Existe-t-il un modèle économique coréen ?

Existe-t-il un modèle économique coréen ?

Chacun s’accorde sur la réussite de la Corée du Sud en termes de croissance, de prouesse technologique et de progression du niveau de vie. Alors que, après la guerre de Corée, son PIB par tête était l’équivalent de celui d’un des pays les plus pauvres de la planète, il est aujourd’hui celui d’une nation développée et devrait dépasser en 2018 celui de la France. Chacun sait aussi que l’économie coréenne est largement fondée sur l’innovation et qu’elle dispose de grands groupes de référence au niveau mondial. Pourtant, le miracle coréen, de l’aveu de nombreux Coréens eux-mêmes, est tout sauf un « modèle » incontestable. Non seulement beaucoup relèvent le dualisme de l’économie, qui pose autant un problème d’efficacité que de justice, mais aussi les limites de la compétitivité de nombreux chaebols. C’est assurément par la conscience de telles failles que la Corée du Sud pourra continuer son chemin de crête dans l’économie mondiale.

Le professeur Yoo Junghwan insiste sur ce dualisme ainsi que sur le manque d’investissement des chaebols. Il est inquiet également de la faiblesse de la consommation intérieure, d’autant que les exportations ne suffisent pas à tirer vers le haut l’économie coréenne. Ceci a aussi un lien étroit avec la politique – en particulier la collusion entre ces grands groupes et le pouvoir en place. Un autre motif d’inquiétude tient aussi à une forme d’individualisme consumériste qui gagne la jeunesse. Nous devons aussi prêter plus d’attention à la dimension psychologique de la fatigue coréenne. Comment une société épuisée pourrait-elle porter un pays qui aspire à se hisser aux premières places mondiales ?

Bark Taeho, ancien ministre du Commerce, s’inquiète des difficultés actuelles que rencontre l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) et craint qu’elle ne parvienne à les surmonter. Il rappelle aussi que la Corée a été très volontariste en matière d’accords de libre-échange tant avec les pays de sa zone qu’avec le reste du monde. Il est stratégique pour elle de poursuivre dans cette voie car son économie est totalement dépendante des marchés extérieurs. En ce qui concerne le partenariat trans-Pacifique (PTP), la Corée ne saurait en attendre des gains additionnels considérables, car elle a déjà des accords de libre-échange avec dix pays qui en sont parties prenantes. Pour autant, pour ne pas arriver à la dernière minute sans pouvoir rien négocier, il est essentiel qu’elle entreprenne des démarches pour y être immédiatement associée. Il propose aussi, si les négociations avec la Chine – qui devrait être membre du PTP – aboutissent, que le Partenariat régional économique global (Regional Comprehensive Economic Partnership) et le PTP fusionnent. Enfin, le professeur Bark revient sur l’importance que revêt l’aide au développement pour la Corée, d’autant que son expérience pas si ancienne de la pauvreté la met dans une position de compréhension par rapport aux pays en développement. Reste un défi majeur pour la Corée : attirer plus d’investissements étrangers. Cela devrait aider à développer l’emploi, mais il reste encore trop de barrières. Pourtant, le vaste réseau d’accords de libre-échange devrait permettre aux entreprises étrangères de considérer la Corée comme une plaque tournant pour les exportations vers les pays de la zone.

Soogil Young, qui a occupé des positions éminentes dans la promotion de la croissance verte en Corée, ne cache pas les difficultés du pays : population vieillissante, chômage croissant des jeunes, dualisme entre les secteurs économiques, insatisfaction des plus pauvres en termes de qualité de vie, etc. Il est toutefois moins inquiet sur sa dépendance commerciale pour autant que les rapports avec la Chine restent au beau fixe. Inquiet quant aux relations avec le Japon, il espère toutefois que la raison l’emportera, car tout plaide en faveur d’un partenariat solide. Il pense aussi que, d’ici 2030, le régime nord-coréen finira par s’effondrer et que l’unification aura des conséquences très positives pour la Corée qui deviendra alors un pays continental. La sphère politique doit encore gagner en maturité et la présidente actuelle Park Geun-hye a d’énormes défis à relever. Il serait inquiétant que la population devienne dépolitisée et cynique. Parmi les enjeux, l’amélioration du système universitaire est la priorité. Il faut aussi lui donner une perspective plus stable. Enfin, l’augmentation de l’impôt sur le revenu pour financer une protection sociale digne de ce nom et, le moment venu, la réunification est une nécessité. La Corée, en pointe sur l’économie verte au niveau international, doit aussi la promouvoir davantage sur le plan intérieur comme une partie essentielle de l’« économie créative » lancée par la présidente. La perspective essentielle est assurément la réunification qui doit être l’occasion, en amont, d’une réforme institutionnelle.

Cho Yoon-je, qui fut conseiller du président coréen il y a dix ans et ambassadeur au Royaume-Uni, insiste également sur les progrès fabuleux qu’a enregistrés la Corée. Le pays a bénéficié d’une tradition universitaire et administrative. La Corée doit maintenant traiter le problème des inégalités, mais aussi celui d’un marché du travail trop rigide. Les grandes entreprises coréennes doivent également plus investir dans le pays. L’une des difficultés tient à une forme d’héritage : la croissance rapide de l’économie coréenne et la démocratisation ont coïncidé avec la globalisation, le tout au cours d’une période extrêmement courte, ce qui n’a pas laissé le temps au pays de penser aux difficultés structurelles. Afin de parvenir à un nouveau contrat social, il importe que la classe politique lance un débat libre et ouvert sur ces questions, en particulier sur l’impôt sur le revenu qui doit être augmenté. En ce qui concerne la Chine, la Corée ne peut s’en passer. Elle doit accroître encore ses accords de libre-échange et s’engager dès à présent dans les négociations relatives au PTP. Elle aurait aussi tout intérêt à renforcer ses relations avec l’Europe. Quant à la réunification, les Coréens doivent la considérer comme une véritable mission et s’y préparer émotionnellement et politiquement, pas seulement économiquement. Il appartient, selon lui, à la Corée de vaincre les réticences du Japon et de la Chine, mais cela demandera du temps. Cela permettra aussi à la Corée de jouer un rôle mondial accru pourvu cependant qu’elle sache réformer des institutions politiques inadaptées à un changement majeur.

C’est l’histoire d’un succès que nous propose Gene Yoon, président de Fila et d’Acushnet Company. Ce qu’il nous raconte va bien au-delà d’un exemple strictement coréen et peut être considéré comme une leçon d’entrepreneuriat au niveau global. Il pointe notamment la différence entre investisseurs stratégiques et investisseurs financiers et la nécessité de respecter la législation en matière de concurrence. Une importance toute particulière doit être accordée à la rapidité de décision, ce que certains grands groupes n’ont pas. Il faut savoir aujourd’hui qu’il serait quasiment impossible de créer des groupes comme Samsung et Hyundai. Nous devons donc beaucoup attendre de sociétés de plus petite taille, seules à même de faire le succès de l’économie coréenne de demain. Il faut aussi que l’esprit d’entreprise anime les jeunes Coréens, qui ont bénéficié du confort légué par leurs parents. Quant aux grands groupes, ils ne seront pas éternels s’ils ne demeurent pas à la pointe de l’innovation.

Chang-Hyun Lee, président de l’Institut de Séoul, organisme chargé de dessiner la prospective de l’agglomération, considère que cette ville se trouve devant un défi majeur : améliorer la qualité de vie de ses habitants et sa compétitivité au niveau mondial. Il importe qu’elle se dote d’une vision claire des risques pour l’avenir en réconciliant son développement avec les valeurs fondamentales que reconnaissent les Coréens. Il ne saurait y avoir un modèle unique de développement urbain. La question du bonheur, qui va de pair avec l’harmonie, est ici centrale et elle passe par un développement plus en phase avec les valeurs de famille et de communauté. La consultation et la participation sont essentielles pour le maire actuel qui privilégie les micro-plans.

Kim Ji-hong, vice-doyen de la DKI School, malgré les défis rencontrés (dépendance extérieure, disparité de revenus) considère que l’économie coréenne se porte bien. Il existe toutefois un sérieux problème de sur-éducation qui va de pair avec un manque de force de travail peu qualifiée. Il faut en même temps, selon lui, restructurer le paysage universitaire qui comprend trop d’universités offrant une éducation supérieure de mauvaise qualité. Il faudra savoir fermer certaines universités. Il conviendra également de poursuivre l’ouverture de l’économie coréenne. En ce qui concerne la Corée du Nord, il estime qu’il faut pour l’instant se concentrer sur les risques nucléaires et par ailleurs avancer sur les coopérations économiques qui restent possibles. Il faut par ailleurs s’assurer que la Corée demeure innovante et créatrice et que les professionnels soient bien informés de ce qui se passe ailleurs. C’est un esprit d’innovation qui doit être diffusé aux étudiants, mais aussi aux dirigeants dont l’horizon doit être désormais global. Ainsi, la Corée, estime-t-il, sera-t-elle mieux capable de contribuer à définir les règles.

Ahn Dukgeun, professeur d’économie à l’Université nationale de Séoul, rappelle que l’économie coréenne, comme beaucoup d’autres, comporte également de nombreuses entreprises peu compétitives. Compte tenu de la dépendance de la Corée par rapport à la demande extérieure, il conviendrait certainement d’accroître la demande intérieure, mais le moment pour le faire n’est peut-être pas encore venu. La Chine a d’ailleurs aussi la même problématique. Il relève qu’il existe nombre d’entreprises de construction qui ne peuvent se satisfaire du marché intérieur pour des raisons de prix. La notion d’« économie créative » lui paraît intéressante, mais il importe de lui donner un contenu concret. La Corée doit aussi continuer à ouvrir son économie à l’extérieur, mais cela suppose un changement de culture et de politique. En particulier, une plus grande globalisation dans le secteur des services constitue une priorité.