Au-delà de la division, la Corée au centre de la géopolitique asiatique ?

Au-delà de la division, la Corée au centre de la géopolitique asiatique ?

 Les perspectives géopolitiques de la Corée du Sud restent liées à l’évolution de la Corée du Nord. Cela tient non seulement à la menace concrète qu’elle représente et qui n’est pas de l’ordre du fantasme, mais aussi au fait que l’absence d’unité reste un obstacle géopolitique à la projection pleine et entière de la Corée dans le monde. De surcroît, sauf en ce qui concerne les relations avec le Japon, où les conflits mémoriels – et accessoirement territoriaux – restent dominants, la question nord-coréenne conditionne largement les rapports de la Corée avec la Chine et les États-Unis. En même temps, la Corée du Sud continue d’avancer dans sa « conquête » d’un statut international. Depuis longtemps, elle s’impose comme grande puissance commerciale, et c’est un choix délibéré de sa part. Mais elle développe aussi une politique d’image, élément majeur de sa stratégie d’influence, y compris dans le domaine culturel et celui de la politique de développement, stratégie dans laquelle l’économie et la politique étrangère sont indissolublement liées.

L’entretien avec Hwang Sok-Yong, sans doute le plus important des écrivains coréens vivants, nous offre la perspective d’ensemble d’une réunification qu’il refuse de penser en termes nationalistes. L’unification de la Corée ferait de ce pays un territoire ouvert non seulement sur la mer, mais également sur la terre. La Mongolie serait une pièce maîtresse pour cette nouvelle alliance. Il importe aussi que les jeunes Coréens se réapproprient, de manière critique et distancée, l’histoire globale de leur double pays – et l’enjeu de cette éducation libre est au centre des défis du pays.

Cheong Seong-chang, l’un des meilleurs spécialistes de la Corée du Nord, ne voit pas d’autres perspectives à moyen terme que la réunification, mais cet horizon est forcément lointain. Il faut arrêter aussi de spéculer sur l’effondrement du régime, qui lui paraît pour l’instant douteux faute de réformateurs radicaux. Le pouvoir de Kim Jong-un semble pour l’instant bien assis et il parvient à mobiliser toutes les ressources du nationalisme et du patriotisme au service de son emprise absolue sur le pays. Il entend certes moderniser l’économie, mais sur le plan militaire le régime actuel est plus menaçant et agressif qu’il ne l’a jamais été.

Hahm Chaibong, président exécutif de l’Asan Institute, le principal think tank sud-coréen de politique étrangère, considère qu’on ne peut traiter de la Corée du Nord sans évoquer en premier lieu la menace nucléaire. C’est d’ailleurs sans doute l’un des buts du régime de Pyongyang que de posséder en même temps une capacité de force nucléaire éprouvée et de développer des relations économiques avec d’autres pays. Cela serait inacceptable pour Séoul. Il existe un vrai risque que tant les États-Unis que la Chine se désintéressent de la dénucléarisation de la Corée du Nord. Si cette question était résolue, les perspectives économiques seraient florissantes pour la péninsule. Au demeurant, on ne peut que s’interroger sur le caractère durable et profond de l’engagement de Washington dans la région, tel que le symbolise le « pivot » lancé par le président Obama. Le pire gâchis réside dans les relations nippo-coréennes : il n’y a aucune raison qu’elles soient aussi dégradées, excepté le regain nationaliste japonais qui puise ses raisons dans la politique intérieure. En ce qui concerne la Chine, nos alliés américains doivent comprendre que la Corée du Sud ne la perçoit pas comme un danger sérieux, non seulement parce que Séoul a besoin de Pékin, mais aussi parce que notre compréhension de sa stratégie est différente. Il faut d’ailleurs se donner le temps de mieux comprendre la stratégie chinoise, mais aussi renforcer considérablement notre capacité de dialogue stratégique avec les pays d’Asie sur le modèle de ce qui existe en Amérique et en Europe.

Le professeur de Yonsei University, Moon Chung-in, qui fut aussi conseiller du gouvernement coréen et l’un des artisans de la « Sunshine Policy », considère que la réunification entre les deux Corées ne pourra se produire que sous la forme d’une alliance entre États, non d’un État unique. Pour y parvenir, il faudra un consensus et un progrès dans le dialogue. Aujourd’hui, les réticences du gouvernement sud-coréen et surtout le durcissement du régime nord-coréen, tant sur le plan intérieur qu’en matière nucléaire, n’y contribuent pas. La Chine garde une position ambiguë : d’un côté, elle souhaite la dénucléarisation de la Péninsule, de l’autre elle ne veut pas déstabiliser le régime de Kim Jong-un. En fait, son influence n’est pas considérable. Le nouveau lien avec la Russie, conséquence de l’isolement diplomatique de cette dernière mais aussi de la fermeté chinoise à l’endroit du gouvernement de Pyongyang, n’est pas du goût de Pékin. Quant à l’alliance entre Séoul et Washington, elle doit aller au-delà de la dissuasion de la Corée du Nord. La Corée du Sud devra trouver un équilibre dans les relations, tout aussi fondamentales, qu’elle entretient avec la Chine et les États-Unis. Pour sortir de ce dilemme, il faudra parvenir à une relation équilibrée entre l’ensemble des pays de la zone, qui devront être mieux intégrés. Par ailleurs, il ne faut pas imaginer, selon le professeur Moon, que la Chine ait une grande stratégie parfaitement pensée et coordonnée. En ce qui concerne les États-Unis, ils doivent jouer un rôle de stabilisation de la région, mais il serait dangereux qu’ils deviennent un facteur de division.

Éminent spécialiste des questions de sécurité, Han Yong-sup considère que les perspectives d’évolution favorable de la Corée du Nord sont de moins en moins présentes. Peut-être toutefois les difficultés mêmes du régime de Pyongyang pourraient précipiter des changements, d’autant que les relations personnelles de Kim Jong-un avec la Chine se sont sans doute affaiblies. Les États-Unis sont aussi déterminés à combattre les risques nucléaires dans la péninsule. L’un des principaux sujets de préoccupation concerne les relations sino-américaines. Séoul souhaite à tout prix éviter leur dégradation et pourrait jouer un rôle diplomatique sur ce plan. La Corée du Sud pourrait aussi être un acteur déterminant dans la construction d’une architecture de sécurité en Asie de l’Est, architecture qui serait le pendant indispensable d’une communauté économique qui commence à se dessiner.