens où, d’un côté, il plaide pour le respect de l’équilibre des pouvoirs (retenue de l’exécutif, respect des prérogatives du Parlement) et, de l’autre, il prône une économie de marché productive, qui puisse assurer les opérations de redistribution de l’État-providence. Position qui, sous les régimes gaulliste, post-gaulliste et socialiste, le range à chaque fois dans l’opposition.
Pour limiter le pouvoir et encourager la retenue des convictions toujours tentées par l’hégémonie, fût-elle temporaire, des règles constitutionnelles et institutionnelles sont nécessaires. « Le seul barrage au fanatisme meurtrier est de vivre dans une société pluraliste où le contrepoids institutionnel d’autres doctrines et d’autres pouvoirs nous empêche toujours d’aller jusqu’au bout des nôtres », estime Revel . Il se place logiquement parmi les contempteurs d’une Ve République axée sur la prédominance du président de la République, l’absurdité d’un exécutif bicéphale et l’étouffement de la Justice et du Parlement. La sévérité grandissante de Revel contre la Cinquième (inversement proportionnelle à sa mansuétude progressive et relative à l’égard du Général) s’est accentuée au fil des ans. « On a beaucoup blâmé l’instabilité ministérielle des IIIe et IVe Républiques, écrit-il en pleine cohabitation entre Chirac et Jospin. Sans doute alors les politiques étaient-ils ministres pendant peu de temps. Mais, pendant ce temps-là, ils s’efforçaient d’accomplir leur tâche, n’étant pas obnubilés et paralysés par le souci de construire leur “image de présidentiables” . »
La démocratie libérale de Revel implique un État de droit qui garantisse la propriété privée et l’ordre public, un pluralisme protégé par la Constitution, des élus qui respectent la souveraineté populaire et un pragmatisme qui permette de trouver des solutions concertées à des questions de plus en plus complexes qui surgissent dans les sociétés modernes. « La démocratie, écrit-il dans Le terrorisme contre la démocratie, n’est pas le régime dans lequel tout est parfait, c’est un régime dont les citoyens s’engagent à ne rechercher d’améliorations que par la voie pacifique, en respectant des normes stipulées dans ce que l’on appelle une Constitution . » Il peut s’inscrire dans la définition proposée par Aron en 1971 : « Le libéral participe à l’entreprise du nouveau Prométhée, il s’efforce d’agir selon les leçons, si incertaines soient-elles, de l’expérience historique, conformément aux vérités partielles qu’il recueille plutôt que par référence à une vision faussement totale . »
Le pluralisme des institutions et des idées garantit une société ouverte et apaisée, disposée au dialogue et aux échanges contradictoires, qui permet aux intellectuels de s’affranchir de la tutelle du pouvoir. Avec un constat néanmoins accablant pour ces derniers, adeptes des visions totales : « Le résultat est qu’à notre époque, écrit Revel en 2000, le seul système politique qui ait été impitoyablement et en totalité piétiné par les intellectuels est le système démocratique, puisque c’était le seul où ils avaient droit à la parole. Ils continuent aujourd’hui. Au lieu de tirer les leçons de leurs erreurs passées sur le socialisme, ils refoncent tête baissée contre le capitalisme . » Il vise ici les menées antilibérales de l’altermondialisme.
Cette adhésion franche de Revel au libéralisme le place évidemment dans une posture inconfortable dans la France giscardienne puis mitterrandienne : la droite est plus socialement conservatrice et officiellement anticommuniste que sincèrement libérale, ce qui ne la préserve pas d’erreurs d’appréciation sur l’URSS ; la gauche demeure marxiste et anticapitaliste, ce qu’elle confirme dès son accession au pouvoir en mai 1981. Des deux côtés de l’échiquier politique, Revel est en opposition. D’où une interrogation sur son positionnement politique.

Revel : de la gauche à la droite ?

Normalien venu de la gauche, Raymond Aron œuvre pour que la gauche modérée et la droite modérée se rejoignent, gouvernent au centre et évitent la guerre civile. Quand la droite plus modérée s’allie à la droite radicale ou que la gauche socialiste se laisse inféoder par le PCF, il n’hésite pas à les critiquer. Albert Camus entend détacher la gauche sociale-démocrate de la gauche extrémiste tout en évitant de glisser vers la droite. Jean-Paul Sartre s’efforce de ramener la gauche modérée, « molle » à ses yeux, à la gauche révolutionnaire. Qu’en est-il de Revel ? Son positionnement peut-il se réduire au clivage droite/gauche ?
Pour la gauche française, Revel est un traître qui, venu de son camp, s’est « vendu » à la droite conservatrice, anticommuniste et, forcément, libérale. Au mieux, il appartient à la « gauche américaine » ; au pire, il est devenu un « homme de droite ». « Revel, écrit Jean-Claude Casanova, est passé de la gauche à la droite, mais, social-démocrate ou libéral, il a toujours été dans l’opposition autant à l’égard de nos institutions et de nos dirigeants qu’à l’égard de notre façon de penser la politique . » L’affirmation du passage de la gauche à la droite de Revel est hasardeuse : elle mérite discussion, car elle condense les malentendus au sujet de son œuvre.
Classiquement, on distingue la droite et la gauche par l’incarnation de la conservation par la première et l’incarnation du mouvement par la seconde. Dans cette optique, la droite est le camp de la tradition, la gauche celui du progrès. D’un point de vue axiologique, elles entretiennent une relation contradictoire avec deux valeurs centrales à la démocratie : l’inégalité, comme source de construction dynamique de la société pour la droite et comme état social à corriger pour la gauche ; la liberté, comme garant de l’émancipation individuelle pour la droite et comme synonyme exclusif du libre-échange pour la gauche. La droite se veut individualiste et économique, la gauche plutôt holiste et sociale. Pour la droite, le pouvoir est un principe de cohérence ; pour la gauche, il est une source de discrimination.
La polarisation droite/gauche conserve-t-elle sa pertinence au XXe siècle ? Est-elle applicable au profil de l’auteur de Ni Marx ni Jésus ? Socialement, Revel est issu d’une famille de négociants, et non de hauts fonctionnaires ou de professions libérales. On ne trouve chez lui nul mépris pour les métiers du commerce, par exemple. Tout au contraire, ses Mémoires (1997) ou Les Plats de saison (2001) montrent un intellectuel attentif aux métiers manuels et bienveillant à l’égard des chefs d’entreprise qui prennent des risques, un ancien professeur plutôt hargneux envers les fonctionnaires indéboulonnables, qu’il juge de plus en plus sévèrement au fil des années.
On peut sans doute expliquer par ce goût du risque et une certaine appétence entrepreneuriale sa longue carrière dans l’édition, d’abord chez Jean-Jacques Pauvert, puis chez René Julliard, enfin chez Robert Laffont. De même, il est fort probable que Revel ait accepté le poste de directeur de L’Express pour la dimension intellectuelle qu’elle recelait, mais également pour l’enjeu entrepreneurial qu’elle impliquait immanquablement. Il était fier de bien vendre L’Express. Les archives de Revel montrent une correspondance prolifique avec le propriétaire Jimmy Goldsmith. Par exemple, en juin 1980, il s’inquiète d’une modification soudaine du rapport des ventes entre Paris et le reste de la France et du « fléchissement de la vente à l’occasion du numéro sur le service militaire . » A priori, cette première esquisse du profil de Revel ne correspond pas vraiment au portrait de l’intellectuel de gauche, d’extraction française classique. Peut-on pour autant le classer à droite ?
Dans les années soixante-dix, alors éditorialiste à L’Express, Revel s’en prend violemment aux gouvernements conservateurs de droite. Ses trois premiers pamphlets politiques visent le général de Gaulle et la majorité gaulliste. Le Style du Général (1958), En France (1965) et Lettre ouverte à la droite (1968) sont des charges violentes contre le régime issu de mai 1958, contre la « démocrature » incarnée par le Général, mais également une prise à partie de l’opposition de gauche, notamment celle d’inspiration progressiste et marxiste, dont Revel souligne la fébrilité face à la propagande gaullienne, tandis que le centre gauche républicain y a, selon lui, davantage résisté. Le premier courant s’est nourri des illusions de la participation, de certains coups d’éclats en politique étrangère et de l’antiaméricanisme du président-général, tandis que le second courant se réclame d’un attachement sincère à un courant politique deux fois séculaire .
Revel critique aussi durement le travers monarchique du président Georges Pompidou, l’impotence du Premier ministre Pierre Messmer, l’incapacité de l’Union des démocrates pour la République (UDR) à se comporter en parti démocratique ou la mainmise d’une poignée de dirigeants politiques sur les grands dossiers de la nation (par exemple, l’arme nucléaire). À cette aune, Revel se présenterait davantage comme un intellectuel de gauche hostile à la majorité conservatrice et au pouvoir détenu par un seul homme constitutionnellement irresponsable : le président de la République. Il souligne à plusieurs reprises l’alliance objective entre conservateurs de l’UDR et communistes français, qui contrecarre l’essor d’une force politique de centre gauche qui a la prédilection de Revel.
La trajectoire personnelle de Revel peut apporter quelques éléments supplémentaires. Au contraire de beaucoup d’intellectuels (libéraux ou non), il s’engage dans la politique pratique : il est le candidat de la Convention des institutions républicaines (CIR), composante de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS), aux élections législatives de mars 1967. Engagement électoral qui le place au centre gauche de l’échiquier politique français. À cette époque, la FGDS est emmenée par François Mitterrand, président de la CIR et adversaire résolu du PCF sous la IVe République. Parmi les libéraux contemporains, seul Mario Vargas Llosa a poussé l’engagement politique au plus haut niveau en se présentant à l’élection présidentielle péruvienne en 1990.
Revel se présente bien sous les traits, certes contemporains, d’un publiciste libéral du XXe siècle qui ne craint pas de s’engager dans l’arène électorale pour défendre ses idées libérales, comme certains écrivains libéraux du XIXe siècle se positionnèrent contre les dérives de la Restauration, de la monarchie de Juillet ou du ministère Guizot. En pleine campagne électorale en mars 1967, il dénonce l’aventurisme gaullien : « Actuellement, le rôle de l’Assemblée Nationale est considérablement diminué, il le sera davantage encore si la majorité sortante revient, même affaiblie. Nous avons la vraie dictature, c’est-à-dire un exécutif gouvernant sans être contrôlé, et légiférant par l’intermédiaire de ses députés inconditionnels. C’est-à-dire, nous avons l’aventure . » Les grandes idées directrices de L’absolutisme inefficace sont contenues dans ces trois phrases de campagne électorale.
Revel évolue donc dans une niche politique entre le PCF et la majorité UDR. Il échoue à la députation en 1967 et s’éloigne irrésistiblement du Parti socialiste sorti des congrès d’Alfortville en 1969 et surtout d’Épinay en 1971, et vite happé par l’Union de la gauche scellée avec les communistes en juin 1972 : à partir de cette date, estime-t-il dans ses Mémoires, Mitterrand s’est non seulement lié aux communistes, mais à la substance même de leur politique . En 1975, Revel n’est pourtant pas un intellectuel isolé, mais un esprit libre et indépendant, délibérément en marge dans de nombreux domaines. Il se réclame de la gauche démocratique, se déclare anticommuniste et se montre sévère vis-à-vis du gaullisme . Si Revel estime que la « gauche historique » a toujours été libérale, qu’en est-il à son sujet ?
Au début des années soixante-dix, Revel prend conscience que la démocratie libérale apporte liberté, progrès et prospérité, que le socialisme défendu de façon intransigeante par la gauche française s’est révélé incapable d’engendrer et dont il a, au contraire, retardé l’essor. Les moyens d’atténuer les souffrances humaines et d’accroître la justice que la gauche propose se révèlent périmés : attaché au but, goûtant peu le fétichisme des moyens, Revel considère que les fins doivent être atteintes par le libéralisme. Ce qui lui vaut d’être rejeté « à droite » par les socialistes français . Dans le contexte de l’époque, Revel apparaît surtout de gauche jusqu’en 1972 et de plus en plus libéral à partir de 1974 : du Programme commun à l’élection présidentielle, il bascule définitivement vers un centre gauche pro-européen, atlantiste et libéral assez proche des thèses de Jean Lecanuet. En 1992, il peut donc affirmer : « Le socialisme existe à coup sûr : il s’appelle capitalisme démocratique et libéral . »
Cette tension entre l’appartenance affichée à la gauche et le choix résolu du libéralisme est au cœur de son analyse de la démocratie et de son engagement contre le communisme. Elle concentre également les malentendus que véhicule son œuvre politique. Ainsi, Revel avance que le libéralisme ne constitue pas une idéologie comme le socialisme : il ne promet pas de société parfaite. Il insiste avec force sur le piège dans lequel tombent les libéraux en acceptant le renvoi dos à dos du socialisme et du libéralisme pratiqué par les socialistes, comme s’il s’agissait de deux idéologies concurrentes . Libéralisme et socialisme ne sont pas des frères jumeaux, mais opposés : le libéralisme n’est pas l’antithèse du socialisme . La liberté consiste dans la capacité de résister, rappelle Catherine Audard, pas dans la construction d’un monde meilleur . Revel le libéral refuse-t-il toujours d’abandonner la gauche au socialisme, adoptant une posture sociale-démocrate, ou bien se résout-il à adhérer à un libéralisme que droite et gauche en France ne souhaitent pas embrasser ?
Durant plus de trente ans, Jean-François Revel s’est délibérément positionné à la marge et au centre des débats politiques français et internationaux. Il aura été un publiciste de grand talent au service du libéralisme, moins soucieux de préserver les totems de la gauche que de défendre la démocratie libérale contre le totalitarisme communiste.