Trois regards contrastés sur la diplomatie

Trois regards contrastés sur la diplomatie

Eugène Berg

À propos de Jean-Bernard Raimond, Le regard d’un diplomate sur le monde. Les racines des temps nouveaux, 1960-2010, Le Félin, 2010, 166 pages ; Frank Renaud, Les diplomates, Derrière la façade des ambassadeurs de France, Nouveau Monde, 2010, 390 pages ; et Marc Pierini, Télégrammes diplomatiques. Voyage au cœur de la politique extérieure de l’Europe, Actes Sud, 2010, 216 pages.

Ancien élève de la rue d’Ulm et de l’ENA, agrégé de lettres classiques, Jean-Bernard Raimond représente bien la figure du diplomate à l’ancienne. Entré au Quai d’Orsay en 1956, il en a connu tous les aspects et les lieux de pouvoir. Conseiller de Gorges Pompidou, ambassadeur de France, ministre des Affaires étrangères, député, peu de choses lui échappent de l’univers diplomatique. En outre, il écrit de manière claire, nullement précieuse ou ampoulée. Fidèle à sa formule du 1er septembre 1956 lorsqu’il intégra la direction d’Europe : « Je voudrais vivre l’Histoire se faisant », il livre ici le récit de son aventure personnelle, mais non ses mémoires, ni même un livre politique, plutôt le récit engagé et vivant de quelques moments clefs qu’il a vécus, observés et sur lesquels il a pesé. « La diplomatie, écrit-il, relève d’une culture spécifique, qui est à la fois d’analyser les situations au plus près (l’erreur d’analyse peut être fatale), d’anticiper, de gérer l’événement, de suivre autant que possible les étapes de son déroulement. Le service de la diplomatie est fait de réserves, d’humilité et de convictions ; il diffère profondément de l’action politique, même s’il ne l’exclut pas, en ce sens que l’immédiat n’est pas de son temps, mais la durée et le sens d’une totalité. »
C’est ainsi que l’on peut le voir auprès des grands ministres de son époque, ayant été, tour à tour, conseiller technique de Maurice Couve de Murville, puis de Michel Debré en 1968, avant de devenir le conseiller diplomatique de Georges Pompidou lorsque celui-ci entra à l’Élysée en 1969. Ce furent la Conférence de La Haye, la relance de l’Europe, l’entrée de la Grande-Bretagne dans la CEE, les relations franco-soviétiques, le voyage à Pékin en septembre 1973. Un autre chapitre du livre et de la vie de Jean-Bernard Raimond fut l’aventure de Solidarnosc, à laquelle il consacre un chapitre dédié à Bronislaw Geremek. Bien d’autres épisodes sont riches d’enseignements comme le récit si vif de son entretien en janvier 1996 avec Saddam Hussein dans un palais ultra protégé de Bagdad, ou encore le témoignage qu’il porte sur le démantèlement de la Yougoslavie. Il fréquenta aussi assidûment la Chine et nous rappelle que, le 19 mai 1989, Wen Jiabao, l’actuel Premier ministre, fut aux côtés de Zhao Ziyang qui appelait, les larmes aux yeux, les étudiants à cesser leur grève de la faim. Jean-Bernard Raimond conclut : « Il nous manque un Raymond Aron, c’est-à-dire un esprit faisant preuve à la fois de force philosophique, du talent de l’historien et de la capacité d’analyse de l’actualité politique. »
Malgré des témoignages aussi éloquants, il reste que le Quai d’Orsay est plus méconnu que mal aimé. En effet, rares apparaissent les témoignages complets et équilibrés à son égard. Soit il s’agit de mémoires d’anciens grands ou non, ambassadeurs, relatant, souvent par le menu leurs séjours, actions ou souvenirs, témoignages d’ailleurs intéressants sinon captivants mais jetant le plus souvent un voile pudique sur les grandeurs et servitudes de la Carrière. Soit il ne s’agit que du récit de la seule politique extérieure. Pourtant, le Quai ne manque pas de faire l’objet de maintes sollicitations comme en témoigne la tribune parue dans Le Monde, signée par Alain Juppé et Hubert Védrine, déplorant un « affaiblissement sans précédent de notre outil diplomatique ». Il est vrai qu’à une grande ambition ne répond qu’un petit ministère dont le budget ne représente que tout juste 1 % de celui de l’Etat et les effectifs 0,8 % des effectifs de la fonction publique. La France, qui entretient 160 postes bilatéraux et 17 représentations permanente auprès d’organisations multilatérales, disposa longtemps, avant d’être récemment coiffée par la Chine, du deuxième réseau diplomatique mondial après celui des États-Unis. Paris, avec les sièges de l’UNESCO, de l’OCDE, de l’AIE, et, entre autres, le siège européen du FMI et de la Banque mondiale, figure, après New York, Bruxelles, Genève et Vienne au rang de capitale diplomatique mondiale.
Il convient de saluer l’effort de Franck Renaud d’aller voir « derrière la façade des ambassades de France ». Ce journaliste, spécialiste des grands reportages, qui vit actuellement en Asie, offre un portrait vivant du Quai, animé par une plume alerte, le sens de l’évocation et l’art consommé des portraits. Ne commence-t-il pas par le coup de boule d’Hervé Bolot, ambassadeur au Vietnam, sorti de ses gonds en janvier dernier à la veille de son départ à la retraite. Ah ! Qu’elles sont nombreuses ces Excellences, qui au terme de bien des déboires et même d’humiliations, aimeraient vider leur sac. Mais combien, blanchies sous le harnais, oseraient commettre de crime de lèse-majesté ? Car ces diplomates de haut rang, Renaud l’illustre à maintes reprises, disposent selon lui d’un train de vie souvent somptuaire, qui lui, n’est pas remis en cause. Songeons qu’à un traitement indiciaire de 4 à 6000 euros mensuels s’ajoutent des indemnités de résidence s’étalant de 8000 à 17 000 euros (non taxés), en plus du privilège d’être nourri, logé et véhiculé. Mais il ne s’agit pas tant des conditions de vie matérielle de nos diplomates qu’il aurait fallu comparer à celles de leurs collègues étrangers, mais surtout de leur état d’esprit. Il est vrai que bon nombre d’entre eux vivent en caste fermée, qu’ils se livrent trop volontiers au harcèlement d’une partie du corps diplomatique, que dans certaines ambassades, le « petit personnel » subit les humeurs d’une hiérarchie protégée par la distance et le statut. Mais cette situation peut parfois se renverser et c’est le personnel local solidement implanté de longue date qui règne parfois en maître. Il y avait lieu ici de se livrer à maintes esquisses de portraits types, comme celle de la secrétaire du chef de poste, le plus souvent célibataire devenue jalouse de l’épouse de celui-ci.
Aussi bien renseigné qu’il soit et ayant puisé visiblement aux bonnes sources, Frank Renaud s’en tient par nature à un portrait partiel, mais tout de même suffisamment ample pour cerner la réalité au plus près. Apparaissent les bouchons dans le déroulement des carrières, c’est-à-dire ces dizaines d’anciens ambassadeurs dépourvus de postes, dont certains ont attendu à leur domicile durant quatre années de nouvelles affectations, chose impensable au Canada par exemple où les commissions parlementaires suivent scrupuleusement la gestion des cadres de la fonction publique. Et puis il y a les réseaux et coups de pouce. Jadis, la particule était prisée et faisait l’objet de maintes sollicitudes. Les ambassades ont-elles un sexe ? se demande-t-il. Il est vrai que le nombre d’ambassadeurs femmes, jadis en nombre fort réduit, a tendance à augmenter. Il y eut le cas fameux de Salomé Zourabichvili, ambassadeur à Tbilissi qui fut « prêtée » à la Géorgie en qualité de ministre des Affaires étrangères, avant d’être remerciée par le bouillant Michel Saakachvili, ce que l’auteur présente comme « un cafouillage géorgien ». Il y a aussi ce « gay d’Orsay », sujet sempiternel traité par Roger Peyrefitte, mais qui mériterait une étude approfondie. Est-elle possible ? On a parlé du jackpot des indemnités de résidence. Quant au secteur de l’activité culturelle extérieure, celle-ci mériterait à elle seule plusieurs volumes. On peut observer qu’au cours des ces quarante dernières années, l’ancienne DGCRSC, chargée de l’action culturelle, scientifique et de la coopération a fait l’objet d’une dizaine de réformes. Le grand chambardement, est-il sur le point de s’achever ? L’ancien normalien, énarque, Alain Juppé, un de nos récents grands ministres des Affaires étrangères, n’avoua-t-il pas en 1993 qu’il ne comprenait pas comment fonctionnait cette machine ? L’octroi des visas, secteur s’il en est sensible, est de plus en plus privatisé. Frank Renaud s’étend sur bien d’autres aspects, comme le penchant prochinois de nos représentants à Pékin. Peut-on pour autant évoquer la passoire de Pékin ? Qu’en est-il de la corruption, des petites et grandes affaires, du vol de porcelaine de Sèvres, des visites officielles et touristiques, des cas de pédophilie très rarement sanctionnés par la justice ou ayant conduit à des suicides, évidemment tus ? Gérer un tel dispositif, un tel patrimoine immobilier à l’étranger, doit devenir l’affaire de véritables professionnels et non plus d’amateurs plus ou moins bien éclairés.
L’ouvrage de Frank Renaud, bien que parfois partial, a le mérite de s’être attaqué à une citadelle qui gagnerait à s’ouvrir davantage aux autres, sur la France, et non à se replier sur ses privilèges d’ailleurs de plus en plus contestés et rognés.
Autre témoignage de l’intérieur de la machine diplomatique, mais vu depuis l’Europe : celui de Marc Pierini. L’auteur relate de manière très concrète et vivante son parcours tant personnel que professionnel. Il est intéressant de voir comment, lui qui se qualifie de petit étudiant provincial, a gravi, presque par hasard, les différents échelons de la diplomatie européenne, dont il ignorait tout jusqu’à la licence, ce qui lui a permis de se situer souvent au centre de bien des actions internationales. Durant trois années, il a d’abord été journaliste européen puis il a intégré la prestigieuse DG VII. Il est chargé à la suite du premier choc pétrolier, de suivre le dialogue Nord-Sud, qui se déroule tant à Paris entre 1975 et 1977, qu’à New York, au sein de la Seconde Commission, qu’à la CNUCED à Genève ou lors de ces grandes conférences qui se tiennent tous les quatre ans. C’est aux côtés de Claude Cheysson, commissaire au développement, qu’il fait son apprentissage. Son parcours de conseiller des délégations extérieures de la Commission européenne, puis d’ambassadeur de l’Union européenne, est fort riche car il a été successivement à Rabat, Damas, Tunis, Tripoli et enfin à Ankara où il est toujours en poste. En Libye, il a joué un rôle dans la libération des infirmières bulgares, expérience marquante qu’il a relatée dans un précédent ouvrage, Le Prix de la liberté (Actes Sud, 2008). (Admirons au passage les instances bruxelloises plus ouvertes sur le droit à l’expression écrite que le Quai d’Orsay). Cela lui permet de brosser de beaux portraits de leaders comme Yasser Arafat, le roi Hassan II et Hafez el-Assad, ou le colonel Kadhafi, José Manuel Barroso et Lady Ashton.
Ce témoignage personnel et vivant est agrémenté d’une riche préface de Miguel Angel Moratinos qui, avant de devenir ministre des Affaires étrangères d’Espagne, fut le premier représentant de l’Union européenne pour le Proche et le Moyen-Orient. Celui-ci brosse à grands traits les étapes qui, depuis le sommet de La Haye, ont mené au Traité de Lisbonne, lequel, on le sait, a jeté les bases d’une véritable politique extérieure de l’Union européenne ; jusqu’à présent, il ne s’agissait que d’une coopération de plus en plus renforcée, d’une harmonisation, d’un rapprochement des positions et des politiques de chacun des États membres, toujours réticents à abandonner aux instances dites communautaires la gestion de l’un de leurs derniers domaines de compétence régalienne. Ainsi sera comblé le vide de l’Union au plan extérieur. Cela va beaucoup plus loin que la fameuse question du docteur Kissinger de savoir quel est le numéro de téléphone unique de l`Europe. Pour le moment, l’UE a été identifiée à l’extérieur par les missions de paix qu’elle a déployées dans une dizaine de pays. Moratinos fut un de ses représentants ; il y eut aussi Aldo Ajello pour la région des Grands Lacs. Il s’agit d’aller désormais bien au-delà et d’en venir à l’élaboration de véritables politiques stratégiques et de les mettre en œuvre. Telle est l’exaltante tâche de lady Ashton, secondée par l’ambassadeur Pierre Vimont, chargée de bâtir le SEAE (Service européen d’action extérieure) en respectant ces principes : créer un appareil diplomatique efficace et forger une culture commune pour ses agents, défi comparable à celui né de la création de la Commission en 1958 ; assurer une coordination harmonieuse entre la politique extérieure et la sécurité commune, où le rôle des États membres sera par définition important, et les politiques communautaires qui continueront d’être gérées par la Commission ; préserver la force de la « méthode communautaire » dont tous les États membres ont bénéficié à un moment ou à un autre, mais que les appareils diplomatiques ont du mal à reconnaître. Panoplie sans équivalents d’instruments d’interventions : appui aux droits de l’homme, observation des élections, gestion des migrations et politique d’asile, aide au développement et aide humanitaire, instruments commerciaux, politiques d’élargissement, force de proposition économique, commerciale et financière. Un beau programme, comme la stratégie selon Napoléon, entièrement fait d’exécution.