Défis africains

Défis africains

Philippe Boulanger

À propos de Wangari Maathai, Un défi pour l’Afrique, traduit de l’anglais (Kenya) par Isabelle Taudière, Éd. Héloïse d’Ormesson, 2010.

En ouvrant le dernier livre de Wangari Maathai, on craint de s’ennuyer en essuyant les poncifs sur la colonisation occidentale, les malheurs africains et la lutte à mener contre les conséquences du réchauffement du climat, en Afrique et ailleurs dans le monde. La lecture attentive ne confirme pas toujours une première impression : la militante kenyane nous réserve, au contraire, un essai poignant et instructif qui aborde plusieurs thèmes vitaux pour l’Afrique : la bonne gouvernance, le développement et l’environnement, la réappropriation de leur passé par les Africains.
Prix Nobel de la paix en 2004, fondatrice du Mouvement de la Ceinture verte au Kenya, député de la Coalition nationale arc-en-ciel de 2002 à 2007, Wangari Maathai consacre plusieurs développements au thème de la bonne gouvernance. En fait, ce thème de la bonne gouvernance traverse tout l’essai : il en est le fil rouge. Le grand défi de l’Afrique réside dans l’affirmation d’un leadership africain qui prenne réellement en compte les besoins des citoyens africains. Afin de soutenir sa thèse, l’ancienne députée de la circonscription de Tetu se montre très critique envers le bilan des hommes d’État africains qui prirent le pouvoir au lendemain des indépendances. Soulignant à bon droit les affres de la colonisation et le poids de son héritage, le livre est un vibrant plaidoyer en faveur de l’émancipation de l’Afrique des anciennes métropoles et des Africains de leurs élites politiques et économiques.
« Le leadership ne se limite pas à pourvoir les postes clés d’un gouvernement, d’une institution ou d’une entreprise privée », explique-t-elle. « Ce n’est pas davantage la chasse gardée des ambitieux, de l’élite, des talents politiques ou d’individus ayant fait des études supérieures. On peut en réalité trouver des qualités de leadership aussi bien chez des gens marginalisés et pauvres, que chez des individus qui ont bénéficié de tous les privilèges que la société a pu leur accorder ». Si l’Afrique doit exploiter ses atouts et résoudre ses problèmes, ce sera grâce à la mobilisation des acteurs économiques, associatifs, culturels, sociaux, mais aussi grâce à des élites probes et disposées à servir l’intérêt général.
L’ancienne députée insiste sur le fait que les dirigeants africains, contrairement aux présidents ou Premier ministres nord-américains ou européens, qui peuvent bénéficier de retraites très confortables lorsqu’ils quittent la politique ou peuvent gagner des revenus confortables en publiant des livres, en donnant des conférences, en décrochant des postes de lobbyistes, en siégeant à divers conseils d’administration ou en proposant leurs services de consultants, ont moins de débouchés lucratifs et valorisants lorsqu’ils cessent leur activité politique. Il leur est beaucoup plus difficile de conserver un niveau de vie correct et de garder le respect et l’honneur qu’ils étaient habitués à recevoir dans leurs fonctions. Cette absence de statut du responsable politique est une puissante incitation à s’affaisser dans la corruption et dans le népotisme.
L’enjeu est important, car les défis que les Africains sont amenés à relever sont bien gigantesques : le jeu des grandes puissances économiques mondiales (États-Unis, Chine, France), l’analphabétisme, la dette, les monocultures, le Sida et le paludisme, les guerres, les famines, le sous-développement, la gabegie, le saccage de l’environnement, la corruption. En 2007, la dette africaine était de 255 milliards de dollars. « Le monde n’attendra pas l’Afrique, estime justement Maathai. L’Histoire nous a appris qu’il peut continuer d’avancer sans elle, et exploiter ses ressources tant qu’elles sont exploitables. L’Afrique n’a plus les moyens de rester les bras croisés. » La démocratie est donc incontournable pour l’Afrique.
Afin d’expliquer sa pensée et sa vision de la pensée, la militante propose la métaphore du tabouret africain traditionnel, constitué d’un siège et de trois pieds. Le premier pied représente l’espace démocratique où les droits (de l’homme, des femmes, des enfants ou de l’environnement) sont respectés. Le second pied symbolise la gestion durable et responsable des ressources naturelles, réparties de manière juste et équitable, autant pour les générations contemporaines que pour les générations futures. Le troisième pied représente ce qu’elle appelle des « cultures de la paix », fondées sur l’équité, le respect, la compassion, le pardon, la récompense et la justice. Les trois pieds sont reliés les uns aux autres, mais la démocratie ne saurait se résumer au principe « un homme, une voix ».
Maathai propose une véritable plateforme libérale qui implique plusieurs paramètres : la protection des droits des minorités ; un parlement efficace et véritablement représentatif ; un pouvoir judiciaire indépendant ; une société civile active et autonomisée, informée et engagée ; les droits de se rassembler, de pratiquer librement sa religion et de faire valoir ses opinions paisiblement sans craindre les représailles ou les arrestations arbitraires. À l’aune de cette définition, de nombreux pays africains sont encore loin d’être de véritables démocraties. Pourront-ils le devenir sous l’impulsion de militants lucides et courageux comme Wangari Maathai ? On aimerait y croire.