Resituer l’économie dans la société

Resituer l’économie dans la société

Christian Comeliau

Misère de l’économiste ?

Je voudrais aborder ici une question qui me semble essentielle, mais qui peut apparaître aussi comme surprenante. Elle concerne la place de l’économie dans la société : cette place, qui est aujourd’hui extrêmement importante dans nos préoccupations quotidiennes, n’est-elle pas excessive, disproportionnée, éthiquement indéfendable ? Et si l’on reconnaît qu’elle l’est, peut-on envisager sérieusement de la réduire sans sacrifices considérables, et même sans renoncer aux conditions matérielles élémentaires de la vie en société et aux exigences légitimes du progrès social ?
Je vais expliquer d’abord comment et pourquoi je suis arrivé à une telle question, avant de la préciser par rapport à la pensée la plus courante dans ce domaine. J’ai passé la plus grande partie de ma vie professionnelle à travailler, en tant qu’économiste, sur le « développement » et sur le progrès social, à la fois dans les pays riches et dans les pays pauvres. Ce travail m’a conduit à un sentiment de plus en plus accentué d’insatisfaction et même d’inquiétude : d’abord en raison de l’aggravation persistante des situations de misère, d’inégalité, d’injustice, d’oppression, de violence, et donc de menaces pesant sur la viabilité économique, sociale et écologique de notre monde, malgré (ou peut-être à cause de) ses capacités technologiques sans précédent ; mais aussi en raison de l’insuffisance profonde de notre compréhension de ces situations, et donc de la maîtrise que nous pouvons exercer sur elles, parce que nous croyons pouvoir traiter des perspectives d’évolution du monde en termes principalement économiques.
C’est bien cette place dominante de l’économie dans la compréhension et la maîtrise du développement des collectivités humaines que j’entends remettre en cause ici de manière radicale. Je ne prétends évidemment pas être le premier à le faire, mais on peut souligner d’emblée un double paradoxe à ce propos. C’est d’abord le contraste entre, d’une part, un accord de l’immense majorité des « experts » qui travaillent sur ces questions pour affirmer qu’en pratique, ce sont bien les questions économiques qui gouvernent et doivent gouverner ces perspectives de développement, et d’autre part, l’émergence d’une réflexion de plus en plus structurée pour constater et critiquer cette domination omniprésente des préoccupations économiques. Mais c’est aussi le contraste entre l’existence même de cette critique et la résignation pratiquement unanime, y compris celle de ses adversaires de principe, en faveur d’une acceptation passive de cette domination de l’économie, devant laquelle personne ne voit très bien ce qu’il serait possible de faire. Ce double paradoxe débouche sur un refus quasi unanime de remettre en question l’économisme des approches de la gestion et du développement des sociétés, soit parce que cet économisme est reconnu comme légitime, soit parce qu’il est considéré comme inévitable aussi longtemps que la « société d’abondance » n’est pas réalisée, ce qui reporte tout changement à une époque bien lointaine. Ma remise en cause concerne des questions pratiques très concrètes qui se posent chaque jour, à chacun d’entre nous, dans les contextes sociaux les plus divers : celles qui portent sur les conditions de la satisfaction des besoins élémentaires, sur la survie des individus et des collectivités, sur la production, la consommation et l’échange, sur le rôle de l’argent, sur la compétition et le pouvoir ; et aussi, plus globalement, celles qui cherchent à expliquer le fonctionnement des sociétés et leur dynamisme. Dans le cadre de ce bref article, je me bornerai d’ailleurs à esquisser certains constats, certaines interrogations et certaines orientations, bien conscient de la nécessité d’un travail collectif de plus grande ampleur et de plus longue durée.
Trois exigences de méthode me paraissent toutefois importantes pour éviter des ambiguïtés sur le sens d’une telle réflexion.
La première est celle de la longue durée, justement, ou plutôt celle d’une perspective historique. Les grandes civilisations du passé n’ignoraient certes pas les problèmes économiques, mais ceux-ci n’y faisaient pas l’objet d’une attention radicalement prioritaire au point de l’emporter sur toutes les autres caractéristiques de l’organisation sociale comme elles le font aujourd’hui. Certaines sociétés traditionnelles technologiquement peu développées se considéraient elles-mêmes comme des « sociétés d’abondance » où les exigences de l’économie n’étaient pas préoccupantes . Si de telles sociétés ont existé dans le passé, elles demeurent donc envisageables dans l’avenir, et il faudrait s’interroger, non seulement sur les conditions d’une telle possibilité, mais aussi sur sa signification et son contenu : quelles peuvent être les ambitions majeures d’une société qui ne se préoccuperait pas, comme la nôtre, de puissance technique ou productive, et donc d’enrichissement ? Ces ambitions peuvent aller de l’harmonie sociale à la dictature d’une personne ou d’un groupe, de la simple survie matérielle aux formes culturelles les plus raffinées, ou même à la recherche spirituelle d’une transcendance, d’un au-delà, par rapport aux soucis de la vie matérielle. On découvre ainsi que les ambitions des collectivités humaines peuvent être multiples, diversifiées, et pas nécessairement matérialistes comme la nôtre. Reste à voir, bien sûr, comment l’économisme obsessionnel peut être évité, et au profit de quelles autres ambitions.
Si l’homme et la société ne sont pas d’abord des êtres économiques, que sont-ils ? Cette question est au cœur de notre réflexion ; elle est de nature sociétale, ou anthropologique, ou plutôt, en dernière analyse, de nature philosophique. Ainsi circonscrite, l’enquête proposée apparaît bien sûr d’une redoutable complexité. Mais elle procède d’une exigence fondamentale pour l’étude du développement : elle permet de comprendre que l’expérience occidentale est une expérience parmi d’autres, que l’histoire humaine ne culmine pas dans ce qui s’est passé depuis trois siècles en Occident (et ensuite dans le monde, sous influence occidentale), que les potentialités humaines débordent largement cette expérience, et que nous sommes en mesure de rechercher des orientations alternatives.
Je voudrais encore proposer une distinction méthodologique qui me paraît importante, même si elle n’est pas acceptée par tout le monde. Elle consiste à affirmer que la réflexion éthique et la réflexion économique ont des objets différents : l’une recherche les critères du souhaitable, l’autre s’interroge sur les moyens les plus adaptés à la réalisation des objectifs qui ont été choisis. L’économie ne se confond pas avec l’éthique, ni l’éthique avec l’économie, mais chacune de ces disciplines pose des questions à l’autre.
L’objectif de la présente recherche peut alors être défini plus clairement : elle ne prétend pas redresser l’économie par des préoccupations éthiques, elle veut seulement s’interroger, sur le plan éthique, à propos de l’organisation de notre monde telle qu’elle se présente aujourd’hui et telle qu’elle s’annonce pour l’avenir, et cela en raison des multiples aspects éthiquement inacceptables que cette organisation comporte. Je ne pars donc pas en guerre contre les économistes et contre le contenu de leur « science » – ce qui serait probablement utile, mais c’est un autre sujet, probablement encore plus complexe que celui-ci – : je m’oppose seulement à une domination aveugle et systématique des économistes sur les sociétés, en raison des conséquences dramatiques qui en découlent pour ces sociétés et pour leur avenir.
Je propose d’abord une série de constats, qui concernent successivement la nature de l’approche économique (ou au moins de l’approche économique dominante), les raisons et les vecteurs de sa prédominance actuelle, et enfin les liens réciproques qui s’établissent entre cette prédominance et la conception de l’homme et de la société qui l’accompagne. Je tente ensuite d’esquisser, non pas des « solutions » – à ma connaissance, personne n’est en mesure d’en proposer aujourd’hui –, mais au moins quelques pistes pour sortir de cette impasse.

L’économisme : un constat général

De quoi est censée s’occuper l’économie ?
De questions très concrètes qui concernent, en définitive, ce que Fernand Braudel appelait « la civilisation matérielle » : elle parle de travail, de production, de consommation, d’échanges, certes, mais aussi plus largement de besoins, de la croissance de ces besoins, de la compétition pour leur satisfaction, de la recherche du profit, de l’investissement pour l’avenir, le tout dans un contexte de raretés relatives (naturelles ou créées par l’homme), c’est-à-dire de ressources insuffisantes pour couvrir entièrement la totalité des besoins. La confrontation au problème économique de la rareté exige ainsi des décisions d’allocation de ressources, des choix, mais ces choix ne sont pas nécessairement prononcés avec le même degré de liberté par tout le monde. L’économie parle donc aussi d’inégalités, de rapports de pouvoir, de luttes entre des individus et entre des groupes sociaux. Plus le jeu économique devient complexe, plus apparaissent des formes d’interdépendances cumulatives entre ces décisions et entre les processus d’allocation qui en résultent ; et cette complexité se manifeste tout spécialement lorsque les relations d’échanges économiques s’étendent au monde entier et commencent à former un « système », dont les règles de cohérence, au moins en théorie, s’imposent à tous ceux qui prétendent y participer. Les composantes de l’organisation économique sont plus ou moins développées selon les sociétés, mais elles sont observables dans la plupart d’entre elles. Cette présence obligée de l’économie est peut-être la traduction moderne de la vieille formule mythique de la Genèse « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front », qui n’a certes pas attendu les siècles récents et l’avènement du capitalisme pour être vérifiée ; elle constitue aussi la raison pour laquelle Braudel désigne l’économie, dans son histoire de la civilisation industrielle, comme l’ensemble des règles qui définissent la limite « entre le possible et l’impossible » . Cependant la pression de cette contrainte est bien différente selon les sociétés dans l’histoire. Notre période se caractérise, paradoxalement, par une croissance fantastique des quantités de ressources utilisées, des quantités de biens et de services produites, et à la fois, paradoxalement, par un niveau élevé de satisfaction des besoins et par la frustration de plus en plus profonde de ceux qui sont exclus de l’abondance, c’est-à-dire de la majorité de la population. Conséquence évidente pour les sociétés contemporaines d’« abondance » : celles-ci sont caractérisées par une obsession permanente du calcul économique, chez la plupart des acteurs sociaux et spécialement chez ceux qui détiennent une responsabilité collective.
Insistons sur ce qui différencie ces sociétés « obsédées » des autres types de sociétés. Car on peut admettre qu’en dehors de quelques cas limites assimilables à une sorte de « paradis terrestre » – ont-ils d’ailleurs vraiment existé ? –, tous les hommes et toutes les sociétés ont été confrontés au moins à certaines formes du problème économique. Mais s’il en est ainsi, comment se traduit ce caractère « obsessionnel » des sociétés que l’on dit dominées par les préoccupations économiques, et en quoi sont-elles différentes des autres ? La différence ne s’explique pas, d’abord, par la seule présence de préoccupations économiques – puisque celles-ci sont pratiquement universelles –, mais par le fait que ces préoccupations revêtent une importance plus grande, dans le conditionnement des comportements des individus et des groupes, que toutes les autres : les préoccupations de repos, par exemple, d’insouciance, de disponibilité de l’esprit ; les préoccupations de convivialité, d’amour, de fraternité, de justice ; les préoccupations de spiritualité, de prière, de rêve, de poésie, de métaphysique… Mais cette distinction ne suffit pas, parce que l’ensemble de ces préoccupations matérielles et immatérielles se révèlent à l’analyse beaucoup plus interdépendantes qu’on ne le croit au premier abord : il faut manger pour rester en vie avant de prier ou de rêver, il faut mobiliser des ressources pour promouvoir la justice autour de soi ou assurer la sérénité de tous, et ainsi de suite. Pour préciser la différence, il faut alors introduire une notion de priorité (mais c’est peut-être aussi une notion économique), et distinguer quel est l’objet recherché en priorité par le décideur : est-ce la promotion de la justice qui constitue son véritable objectif, ou est-ce seulement l’acquisition ou l’accumulation de ressources (dissimulée sous l’apparence d’un instrument) ? On découvre alors qu’une société « économiste » est essentiellement une société dont les membres sont avides de pouvoir sur des ressources, sur des moyens, considérés justement comme des instruments de pouvoir, mais que ce pouvoir est recherché pour lui-même, de manière relativement indépendante des objectifs auxquels elles peuvent éventuellement servir, sauf le pouvoir lui-même. Ainsi ce détour apparemment compliqué nous ramène-t-il à un diagnostic aujourd’hui largement admis : les sociétés obsédées par l’économisme – et le même constat peut s’appliquer aux individus ou aux groupes – sont des sociétés obsédées par l’acquisition et le renforcement de leur pouvoir sur des instruments, et donc indirectement par leur pouvoir sur d’autres sociétés ou d’autres hommes ; mais elles se désintéressent en définitive des finalités vers lesquelles ce pouvoir et ces instruments pourraient être orientés.
Illustration la plus claire de cette « dérive » vers les moyens : lorsqu’elles sont organisées sous la forme d’économies de marché (comme aujourd’hui la plupart d’entre elles), ces sociétés sont, principalement sinon exclusivement, à la recherche d’un enrichissement matériel de leurs membres et de la collectivité dans son ensemble. Ce souci d’enrichissement se traduit, le plus généralement et le plus universellement, par la recherche prioritaire de la croissance du « pouvoir d’achat », et donc des masses d’argent dont la société et ses membres disposent. L’argent permet l’acquisition de biens de consommation, de biens d’équipement, de valeurs de réserve ; mais il permet aussi d’exercer un pouvoir sur d’autres décideurs, puisque, par définition, tous les membres de la collectivité sont en priorité à la recherche d’un seul et même objectif, celui de cet enrichissement matérialisé par l’accumulation d’un pouvoir d’achat indifférencié. Ce constat n’implique nullement que les membres de cette société ne poursuivent pas d’autres objectifs que des objectifs économiques ; il signifie seulement que tous les autres objectifs, ou toutes les autres préoccupations, deviennent secondaires par rapport à ces préoccupations économiques. Avec une raison apparemment inattaquable : puisque les objectifs économiques sont des instruments universels permettant d’atteindre tous les autres objectifs, ils sont les seuls qui comptent dans l’organisation collective, les autres choix de finalités pouvant être laissés au seul choix des individus. On retombe bien ainsi dans la société individualiste, productiviste, consommatrice et marchande qui nous caractérise aujourd’hui, et dont on admet qu’elle a oublié les finalités ultimes de l’homme et de la société au détriment des moyens matériels qui sont censés les permettre.

Raisons et vecteurs de cette domination

À partir de ce constat préliminaire, on peut se demander quelles sont les raisons qui expliquent, en définitive, cette domination devenue écrasante des préoccupations économiques, et quels sont les vecteurs qui en assurent la diffusion.
Après tout, on ne peut pas se passer de l’économie et du calcul économique dans une société où l’abondance n’est pas disponible pour tout le monde ce qui veut dire, en pratique, dans toutes les sociétés , parce qu’il faut d’abord assurer la survie physique des hommes, faute de quoi tous les autres besoins, questions et finalités, deviennent sans objet. Mais il ne s’agit pas seulement de survie physiologique élémentaire : lorsque celle-ci est assurée, on sait que les besoins dits « d’épanouissement » prennent le relais et que, paradoxalement, ils croissent eux-mêmes à mesure de l’enrichissement. La technologie utilisée devient aussi de plus en plus perfectionnée, ce qui accroît sans cesse la durée nécessaire aux investissements, et donc la nécessité et la complexité des calculs techniques et économiques (il faut effectuer plus de calculs et mobiliser plus de ressources pour mettre en service un avion de ligne que pour construire une cabane ou fabriquer un couteau). Lorsque le progrès technique et économique se diffuse géographiquement et devient un système, voire un système mondial, sa gestion devient encore plus complexe ; il suffit d’observer la diversité des activités industrielles, commerciales et financières de l’économie mondiale, ainsi que celle des règles multiples et contraignantes qui gouvernent ces activités, pour comprendre que les préoccupations économiques deviennent effectivement le souci principal de ses animateurs, au point même d’en devenir exclusif. L’homme moderne devient ainsi littéralement, qu’il le veuille ou non, un homo œconomicus qui, par définition, ou en tout cas par manque de temps, n’est plus capable de s’intéresser sérieusement à rien d’autre qu’à l’économie. On peut donc bien parler d’une dérive obsessionnelle.
Quels sont les vecteurs de cette dérive obsessionnelle ? Ce sont d’abord, bien évidemment, les activités économiques elles-mêmes, qui ont déjà été évoquées : le travail, la production, la consommation, l’accumulation, l’investissement ; ce sont surtout les échanges de plus en plus détaillés auxquels donnent lieu ces diverses activités lorsqu’elles se développent dans les économies modernes. À cette extension considérable des échanges, s’ajoute naturellement ce qui en constitue l’origine, à savoir le progrès technique, avec la recherche scientifique et technique qui le permet, et surtout la division du travail de plus en plus accentuée qui en résulte. Dès qu’il est amorcé, ce phénomène entre dans une logique de complexité croissante : il va donc devoir s’appuyer sur diverses institutions, qui constituent une sorte de cadre juridique de ces activités et deviennent à leur tour vecteurs de ces changements. Au premier rang de ces institutions, figurent bien sûr la propriété privée, fondement de l’échange sur le marché, mais aussi les règles des contrats, les instruments de précaution contre les risques que constituent les assurances, les moyens de la régulation financière, et ainsi de suite. Il n’est pas nécessaire de dresser une liste exhaustive de ces institutions pour découvrir encore une fois ce que l’on cherche justement à expliquer ici : c’est que cette extension fantastique des activités économiques, ainsi que celle du cadre institutionnel qui les permet, ne deviennent possibles que si les acteurs concernés par ces activités économiques modernes – c’est-à-dire une partie de plus en plus considérable de la population d’âge actif dans l’ensemble du monde – y consacrent une proportion croissante de leur temps, de leurs capacités techniques et intellectuelles, et finalement de leurs préoccupations quotidiennes. Si cette interprétation n’est pas erronée, les activités économiques seraient bien elles-mêmes à la source de leur propre domination dans les sociétés humaines, en raison du temps et du souci constant qu’exige leur complexité croissante.

Une conception de l’homme et de la société étroitement dépendante de l’économie

L’étape suivante consiste à prendre conscience de la portée considérable du phénomène de l’envahissement des sociétés humaines par les préoccupations économiques. Car il ne s’agit pas d’une simple augmentation quantitative du temps consacré aux soucis et aux activités économiques. Beaucoup plus profondément, c’est la conception d’ensemble de l’homme et de la société dans ce monde qui se trouve conditionnée, peut-être même déterminée, par ce phénomène . L’image de l’homme qui se dessine désormais dans cette perspective n’est plus d’abord celle d’un membre d’une famille ou d’un clan dont il devrait respecter la hiérarchie et les règles traditionnelles, ni celle d’un être appelé à dépasser son environnement par une destinée de transcendance, ni celle d’un citoyen au service d’un État. C’est d’abord celle d’un être calculateur, rationaliste et utilitariste ; un être préoccupé d’augmenter sa production, sa consommation et sa capacité d’échange en termes principalement quantitatifs (plus égale mieux), à travers des processus de croissance indéfinis ; un être préoccupé avant tout de son intérêt individuel plutôt que de celui des collectivités auxquelles il appartient, et donc un être dont les relations sociales seront conçues d’abord en termes de mimétisme, de rivalité et de compétition, et sans doute aussi (à moins que les institutions ne tentent de s’y opposer) de domination, d’exclusion, de violence, de guerre, entre individus, entre groupes sociaux, entre nations. Une société dominée par l’économie est ainsi une société dans laquelle la recherche du pouvoir et de la richesse, et plus largement l’ensemble des comportements individuels et sociaux, et finalement la totalité des relations sociales, sont peu à peu envahis par une « économicisation » généralisée.
Les historiens de l’économie analysent souvent l’avènement de la société industrielle et de l’économie moderne comme le produit d’une transformation des mentalités et des comportements, au moins au sein de groupes sociaux qui jouissent d’une possibilité privilégiée d’imposer à d’autres leur pouvoir et donc leur influence. Mais l’analyse de la situation actuelle et de l’évolution prévisible se complique si l’on considère à l’inverse – d’une manière qui paraît tout aussi légitime, quand on admet l’interprétation proposée ci-dessus – que ce sont en fait le développement des économies modernes elles-mêmes et la formation du système économique mondial qui déterminent, de manière de plus en plus contraignante, la conception de l’homme et de la société qui caractérise aujourd’hui notre monde. La relation de causalité semble jouer simultanément dans les deux sens.

Critique de la prédominance de l’économie

À ce constat s’ajoutent une faiblesse interne profonde du calcul économique proposé par l’économie de marché et le système des prix, et donc l’échec de ses prétentions à la rationalité. Par définition, le système des prix ne tient compte des avantages et des coûts d’une décision, que lorsqu’ils sont quantifiables et valorisables ; il ignore donc des coûts tels que ceux des luttes sociales et des injustices, ceux de la destruction du capital des ressources naturelles, ou encore ceux de la dégradation des valeurs culturelles propres à chaque société.
La conception de l’homme et de la société qui se dégage de cette description paraît exiger une critique rigoureuse en raison de son réductionnisme, c’est-à-dire du fait qu’elle propose de l’homme une image extrêmement appauvrie par rapport aux potentialités effectives de la condition humaine. Rien, en d’autres termes, ne permet de considérer que la philosophie qui inspire l’ordre économique et social aujourd’hui dominant dans le monde, puisse être considérée comme une sorte de « fin de l’histoire » , un point d’aboutissement suprême de l’humanité, parce que cette humanité toucherait un idéal désormais insurpassable (il ne resterait plus qu’à généraliser cet idéal sans état d’âme à l’ensemble de la planète).
Le problème ne provient pas seulement de la présence de ces tendances ; il résulte surtout de leur caractère radicalement dominant, et du fait que les préoccupations économiques qui en résultent bénéficient d’une priorité systématique sur toutes les autres préoccupations actuellement ou potentiellement présentes dans la condition humaine (altruisme, désir de contemplation, de poésie ou de beauté, spiritualité, respect de la nature). Cette priorité est d’ailleurs tellement intériorisée par les individus et par les groupes qu’elle en devient pratiquement inconsciente. Ou, pire encore, elle se présente comme un intermédiaire indispensable pour atteindre toutes les autres valeurs (l’accès à la beauté, à la spiritualité ou à la jouissance d’un cadre naturel épanouissant, étant de plus en plus conditionné par le pouvoir d’achat de chacun, et en définitive par sa relation avec les choses plutôt que par sa relation avec les hommes). La priorité systématique accordée aux préoccupations économiques apparaît ainsi comme le produit d’un autoritarisme particulièrement primaire, parce qu’elle ignore la plus grande partie de ce qui fait la richesse et la diversité de la condition humaine.

Perspectives pour sortir de l’économisme

J’ai d’abord insisté sur la nécessité d’une perspective de longue durée, à la fois pour le passé et pour l’avenir. Dans l’interprétation du passé, il ne faut tout de même pas surestimer l’influence des seules préoccupations économiques dans l’histoire, ou en tout cas il ne faut pas en faire (quoi qu’en ait dit Marx pour l’époque spécifique qu’il analysait) le moteur exclusif de l’histoire longue de l’ensemble des civilisations. Reste que dans le système mondialisé qui se dessine aujourd’hui, ces considérations économiques apparaissent comme plus déterminantes et plus puissantes que jamais, dans la perspective de notre avenir à tous et dans celle d’un effort de maîtrise des conditions matérielles du progrès. Le problème s’est probablement aggravé avec la mondialisation, et l’on voit de moins en moins comment sortir notre avenir de cette emprise totalitaire de l’économie. C’est bien pourquoi nous ne pouvons ignorer la question.
Sortir de l’économisme ne signifie pas nier l’importance de l’économie, et encore moins sa nécessité inéluctable . Il ne s’agit pas de nier cette importance ou de ridiculiser ceux qui s’en préoccupent ; il s’agit, répétons-le, de resituer ces préoccupations économiques à la place qui doit être la leur, qui est une place subordonnée. Subordonnée par rapport à l’ensemble des questionnements qui résultent des spécificités de la condition humaine, dont l’homme n’a probablement pas achevé lui-même la pleine compréhension.
Dans cette perspective, il m’a toujours paru utile de distinguer deux catégories de choix dans les stratégies proposées pour le progrès des individus et des sociétés, parce qu’elles ne relèvent pas des mêmes critères : celle des choix politiques et éthiques, d’une part, qui concernent les finalités et les objectifs, et qui reposent en définitive sur des jugements de valeur ; celle des choix technico-économiques, d’autre part, qui concernent les moyens et instruments de réalisation de ces objectifs, et qui relèvent du savoir spécialisé des « experts », ingénieurs, économistes ou autres. Contrairement à une critique courante mais superficielle de la « politicisation » de la vie en société, ce sont bien les choix de valeurs qui sont premiers, les choix techniques et économiques demeurant subordonnés.
De quoi devrait se préoccuper en priorité une société qui ne serait plus obsédée par l’économie ? Il revient aux sociétés elles-mêmes de définir ce qui est important pour chacune d’entre elles et pour toutes. Cependant la longue histoire des hommes et de leur pensée doit pouvoir nous aider aujourd’hui à identifier les ordres de valeurs et de priorités, entre le matériel et le spirituel, entre l’immanent et le transcendant, entre l’individuel et le collectif, entre l’intérêt général et les intérêts particuliers, entre l’universel et ce qui est spécifique à une culture.
Sur cette base, on peut indiquer quelques orientations préliminaires pour une sortie ordonnée et cohérente de l’économisme, dans la perspective d’une recherche du progrès pour le monde à venir. Ces solutions réclament, par définition, des jugements de valeurs d’ordre éthique et politique qui ne peuvent être prononcés que par les collectivités concernées, et non pas dans le cadre de quelque discours prétendument moralisateur à usage universel.
Une orientation très générale, d’abord. La rhétorique du développement dans les années récentes – au sein de la plupart des instances responsables, nationales ou internationales accorde une place centrale, et obligée, à la formule du « développement durable ». Elle assigne traditionnellement à celui-ci une triple dimension : la dimension économique, la dimension écologique et la dimension sociale. Le développement concerne la totalité de la condition et de l’épanouissement des hommes et de la société des hommes, et non pas ses seules composantes économiques. La première exigence d’orientation est donc bien celle-là : c’est en revenant à une meilleure distinction entre les fins et les moyens que l’on pourra promouvoir une nouvelle synthèse de l’approche du développement : celle-ci doit être centrée sur les conditions d’épanouissement de la société dans son ensemble – c’est la primauté de la « dimension sociale » –, mais elle ne deviendra réalisable que si ses promoteurs lui donnent une dimension économique et une dimension écologique.
Allons plus loin dans cette reconnaissance de l’économie : parmi les composantes prioritaires du développement, deux d’entre elles sont manifestement de nature économique. En tout premier lieu, il faut viser à la satisfaction des besoins essentiels de tous : on ne peut obtenir de développement satisfaisant si on n’élimine pas les situations de grande misère. Mais celles-ci demeurent massives, et elles sont d’autant plus scandaleuses que les progrès technologiques de ce monde, qui n’ont jamais été aussi rapides et spectaculaires qu’au cours des décennies récentes, nous donnent apparemment les moyens de les supprimer. Cette tâche est cependant moins simple qu’il n’y paraît. D’abord parce qu’une définition non controversée des besoins essentiels est plus difficile à préciser qu’on ne le pense au premier abord, surtout si l’on étend ce domaine à ce qui est au-delà des exigences purement physiologiques de survie (par exemple le droit à l’éducation, le droit de vote et la liberté de la presse ; et surtout, le droit au travail et à un emploi, et le droit à la protection sociale). Et aussi parce que les problèmes de la misère ne sont pas d’abord technologiques, ni même nécessairement liés aux quantités disponibles : ils résultent avant tout, des relations entre les hommes et des tentatives des groupes sociaux pour s’exclure mutuellement des bénéfices du progrès.
On retrouve cette exigence économique au-delà de la satisfaction des besoins essentiels : c’est pour l’ensemble des besoins des hommes reconnus comme légitimes, y compris les besoins dits « d’épanouissement », qu’il importe d’assurer, non pas une maximisation indifférenciée de la production de biens et de services – « plus » n’est pas nécessairement « mieux » –, mais avant tout une répartition acceptable des fruits du progrès. Les termes « acceptable » et « légitime » revêtent ici un sens assez précis : ils établissent un lien avec les valeurs, les préférences et les décisions de la collectivité concernée, et celle-ci doit donc définir ses propres critères de la justice sociale. Mais il faut aussi que la répartition choisie permette la simple viabilité de la société concernée ; et beaucoup de formes de répartition ne sont pas viables parce qu’elles entraînent une violence permanente, qui interdit pratiquement toute autre forme de progrès social… Une répartition acceptable des fruits du progrès va demander, de manière de plus en plus accentuée, une orientation de la recherche scientifique et technologique qui tienne compte des priorités réelles, des degrés d’urgence sociale, entre ces besoins, plutôt que de leur rentabilité ou de leur caractère prestigieux : est-il plus urgent de retourner dans la lune ou de trouver le remède aux grandes endémies ?
Au-delà des deux catégories « économiques », les difficultés d’identification du contenu du développement s’accroissent encore. Car si l’on admet le raisonnement proposé ici, on pénètre sans cesse davantage dans un domaine qui dépend des choix philosophiques d’une certaine « conception de l’homme et de la société », et donc des finalités ultimes de l’homme. On se heurte ainsi à deux ordres d’obstacles. Celui du pouvoir compétent en la matière, d’abord : qui décide de cette conception ? Problème classique, certes, mais encore aggravé par la complexité croissante des composantes du développement, qui entraîne celle des niveaux de décision les plus adaptés pour y répondre : un nombre croissant de problèmes d’organisation sociale ne peuvent plus être résolus qu’à un niveau dépassant les instances traditionnelles des collectivités locales ou de la nation, et exigent, par exemple, le niveau européen (la politique commerciale) ou celui de l’ensemble de la planète (le réchauffement climatique). Le second obstacle est encore plus redoutable : je l’ai laissé pour la fin parce que, bien sûr, je n’en discerne pas la solution, mais aussi parce que je crois que c’est le cœur même du défi du progrès des collectivités humaines. Quelles sont les finalités de l’homme, quelles sont les conditions organisationnelles nécessaires à leur réalisation ? Nous ne le savons pas, ou au moins nous ne savons pas comment nous mettre d’accord pour répondre à cette question fondamentale : toute l’aventure humaine consiste, en définitive, à faire la découverte progressive de sa réponse et à s’assurer la maîtrise de sa mise en œuvre.
C’est bien pourquoi, malgré toutes les modes intellectuelles qui nous gouvernent depuis trois siècles, la question du développement n’est pas d’abord un problème d’« experts », mais un problème de « citoyens », et donc un problème éthique et politique. Il y a là un immense chantier à ouvrir…, non seulement à d’autres formes de techniques et d’économie, mais surtout à d’autres valeurs, d’autres finalités, d’autres objectifs, d’autres formes de relations humaines. Donc à d’autres idéologies, d’autres expériences, d’autres civilisations, d’autres conceptions de l’Univers et de son au-delà.
Aujourd’hui, le progrès et la viabilité des collectivités humaines sont à ce prix.