Réflexions inutiles et pompeuses sur les toilettes de bibliothèques parisiennes, rédigées par une doctorante, qui doit bien s’ennuyer pour s’attacher à ce type de détails que le commun des mortels ignore

Réflexions inutiles et pompeuses sur les toilettes de bibliothèques parisiennes, rédigées par une doctorante, qui doit bien s’ennuyer pour s’attacher à ce type de détails que le commun des mortels ignore

Pauline Mallach

Les toilettes des bibliothèques sont des lieux particulièrement étranges, souvent en retrait des salles de lecture pour des raisons d’hygiène, et pourtant très fréquentés. Ainsi, les toilettes de la BPI, curieusement placées (pour des raisons d’hygiène sans nul doute) derrière la cafétéria, jouxtant les distributeurs de sandwiches et friandises, sont le seul lieu pour lequel le lecteur accepte avec patience de faire à nouveau la queue – rappelons que certains jours la queue de la BPI peut atteindre les trois heures, ô joie de l’étudiant persévérant. Ces toilettes de bibliothèque, peut-être les premières que j’ai pu visiter hors celles de mon lycée en terminale, ont une originalité : non seulement le papier toilette y est situé à l’extérieur (le valeureux pisseur devra faire une provision avant d’entrer dans les lieux, sinon gare), mais par ailleurs les portes n’ont pas de poignées, et il n’existe aucun crochet.
Bien évidemment, ces toilettes sont constamment sales, et la question qui se pose alors est toujours la même : mais où déposer son sac ? Question qui peut paraître simple mais qui pourtant, dans cet antre de travail (tout relatif) qu’est la BPI, est capitale, étant donné que des voix nous rappellent assez régulièrement que les « vols sont fréquents » (en anglais, le message est beaucoup plus alarmiste, puisqu’il nous explique que des « pickpockets sont en train d’agir »). Le pisseur (la pisseuse) aura donc à se satisfaire sac sur les épaules, et on sait combien les sacs des lycéens sont lourds, et comme ils sont nombreux à venir dans cette bibliothèque. Cependant, une joyeuse coutume pourra égayer la miction, celle qui consiste à écrire sur les murs. Non, pas vraiment comme dans les toilettes incroyablement dégueulasses de la Bibliothèque Forney, sur lesquelles des strates de questions existentielles/réponses stupides sont étalées depuis des années. Ici, la place détermine le petit graffiti, puisque la céramique étant trop facilement nettoyable (du moins je pense que c’est là la raison), les lecteurs se sont habitués à écrire leurs réflexions sur le mastic qui relie les carreaux. Cela va du message en morse SMS (le poétique « jtM bb » au feutre rose qui suinte, suivi généralement d’un charmant « on senfou ») aux discussions philosophiques les plus poussées, interrogations sexuelles, prosélytisme religieux, encouragements (« Bon couraj à tout cE qui passe le bac 7 annee, big up », parfois suivi de « Apprends l’orthographe et on verra »). Bref, les toilettes de la BPI sont un petit dictionnaire d’états d’âme que l’on lit avec son sac sur les épaules, souvent en manque ou trop-plein de papier, mais ce sont des détails triviaux. Et tout ça, entre les marges, sur la fine bande de mastic. On y lit avec une émotion contenue ce qu’on lisait déjà sur les tables au collège, « L’amour commence dans un regard, grandit dans un baiser, meurt dans une larme » (sans les fautes d’orthographe). Le sarcasme, pourtant très présent, y est mal toléré, ce qui est probablement dû à la très forte proportion de jeunes lycéennes dans les lieux. Et encore, je ne parle que des toilettes « des filles », celles des « garçons » étant encore pour moi un territoire vierge à explorer. Une fois sorti, c’est encore la guerre, cette fois-ci aux lavabos, conçus probablement plus pour être des fontaines que des éviers. Impossible de se laver les mains ou de boire sans renverser trois litres d’eau par terre. Mais il y a des miroirs en pied. Et c’est un réel bonheur de voir des travailleuses acharnées qui se mirent tout en se séchant les mains (les sèche-mains du milieu de la pièce sont par ailleurs peu usités : ils sont en angle mort par rapport au miroir).
Dans le même bâtiment, derrière une cloison, se trouve une autre bibliothèque, dont les toilettes, il faut bien le dire, sont d’un tout autre standing. Là, plus de files interminables pour accéder au dévideur de PQ, pas de murs grisés et de poignées métalliques, pas de graffitis sur les murs non plus. Mais au contraire, un incroyable décor entre le cheap et le kitsch, ou plutôt l’absence de décor avec des murs uniformément dorés et un linoléum si bien ciré. Mais les toilettes de la Bibliothèque Kandinsky sont l’Enfer des toilettes (pavé de bonnes intentions, comme on sait). Dans cette petite bibliothèque se côtoient essentiellement des chercheurs en histoire de l’art, des gens sérieux bien entendu, qui travaillent par exemple sur Gasiorowski, Lizène, Nebreda ou Serrano. On attendait donc une proposition artistique de la part de l’institution pour les petits coins, et ce fut chose faite. Ces toilettes dorées, donc, ont pour première caractéristique d’être des toilettes jeunes, des toilettes ouvertes. Finies les chiottes confinées type BPI, avec porte du sol au plafond qui racle le lino. Non, nous voulons de l’air, de la lumière : bienvenue donc aux portes qui s’arrêtent 30 cm au-dessus du sol et dont les portes dépassent peu le mètre 70, permettant presque de voir le haut du crâne du précédent utilisateur. Non, vraiment, tout est bien fait : dans une volonté de propreté extrême, le lino est tellement lustré qu’il est possible de voir tout de la toilette qui jouxte la sienne : la cuvette, les pieds de l’autre utilisateur, et j’en passe car on m’accuserait encore de vulgarité. Voilà donc les rares toilettes que je connaisse où les utilisateurs font la queue à l’extérieur lorsqu’il y a une toilette de libre, de peur de se retrouver à jouxter leur voisin de table A ou E derrière la mince cloison qui sépare les deux cuvettes. Pour couronner le tout, ces lieux sont sonores, impeccablement séparés du reste de la bibliothèque, dont la faible rumeur ne parvient pas jusque-là. Pire encore, on ne se rend pas forcément compte tout de suite que la seconde toilette est occupée, et c’est en entendant des grattements de gorge de l’Autre, celui qui était là avant, que la lutte de pouvoir commence : qui quittera son siège en premier pour laisser l’autre tranquille en attendant dans le couloir ? En ce qui me concerne, je vais d’ailleurs parfois chez « les hommes », où un graffiti ciselé en forme de sirène fellinienne orne le mur. Cela étant, on ne pourra pas dire qu’ils n’ont pas fait d’efforts en termes de socialisation : deux toilettes, un lavabo. Et pas de miroir en pied, les chercheurs étant, comme chacun sait, des gens pour lesquels l’apparence est totalement sans intérêt. On retrouvera en revanche des miroirs plein les murs dans la salle de lecture, tapissant la pièce de la photocopieuse, les différentes cloisons, les portes… Grand moment qu’est celui de se rendre aux toilettes à la BK en tout cas, mêlé d’angoisse de croiser sa directrice de thèse, son maître de stage ou une conservatrice pressée .
Au moins il ne fait pas froid. C’est cette réflexion que suscite une visite des toilettes de la BNF-Richelieu, dans lesquelles, probablement par souci d’hygiène (encore !) des fenêtres restent grandes ouvertes qu’il vente ou neige. Probablement conservées en l’état par fidélité aux lieux d’origine, les toilettes sont d’une vétusté très parisienne. J’ose me demander, n’ayant pas eu le courage de braver le courant d’air qui sépare les deux espaces, si les hommes ont encore des vespasiennes. Les toilettes de la BNF-Richelieu ressemblent à ces chiottes de brasserie de province, avec des carreaux blancs tous cassés, et des portes d’un rouge vieilli qui leur sied particulièrement au teint. Ce sont des toilettes pour lesquelles on verserait une larme émue en pensant qu’il en existe encore des « comme ça », mais dans lesquelles personne n’a vraiment envie d’aller soulager sa vessie. Pour couronner le tout, en plus d’un froid de canard approchant le négatif en hiver, le lieu est particulièrement silencieux. Je pourrais presque leur pardonner vu l’effort fait sur les portemanteaux, mais gare. Autre point particulièrement intéressant dans ces lieux : les lunettes de toilettes n’ayant peut-être pas été inventées quand ces feuillées furent construites, les cuvettes sont désespérément nues. Par souci historique, sans doute. On a pourtant abandonné le papier journal pour s’essuyer, mais enfin. Et comme cerise sur le gâteau, de l’eau congelée aux lavabos et des séchoirs qui soufflent comme des asthmatiques finnois. Pauvre France.
Fort heureusement, la BNF comportant plusieurs sites, les toilettes de la luxueuse BNF-Mitterrand réussissent à faire oublier le douloureux souvenir réfrigérant de Richelieu. Autres lieux, autres mœurs. Ici, tout est moderne : la preuve, c’est gris et blanc. Et c’est automatique : des séchoirs automatiques, des robinets automatiques, et le comble du comble, les chasses d’eau automatiques. Nous ne sommes pas encore au niveau des somptueuses toilettes de la bibliothèque de la Maison européenne de la photographie, qui comportent des poubelles à ouverture électronique (si si), mais tout de même. La chasse d’eau est pourtant un animal bien mystérieux, qui se déclenche surtout quand on n’en a pas envie. Trop tard, trop tôt : heureusement, ils ont prévu un vrai bouton déclencheur, au cas où. D’une esthétique aseptisée au possible, ces toilettes sont par ailleurs placées à bonne distance des salles de lecture. Le lavage des mains n’étant pas obligatoire, il est possible que l’architecte ait pensé qu’avec la distance, les matières organiques s’évaporeraient d’elles-mêmes. Toujours est-il que c’est une petite trotte pour aller aux toilettes. Il vaut mieux ne pas être pressé. On passe même devant des vestiges du siècle passé (des cabines téléphoniques à autocollants France Télécom). C’est vraiment très plaisant. De plus, le sol est moquetté. C’est donc une ambiance très Derrick qui nous attend là. À visiter obligatoirement pour les nostalgiques, mais uniquement la version rez-de-jardin, la version haut-de-jardin étant banalement moderne.
De certaines toilettes, je ne dirai rien ou presque : des toilettes fort communes et fort odorantes de la Bibliothèque Sainte-Geneviève qui n’ont définitivement aucun cachet, des sympathiques mais sans caractère toilettes de la Bibliothèque des Arts décoratifs, sans compter les chiottes universitaires, dont les strates des différents débats politiques sont visibles du sol au plafond. Et des incroyables cabinets d’aisance de la médiathèque de la Maison européenne de la photographie, que dire de plus sinon qu’on s’y sent comme dans un boudoir fin de siècle ? Boiseries, miroirs, lampes tamisées, tout n’est que calme, luxe et volupté.
Je laisserai donc le mot de la fin à ce sympathique échange lu dans les toilettes qui jouxtent la médiathèque de l’École des Beaux-Arts de Paris : « Je ne veux plus chier. Je voudrais ne pas avoir d’anus. Je voudrais être femme. » Puis, en-dessous, en plus petit et avec une écriture différente : « Les femmes chient aussi. »