Aricie et la Blonde d’Aquitaine

Aricie et la Blonde d’Aquitaine

Jean Dizalgues

La vache fit un brusque écart en meuglant, jetant Aricie sur le bovidé du box voisin. Décidément, rien de ses jeunes années dans les résidences de France de par le monde, à suivre son père diplomate, ne l’avait préparée à l’exotisme de la foire agricole d’Asterac. Arrivée depuis quelques semaines de Paris, elle vivait là son épreuve du feu. La gestion des ressources humaines de la République, que la Réforme de l’État avait rendue prévisionnelle mais non pas prévisible, l’avait en effet envoyée dans la charmante préfecture de la Verdogne pour quelques mois.
Elle avait bien sûr aperçu à de nombreuses reprises des vaches de toutes sortes lors de ses vacances en Bretagne, où sa famille possédait une coquette résidence secondaire près de Carnac, mais de là à trouver les mots pour s’esbaudir dans le sillage de son préfet sur les charmes des candidates au prix national de la blonde d’Aquitaine, il y avait un pas qu’elle peinait à franchir. Heureusement, le préfet, en bon chiraquien, excellait dans ce domaine, à tel point que certains élus ne craignaient rien plus qu’il suive le chemin de son prédécesseur, passé du poste de préfet du département à celui de président du Conseil général en une poignée d’années.
Tout ce que le département comptait de notabilités s’était déplacé pour ce qui était assurément l’un des événements de l’année : le préfet, le maire d’Asterac, d’innombrables conseillers généraux, et bien sûr le président du Conseil général, en majesté avec sa suite aussi pléthorique qu’étaient surabondants les effectifs de son administration. La Chambre régionale des comptes avait eu la témérité de noter ce point dans son dernier rapport d’observations, ce qui constituait à l’évidence un jugement déplacé de gratte-papier sur l’opportunité de la gestion de son exécutif, et non le simple contrôle budgétaire auquel les magistrats auraient dû avoir le bon goût de se cantonner. Bien que natif de La Garenne-Colombes, le président ne déparait pas trop par ses manières dans le cortège officiel d’élus locaux, décidément très couleur locale. Seules ses petites lunettes rondes, par trop germanopratines, et les Converse qu’il aimait à porter en des occasions moins formelles dénonçaient le parachuté.
Le calvaire d’Aricie atteint son Golgotha lors du repas offert au cortège officiel, servi au plateau sous un chapiteau chauffé à blanc par le jaja local, qui coulait à flot parmi les convives. Attablée aux côtés d’un individu dont les joues accusaient une rougeur coupable, elle n’arrivait même plus à mesurer ce qui la mettait le plus mal à l’aise : son propre teint, diaphane, qui mieux qu’une pancarte la désignait comme Parisienne, péché capital en ces contrées, ou bien la façon dont elle pourrait venir à bout de l’énorme morceau de bidoche sanglante (de la blonde d’Aquitaine, bien sûr) qui trônait, décourageant, au creux de son assiette.
Elle ne s’était pas sentie beaucoup plus à sa place lors des différentes visites avec le Préfet dans les exploitations agricoles du département. Comme pour tous les jeunes hauts fonctionnaires, le tailleur sombre était l’uniforme, mais elle aimait toutefois à porter des jupes suffisamment courtes pour flatter ses très jolies jambes, ce qui s’avéra fort gênant lors de sa première visite chez ce producteur d’ail et de canard gras de Samahuc. Ce n’est pas tant qu’elle dût affronter des regards lubriques, quoique celui du cochon l’ait un peu gênée, mais sa tenue s’était révélée en tel décalage avec la très modeste cuisine (où l’on avait bien sûr bu la goutte et le café), les hangars agricoles poussiéreux, et la cour boueuse où surnageaient encore les épluchures pour les poules, qu’elle s’était sentie aussi décalée de l’esprit des lieux que si elle s’était trouvée en porte-jarretelles dans un couvent de trappistes.
Hormis avec son préfet, depuis son arrivée elle s’était en fait sentie une seule fois en pays de connaissance. Asterac accueillait une fois l’an un « festival du film indépendant » (le caractère abusif de l’intitulé commande l’usage des guillemets) où un producteur malicieux, ou désargenté, avait dépêché une actrice multi-césarisée un tantinet sur le déclin, et les réalisateurs du film dont elle était la vedette, un couple d’homos parisiens, bien plus proches de l’horizon mental d’Aricie que les énergumènes qu’elle croisait en règle générale en Verdogne. Placée à la table d’honneur, elle eût passé une soirée délicieuse si le vice-président du Conseil général chargé de la culture, producteur de lait en retraite récemment élu, n’avait eu la mauvaise idée de prononcer un mot de bienvenue. En dépit de toute sa bonne volonté, le compliment d’usage à l’intention de la comédienne avait été emprunt d’une telle balourdise, qu’il avait été long et fastidieux d’esquisser un semblant de discussion entre nos vedettes et les autorités départementales en charge de la culture.
Ces sorties « sur le terrain » (c’est-à-dire hors de son bureau) ne constituaient heureusement que de brèves intermittences dans le travail beaucoup plus administratif qui était le sien. Son quotidien était toutefois une source inépuisable de surprises, tant la vie administrative dans la France d’en bas différait du bel assemblage cartésien qu’elle avait méthodiquement assimilé lors de ces décidément merveilleuses années sur les bancs de la rue Saint-Guillaume.
La lecture quotidienne de la presse et des chemises de courrier du préfet était l’un de ses moments préférés de la journée. La Missive du Levant était à n’en pas douter l’un des candidats les plus sérieux au titre de plus mauvais quotidien de la « Presse Quotidienne Régionale », voire même de plus mauvais journal de France tout court. Une faute d’orthographe malencontreusement oubliée dans un courriel adressé à un journaliste se retrouvait immanquablement dans l’édition du lendemain. Propriété de la famille Bayluc, qui présidait également aux destinées du Parti des Radicaux Erratiques (PRE) et du Conseil général voisin, ses pages politiques fleuraient bon la mauvaise foi des gazettes de la Troisième République. Chaque semaine apportait son lot de grands moments de journalisme. Ainsi la recension d’une manifestation (la troisième de la semaine en question après les enseignants et les éleveurs) contre l’ouverture du capital de la Poste, centrée sur l’intervention décisive de l’une de ses protagonistes : La petite Manon Fauchon, qui défile pour la première fois de sa vie avec son père, a bien compris l’intérêt de défendre la poste. « Y’a pas longtemps, j’ai reçu une lettre de ma maîtresse, et une de papi et mami. Mais s’il y a plus de facteur, je n’aurai plus de lettre ». En première page du cahier local (représentant tout de même la moitié du journal) figuraient également en bonne place les malheurs de « Monique, 76 ans handicapée, à qui rien n’est épargné depuis l’achat d’une maison à Castillon-Moncucq. Un jugement vient d’interdire à la vieille dame l’usage du chemin coutumier d’accès à sa propriété, ce qui la condamne, au péril de sa santé déjà fragile à aller chercher son courrier par temps de pluie et de gel ». La fin de l’exception asteracaise (qui donnait, fait unique en France, la priorité au véhicule entrant sur un rond point) eut droit, et c’était le moins, à la « grande » une du journal cette fois.
Il y avait aussi ces lettres, très fréquentes, qui témoignaient bien mieux que les jérémiades du 13 heures de TF1 des difficultés quotidiennes des Français. Les plus nombreuses étaient celles, au ton parfois déchirant et à l’orthographe souvent approximative, relayées par la correspondance présidentielle, qui laissait à la préfecture « le soin de la réponse directement à l’intéressé ». Aricie ressentait à leur lecture le même sentiment que lors de ses visites aux côtés du préfet chez des éleveurs ou des producteurs laitiers au bord de la faillite ; elle avait l’impression de contempler dans les yeux « La Crise », ce monstre froid qui n’était jusque-là pour elle, haut fonctionnaire et fille de haut fonctionnaire, qu’une aimable abstraction, ou au mieux un objet d’étude. Il y avait aussi les protestations vigoureuses du maire d’une petite commune, qui ne tolérait pas que soit refusé à ce si charmant jeune couple le permis de construire qui lui permettrait de s’installer près de chez ses parents agriculteurs, en pleine zone naturelle protégée. Les élus n’hésitaient pas à réclamer une « exception verdognaise » à l’application du règlement national d’urbanisme, c’est-à-dire de la loi de la République, car « Paris est loin ». Cette exception verdognaise expliquait en grande partie le mitage des paysages du département, qui constituaient pourtant l’une de ses richesses les plus précieuses.
De plus, la sophistication de l’ingénierie administrative mise en place pour dispenser les crédits alloués par l’État aux collectivités ne laissait pas, elle aussi, de l’étonner. La seule dotation globale de fonctionnement des communes, principale contribution de l’État au budget communal en dehors de la fiscalité collectée pour leur compte, comprenait une dotation forfaitaire globale, une dotation de superficie, un complément de garantie, une part compensations, une dotation de solidarité urbaine et de cohésion sociale, une dotation de solidarité « bourg centre », une dotation de solidarité rurale « péréquation », et une dotation nationale de péréquation. Formée à bonne école, Aricie était convaincue des mérites d’une dose raisonnable de technocratie dans les affaires publiques, mais la quantité toujours plus faible d’argent public qui transitait par ces tuyaux toujours plus sophistiqués lui semblait rendre bien peu lisible l’action de l’État.
Mais l’État était loin d’être le seul à blâmer pour les malheurs de la France d’en bas. Certes, pour rien au monde elle n’aurait voulu assumer les responsabilités de maire dans le département, tant les élus semblaient toujours écartelés entre le peu de moyens dont ils disposaient et les responsabilités écrasantes que la loi leur avait conférées. Mais à dire vrai, ils semblaient souvent un peu dépassés par les enjeux, leur préférant de beaucoup les querelles politiciennes, dans lesquelles leur tempérament batailleur, qui fit jadis le bonheur des armées du Roi, s’épanouissait mieux que dans les austères exigences de la gestion.
C’est ainsi que jusqu’au début des années 2000, les élus du département avaient unanimement refusé la construction d’une quatre voies pour relier Asterac à Tectosage, la capitale régionale. La raison principale, rarement évoquée de façon ouverte, en avait été le risque d’un afflux d’estrangers (comprendre : au département) qui auraient ainsi pu venir s’installer dans le département, et faire monter les prix de l’immobilier. Les Anglais, qui faisaient restaurer à prix d’or par les entreprises locales des bastides abandonnées avaient ici presque meilleure presse que les estrangers des départements voisins. Les conséquences de cette obstruction désastreuse au développement du département avaient été sévères : l’économie locale restait quasi exclusivement fondée sur l’agriculture, les jeunes avaient continué de migrer vers Tectosage au lieu de profiter du développement endogène qu’aurait pu engendre la quatre voies, et les touristes se rendaient plutôt dans le Dordommois ou en Périgers plutôt qu’en Verdogne. Quand enfin, le jeune et dynamique maire d’Asterac, de concert avec les grands élus du département, avait mesuré l’étendue de l’erreur de ses prédécesseurs, les crédits routiers généreusement alloués par l’État quelques années auparavant étaient devenus, le « Grenelle de l’environnement » aidant, de l’argent scélérat coupable de crime contre l’environnement.
Une autre chose la frappait chez ces élus locaux : leur nombre. Dans ce relativement petit département, on ne comptait pas moins de 480 communes, 100 syndicats mixtes, 4 pays, 25 « intercommunalités ». Si beaucoup d’élus s’accordaient – en privé – à reconnaître le caractère désuet et inefficace de l’échelon communal, la constitution de communautés de communes solides permettant de disposer de quelque force de frappe pour des projets de développement territorial était au point mort. La France malade de ses élus locaux ? Toujours est-il que le cumul des mandats fonctionnait à plein dans le département, et les quatre parlementaires du département étaient sans doute plus, à en juger par leur omniprésence « sur le terrain », des ambassadeurs de leur circonscription à Paris, que des législateurs appliqués et impartiaux détachés des contingences territoriales. Les raisons de l’absurdité et la vétusté du système fiscal local devaient sans doute être cherchées en partie dans la capacité phénoménale d’inertie relayée par les parlementaires « cumulards » au Palais Bourbon, mais surtout au palais du Luxembourg.
La tempête Helmut avait été un puissant révélateur des conséquences de cet éparpillement administratif. Privé aux trois quarts d’électricité pendant plusieurs jours, le département avait dû en bonne partie son salut aux réquisitions tous azimuts du Préfet, la plupart des communes étant incapables faute de taille critique d’assurer en cas de sinistre l’alimentation de leurs administrés en eau et en électricité, comme le prescrit la loi. Comme souvent en temps troublés, le sublime l’avait disputé au très médiocre chez les représentants du peuple. De « petits » maires s’étaient révélé de grands capitaines par mer formée, visitant les personnes âgées isolées, suscitant et organisant la solidarité entre habitants, faisant le siège de l’EDF et de la préfecture pour éviter les drames. Mais d’autres avaient, hélas, fait preuve d’une triste incompétence. Se contentant d’attendre que l’État vienne pallier leurs carences, certains avaient malgré tout osé demander quelles indemnités supplémentaires leur seraient versées pour le temps qu’ils avaient bien voulu consacrer à appeler EDF pour savoir quand le courant serait rétabli. De « grands élus », tel le duc de Fezencucq, sénateur-maire de Montracq (où était sis le château où résidait sa famille depuis un millénaire), n’avaient pas jugé bon de descendre de Paris pour prodiguer un peu d’empathie aux malheureux manants de leur circonscription. Sa « détention » à Paris pendant la tempête lui avait valu de la part de ses bienveillants collègues parlementaires à son arrivée à Asterac le surnom d’Ingrid Betancourt. C’était la deuxième fois en quelques mois que le Duc se ridiculisait, en dépit du respect qu’auraient dû témoigner ces cuistres aux 800 ans d’implication de sa famille dans les affaires publiques. La première occasion de ridicule était liée au refus obstiné du préfet de céder aux pressions de toutes sortes qu’il avait fait exercer pour ne pas avoir à repasser son examen théorique du permis de conduire, jusqu’à faire intervenir le directeur du cabinet du ministre de l’Intérieur. Quelques excès de vitesse et un feu rouge avaient en effet eu raison de ses 12 points, et il lui avait donc fallu, assis entre le jeune Mouloud Benzakhem, et la sémillante Karine Pouységuette repasser son code, qu’il avait bien sûr raté deux fois.
Au-delà de l’apport professionnel de ce séjour à Asterac, Aricie en avait également retiré quelques leçons d’ordre personnel. Enfant de la mondialisation dont les attaches se limitaient au triangle VIe-VIIe-VIIIe arrondissements, Aricie avait toujours eu d’extrêmes difficultés à ne serait-ce que conceptualiser l’attachement à une terre, à un terroir, que peuvent éprouver ceux qu’elle considérait comme des « imbéciles heureux qui sont nés quelque part ». Il lui semblait jusque-là qu’un mauvais maurrassisme n’était jamais très loin de ce genre d’affect. Entre autres choses incompréhensibles, elle ne pouvait pénétrer les raisons qui faisaient s’enterrer définitivement à Asterac certains jeunes et brillants attachés de la préfecture qui auraient pu, moyennant un séjour minimal à Paris, accéder à quelques responsabilités plus gratifiantes. Et cela, pour des raisons aussi futiles que l’amour immodéré du cyclotourisme dans la campagne verdognaise, la réticence à s’éloigner du clan familial, ou encore la présidence de l’association des supporteurs du Football Club Asterac Verdogne (FCAV), qui comme son nom ne l’indiquait pas était le club de rugby vedette du département.
Elle avait été toutefois touchée par l’exceptionnelle douceur de vivre du département : l’harmonie de ses paysages, la joie simple qui semblait habiter ses habitants, cette manière qu’avait le temps de s’écouler différemment. La gastronomie verdognaise était un véritable concentré des agréments du département, pas tant par ses qualités gustatives que par son rôle central dans le bonheur de vivre des Verdognais. La nourriture avait une importance tyrannique dans les conversations. Un remaniement ministériel ne faisait pas le poids dans un dîner, en face d’une discussion passionnée sur les mérites d’un petit viticulteur préconisée par l’un des convives. La silhouette d’Aricia, qu’on qualifiait de gracile à Paris et de maigrichonne à Asterac, s’était même ressentie de l’assaut conjugué du foie gras, des chipolatas de canard et autres rillettes d’oie cuites dans leur graisse qu’elle avait dû affecter de goûter lors des innombrables déjeuners qui avaient parsemé son séjour. Sa mère, qui l’avait toujours connue à la limite de l’anorexie, n’en revenait toujours pas.
Et l’attachement des Verdognais à leur bout de terre ne semblait pas dégénérer en un chauvinisme malsain au-delà des gradins du stade de rugby. Hannah Arendt disait que le déraciné était la figure la plus caractéristique du XXe siècle. Apparemment elle n’avait pas eu l’occasion de se rendre à Asterac. À moins que le XXe siècle ne soit, tout comme les autoroutes ou les TGV, passé seulement aux confins du département. Après tout, comme l’écrivait le regretté Jean Améry, peut-être a-t-on besoin d’une terre pour ne plus en avoir besoin. Les Verdognais, eux, avaient besoin de la leur, et Aricie ne les en méprisait plus du tout après ces quelques mois parmi eux…
Après tout, pourquoi pas dans quelques années troquer la résidence secondaire parentale de Carnac pour un manoir dans la campagne verdognaise ? Il faudrait décidemment vraiment qu’elle parle de cette idée à Gontran, son camarade de promotion à l’ENA, qui partageait sa vie.